LA CONCLUSION DES « ESSAIS
manques, corrupteurs plutôt que correcteurs. La grandeur d'âme ne consiste pas à tirer à mont et en avant : prenons garde de nous égarer dans des régions effrayantes, ayons pour modèle Socrate, chez qui se trouve le véritable tempérament ^ Rien de si beau et de si légitime que de faire comme lui « bien l'homme et dûment », de « bien et naturellement vivre cette vie »; de nos maladies « la plus sauvage, c'est mépriser notre être : qui veut écarter son âme, le fasse hardiment, s'il peut, lorsque le corps se porte mal, pour la décharger de la contagion; ailleurs, au contraire, qu'elle l'assiste et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs ». La perfection est de « savoir jouir loyalement de son être; les plus belles vies sont celles qui se rangent au modèle humain, avec ordre, sans miracle et sans extravagance ».
1. Notez pourtant dans cet éloge une rcstriclion légère, mais bien significative, qui est mentionnée ci-dessus page 75;
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Montaigne ne se sépare pas moins nettement des gens qui ne songent qu'à passer, à tuer le temps, et qui, ne sachant que faire de la vie, prennent parti de « la couler et échapper, de la gauchir, et, autant qu'il est en eux, ignorer et fuir comme chose de qualité ennuyeuse ». Il la connaît autre, et en dépit des ans, de la maladie et de son cortège de douleurs, la trouve à tout prendre, « prisable et commode » ; il en jouit au double des autres, « car la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y prêtons », il la savoure, l'aime, lacultive, telle qu'elle nous est octroyée par Dieu qui, « tout bon, a fait tout bon ».
En 1580, les derniers mots du livre avaient été pour insister sur la diversité et la discordance des opinions humaines; en 1588, ils expriment le calme contentement d'ime conviction ferme. L'étude de l'homme, qui si souvent engendre la mélancolie et le découragement, a bien pu troubler Montaigne
LA COiNGLUSION DES a ESSAIS )) 249
pendant plusieurs années; il en est sorti fortifié et allègre. Au terme de son libre examen et de ses longues agitations, affirmant avec énergie la dignité de la condition humaine et la douceur d'une existence réglée conformément à la nature, il aboutit à l'optimisme, et sa foi triomphante a une éloquence qui la rend contagieuse. « L'âme pleine de satisfaction et de fête, logée en tel point que, où qu'elle jette sa vue, le ciel est calme autour d'elle, nul désir ou crainte, ou doute qui lui trouble l'air ^ », Montaigne s'arrête en répétant l'invocation du poète antique au dieu de la lyre, protecteur de santé et de sagesse gaie et sociable.
Un grand poète a cru que l'esprit moderne ipondamnait au désespoir et lui a imputé le suicide de Rolla. Bien au contraire, à l'heure où le pessimisme semble envahir le monde, seuls les fils de Rabelais et de
1. « Rien no trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour. » La Fontaine pensait-il à Monlai^e?
Montaigne n'en sont point atteints. Il est vrai que nous nous faisons de la destinée humaine une idée que n'avaient pas nos immortels aïeux. En avançant dans la voie quïls nous ont frayée, nous avons vu ce qu'ils ne paraissent pas avoir soupçonné ^ ; par-delà l'horizon qui bornait leur regards, d'immenses perspectives se sont déroulées ; la vision d'un âge meilleur, la croyance au progrès, nous fortifient et nous aiguillonnent, nous aimons à penser qu'il appartient au plus humble d'entre nous, de coopérer à l'œuvre sublime par laquelle le monde sera transformé, religion nouvelle qui donne à la vie un prix ignoré par les hommes de la Renaissance.
Jouissons comme il convient de cet espoir ; qu'il exalte nos courages et emplisse nos
1. En quelques endroits Monlaignc admet un certain progrès • « Ayant essayé par expérience ce à quoi l'un s'était failli, l'autre y est arrivé, et ce qui était inconnu à un siècle, le siècle suivant l'a éclairci, et c'est ainsi que les arts et les sciences se forment peu à peu. » Rabelais paraît avoir rêvé quelque chose de plus, mais cela même doit-il être pris pour une ébauche do la foi moderne ?