INTRODUCTION AUX E8SA.IS
de la mort, il soit à propos de faire preuve ou montre de constance, ni qu'il faille juger un homme et son passé d'après les faiblesses où il peut tomber au dernier moment, quand il est usé par Tâge, par les maladies. Dans la première édition de son livre, il avait dit que, non seulement un empereur, mais encore tout galant homme, doit mourir debout ; à la place de cela, (c'est une des très rares suppressions qu'il ait faites au texte primitif), il met : « En mon temps, trois des plus exécrables personnes que je connusse en toute abomination de vie, et les plus infâmes, ont eu des morts réglées, et, en toute circonstance, composées jusqu'à la perfection, »
 la fm du chapitre des prognostications, il avait parlé du démon de Socrate, non seulement sans faire la moindre critique, mais en s'attribuant à lui-même des suggestions du même ordre : « En une âme bien épurée comme la sienne, et préparée par
M^Mte
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continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vraisemblable que ces inclinations quoique téméraires et indigestes, étaient toujours importantes et dignes d'être suivies... J'en ai eu de pareillement faibles en raison... ^ auxquelles je me laissai emporter si utilement et heureusement, qu'elles pourraient être jugées tenir quelque chose d'inspiration divine. » A la fin des Essais c'est précisément cela seul qu'il trouve défectueux en la vie de Socrate : « ces extases et démoneries «sont a fâcheuses à digérer »,
Il n'est pas mauvais, il est même très bon parfois, qu'une page d'un livre vienne corriger une autre page du même livre. Certaines contradictions sont légitimes, dictées ^ parle bon sens ou par l'équité. Montaigne en a de telles et nous allons bientôt y applaudir. Celles que nous venons de voir et d'autres semblables déconcertent, impatientent, quand on ignore comment elles se sont ^ produites, et après qu'on en a découvert
rexplication, on reste un peu choqué d'une si prodigieuse aisance à intercaler des choses qu'il est impossible de concilier avec ce qui les précède ou ce qui les suit. Puisque Mon-
> taigne tenait à amalgamer ses opinions nouvelles avec les anciennes, il devait du moins remédier au vice de son procédé bizarre, en indiquant des dates, en montrant avec soin, comme il l'annonce, le progrès de ses humeurs, en faisant voir « chaque pièce en sa naissance », en confessant une bonne fois les changements qui s'étaient opérés en lui, l'espèce de conversion qui y engendrait un tel conflit d'opinions.
Il l'a bien fait en quelques endroits et dans une certaine mesure. Il a expliqué,
y, sans grand détail mais d'une façon non équivoque, sa résistance à l'ambition. Il a dit que l'âge lui avait rendu ce service d'amortir plusieurs désirs et soins dont la vie est inquiétée; que sa vieille âme pesante n'était plus chatouillée comme autrefois par Arioste
liE VIBIL HOACMB ET tE NOUVEAU 7Ô
et le bon Ovide; que peu économe, sinon prodigue, à vingt ans, il était tombé dans l'excès opposé vers l'âge de trente ans où il devint parcimonieux, d'une prudence honteuse et ridicule ^ . Autrefois, il engageait ses bardes moins à contre-cœur qu'il ne fait à présent brèche à la bourse favorite qu'il tient à part.
Que* n'a-t-il ainsi mis partout en évidence les mutations produites en lui par les années! Il ne les accuse ouvertement qu'en matières peu importantes. Les autres n'ap- ^ paraissent que par le rapprochement de pages éparses, ne sont marquées que par des indications égarées à des places où on ne songe pas à les chercher. Loin de bien exposer en quel temps, en quelles circonstances, par quel travail et quel effort le vieil
1 II entre ici dans des détails amasants : il craint toujours de venir à manquer, s'ingénie à pourvoir par réserves superflues à tous inconvénients imaginaires, est assiégé de sentiments épineux et incommunicables. Va-t-il en voyage, il croit n'avoir jamais assez, se chaîne à la fois de monnaie et de crainte, ne parle de son argent qu'en mensonge. Laissc-t-il sa boîte chez lui, que de soupçons!
homme s'était doublé d'un homme nouveau;
^ loin de peindre cette dualité et les luttes qui en résultaient, il présente ses contra-
> dictions comme des écarts accidentels, des ébats éphémères d'un esprit mobile et flottant, d'une âme incapable de se fixer; il rattache au passage d'une minute à une autre \ ce qui fut l'effet des années et du passage d'un âge à un autre; il s'attribue une versatilité native, permanente, incurable, pour expliquer des variations qui n'arrivèrent que par un progrès lent et soutenu, ou bien il nie tout changement et parle comme s'il avait toujours été ce qu'il devint au terme d'une évolution tardive. A l'entendre, on n'imagine pas qu'il ait jamais eu d'autre attitude que celle qui le fit croire Gibelin par les Guelfes et Guelfe par les Gibelins ; rien ne donne à penser qu'avant d'acquérir l'impartialité et la réserve pru-
1. « Je peins le passage, non un passage d'un âge à un aulre, mais de jour en jour, de minute en minute. •
dente commandées par le bon sens, il fut homme de parti, capable d'un excès de zèle fanatique.
