CHAPITRE m
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Les conseils violents prévalurent. Le Parlement remporta. L'Hospital disgracié se retira à la campagne. Catherine de Médicis et Charles IX se déclarèrent sans retour contre les protestants, et la France fut, pendant plus de trente ans, ruinée, désolée, déchirée par les guerres de religion.
LafactionàlaquelleMontaigneavaitadhéré triomphait; mais à mesure qu'elle grandissait, il se détachait d'elle. Dix-huit mois avant la Saint-Barthélémy, le 28 février 1S71, jour oîi il entrait dans sa trente-neuvième année, il alla s'établir en Périgord. L'inscription par laquelle il a fixé cette date, dit
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Rien de pareil chez Montaigne. Vers la fin de sa vie 9 se promenant seul en un beau verger, il lui est arrivé de sentir la douceur de cette solitude et d^y « ramener un instant » sa pensée occupée d'occurrences étrangères; C'est Tunique mot de ce genre qu'il y ait dans les Essais; l'auteur du livre de la Sagesse^ si sec, si froid^ si peu vivant, semble avoir connu, mieux que son maître, la joie d'éehapper à la « presse des maisons ».
Montaigne n'avait pas le culte des dieux champêtres. Il ne soupirait pas avec Virgile après la grande ombre des forêts; il n'a même jamais imaginé un seul instant, comme le banquier d'Horace, qu'il se plairait à sommeiller au pied d'un chêne ou à regarderies troupeaux épars dans la vallée.
11 a écrit sur le mur de sa tour qu'il aspi-
nent, ou on vallon •olîtaire qai wornê jetier» dans renchantemont... > Mme de Motteville a des passages qui me semblent dictés par un sentiment des beautés naturelles plus sérieux que celui de Mme de Séf igné. La Bruyère a pitié des gens de la ville qui « ignorent la nature », virent « dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres » ; du praticien qui « au fond de son étude sooibre et enfumée se préfère au labooreiir qui jouit du «iel ».
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restés sans regrets, avoir pris presque autant de plaisir à administrer leurs biens, à voir mûrir et rentrer leurs récoltes qu'à écrire leurs chefs-d'œuvre. Voltaire n'hésitait pas à quitter Tancrèdeet Aménaïde pour rendre visite à ses bœufs ou à ses lapins ; peut-être ne se plût-il nulle part autant qu'à Cirey ou à Ferney. Olivier de Serres trouvait, au temps de Montaigne, un remède contre l'ennui de la solitude dans les travaux agricoles, s'absorbait dans les détails du ménage qu'il enseignait à « dresser, gouverner, enrichir et embellir ». Montaigne n'avait pas les mêmes ressources : le soin de sa fortune, la gérance de ses terres le fatiguaient, ' l'ennuyaient, lui répugnaient; il ne voyait dans le ménage qu'un « office servile » ; ' quelques parties seulement, comme le jardinage, lui semblaient « plus excusables », mais non pas plus intéressantes. L'exemple de son père aurait dû le réconcilier avec ce genre d'occupations ; il s'en voulait mal de
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no pas les aimer, mais désespérait d'y prendre goût et en effet n'y parvint jamais.
Il est vrai qu'il ne s'y appliquait guère; plus de deux ans après sa retraite, il écrivit qu'il n'était pas au courant des choses de la campagne : quoique nourri aux champs, il n'avait pas les plus vulgaires notions d'agriculture. Lui qui avait su s'instruire si \ curieusement et à fond des moindres détails 4e l'art militaire, qui dissertait sur les armes Ides Parthes, ne faisait pas le plus petit progrès dans la connaissance des opérations quotidiennes de la vie rurale, ne voyait pas la différence d'un grain à l'autre, et à peine celle d'entre les choux et les laitues de son jardin. 11 ignorait comment on fait le pain et le vin. 11 ne comprenait pas le plaisir de bâtir a qu'on trouve si attrayant » ; la chasse et les autres divertissements de ce genre ne l'amusaient pas.