Il ne serait pas fâché de passer aux yeux du gros public pour un être nonchalant par complexion, incapable de réformation sérieuse, dispensé d'ailleurs par un assez bon naturel d'effort pénible pour se corriger. Il prétend que ses opinions varient faute de < conviction sérieuse, qu'il est trop mol et trop inerte pour se modifier foncièrement.
N'étant pas né mauvais, il n'a pas eu à se contraindre, est resté tel que la nature l'avait < fait, point vicieux, point vertueux ; ilnedoit ce qu'il peut avoir de bon qu'au sort de < sa naissance ; rétude,rapprentissage n'y sont pour rien. Il n'a aucunement su profiter d'une expérience qui aurait été salutaire à un meilleur écolier. Il doit à la fortune plus qu'à la raison d'échapper à la plupart des vices ; son innocence qu'il ne tient « ni de loi ni de précepte », est accidentelle, « for-
tuite, niaise >. Aucun art, aucune discipline
> n'a présidé k la formation de ses mœurs ; s'il s'était trouvé exposé à l'assaut de quelque passion tant soit peu véhémente, il
> n'eût pas eu la fermeté nécessaire pour le soutenir. 11 se laisse aller doucement à ses inclinations sans les contrôler de près, sans
> écouter « la raison trouble-fête n ,
Mais tournez quelques pages : le voici
^ qui parle « de débordements que son
jugement accuse vigoureusement », et de
> vices qu'il a » soigneusement contraints et retranchés » ; ses passions ont leurs entrées
> violentes et âpres, il a du mal à les gouverner, aussi les redoute-t-il : il « épie leurs circonstances, les petits vents avant-coureurs qui les annoncent; les voyant venir, il s'applique à ralentir leur impétuosité, s'oppose à leur progrès, s'étudie à ne pas se laisser captiver & leur merci. Il se bande et pré-
^ parc Contre les accès de colère auxquels il
> est enclin. 11 B'est guéH de ses débauches
de jeunesse qui ont fini par lui déplaire « comme elles le devaient ». Il « forge » c son âme, qui plus d'une fois relève son corps et ses chutes, se cultive en courage pour <• apprendre à se passer virilement des commodités qui viennent du dehors. A l'occasion, pour aiguiser son appétit ou conserver sa vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit, il « dérobe un repas », < c'est-à-dire qu'il jeûne: effort léger mais qui n'est pas d'un homme mol et inerte ^ .
Il pratique « l'art d'affaiblir par diversion » < les désirs qui le tyranniseraient. De bonne heure il a appris à craindre son allure naturelle, à contraindre sa vie, h « la ranger pour un nouvel état », s'est avancé, non sans peine, le plus qu'il a pu, « vers la répa« ration et le règlement ». lia des « raidissements sains et vigoureux », cherche à croître en patience, prudence et résolution, profite
1. Ceci non plus : les médecins Zui ont donné des avis contre 1<^ mal de mer; il ne les suit pas « ayant accoututnê de dompter 6eê ^ défauts » par lui-même.
des mauvais exemples pour s'amender, s'efforçant de se rendre aussi agréable qu'il
> voit de personnages fâcheux, aussi ferme qu'il en voit de mois. Il préfère la fréquentation des gens qui le gourment, à celle des gens qui le flattent et se sent plus fier de la victoire qu'il gagne sur lui-même
'^ quand il se fait plier de plein gré sous la
force de son adversaire, que de celles qu'il
peut gagner sur autrui. S'assagir est son
^ .métier et son ouvrage. Il met tous ses efforts
^ à « former » sa vie.
Les Essais ne sont pas sans influence sur ses mœurs et sur sa conduite ; il n'a pas fait ^ son livre plus que son livre ne l'a fait:
composant et dressant cette figure moulée sur lui , « le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même ». Le gain de son -^ étude « c'est en être devenu meilleur et plus sage ».
La vérité est qu'il y eut un temps où il
> se laissait vivre sans songer à résister à ses
penchapts, à ses emportements juvéniles et que, de cet abandon, subsistent quelques traces ineffaçables : il conserve une certaine indulgence pour une vie peu ordonnée et< sans discipline, jusque dans Tâge oîi il se < régente avec une constante fermeté et une admirable vigilance. Selon les heures, il a pu se présenter tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre. Il n'indique pas la raison de ce contraste, mais il ne cherche pas à la dissimuler ; de l'image confuse qu'il a tracée, deux images peuvent être dégagées < aisément, toutes deux vraies et fidèles, celle de la jeunesse livrée à ses instincts, tumul-^ tueuse, dissipée, sans frein et sans règle, et celle de l'âge mûr, du solitaire converti,^ composé et soumis à la règle.
A d'autres égards il est beaucoup plus difficile de discerner ce qui fut originel de ce qu'ont amené les années, les circonstances, l'apprentissage ; nous ne démêlons
les traits accidentels et tardifs des traits pri-
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mitifs, nous ne faisons bien la part de
l'homme ancien et celle de l'homme nou-
■ veau, qu'à condition d'être très attentifs et
de nous tenir soigneusement sur nos gardes.