11 aurait bien voulu se plaire chez lui autant qu'ailleurs, mais il avait beau se rai-
Sà.
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sonner et s'ingénier, c'est le contraire qui arrivait. Il jouissait des plaisirs d'une maison étrangère plus que de ceux que lui donnait la sienne, le vin qu'il buvait chez les autres lui paraissait préférable à celui de sa table. Il exprime une véritable tendresse pour certaines villes, Rome, Venise, Paris surtout qu'il aime, malgré ses boues, jusqu'en ses taches et ses verrues, « retraite suffisante pour lui faire perdre le regret de toute autre » ^ ; il ne trouve pas un mot aimable pour sa colline, pour la rivière qui en baigne le pied, pour l'horizon qu'il découvre du haut de sa tour.
« Le but est de vivre plus à loisir et à son , aise, dit-il, mais on n'en cherche pas tou- ' jours bien le chemin. Souvent, on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que
i. Ni lui, ni Julien n'ont une slalue à Paris en places d'honneur comme il conviendrait. Cette ville si fâcheusement prodigue de mariDre et do bronze, n'en a pas réservé pour de tels hommes qui ont parlé d'elle avec tant d'amour. A la vérité, il vaut mieux les oublier que de nous donner d'eux des images pitoyables comme la plupart de celles dont on nous afflige.
1 changées. Il n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille qu'au gouvernement d'un État entier... Pour être moins importantes, les occupations domestiques n'en sont pas moins importunes ; pour nous être défaits de la cour et du marché, nous ne nous sommes pas défaits des principaux tourments de notre vie. »
11 ne rêve qu'à s'échapper de chez lui pour courir le monde, et, si jamais il peut le faire, il n'aura pas en partant cet instant de regret que la fin du jour apporte au nouveau pèlerin et que Childe Harold lui-même paraît avoir connu. Son aversion pour la
/.retraite ira croissant plutôt que décroissant; âgé de plus de cinquante ans, il ne s'emploiera à ses affaires domestiques que
'« dépiteusement », portera envie à ceux qui estiment ce qu'ils tiennent au-dessus du reste, à son père qui savait jouir de ce qu'il avait; il aspirera u au changement et au remuement ». L impatience de résider à
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Montaigne lui arrachera ces mots amers :
« J'étais plus propre à vivre de la fortune d'autrui, s'il se pouvait sans obligation et sans servitude, et je ne sais si, selon mon humeur, ce que j'ai à souffrir des affaires et des domestiques, n'a pas plus d'abjection, d'importunité et d'aigreur, que n'aurait la suite d'un grand qui me guidât un peu à mon aise. » Dans son intérieur mille choses lui donnent à désirer ou à craindre ; il y a toujours quelque pièce qui va de travers :
« c'est pitié d'être dans un lieu où tout vous i embesogne ». Vainement il se dérobe autant qu'il peut aux occasions de se fâcher ; il ne peut éviter de se choquer chez lui à toute heure en quelque occurrence qui lui déplaît, à des friponneries « vaines piqûres, mais piqûres, et à mesure que ces épines domestiques sont déliées elles mordent plus aigre », à des pensements fâcheux, aux querelles des voisins, aux plaintes fastidieuses sur la saison qui, si elle est favorable aux blés, nuit aux vignes.
Tout en confessant ainsi son humeur incurablement hostile aux soins mesquins de la vie privée, il répète que les affaires d'un intérêt plus général ne lui conviennent pas davantage : « Les occupations publiques ne sont pas de mon gibier, » disait-il à la fin de sa vie, comme il l'avait dit en 1571.
Etait-il vraiment, à trente-huit ans, servitii auliciet munerum piiblicorum jamdudum pertœsus^ dégoûté depuis longtemps, non seulement de la magistrature, mais de toute espèce de charge ou fonction, de tous les rôles dans lesquels l'activité, l'esprit, la sagacité et les autres facultés qu'il avait à un degré éminent auraient trouvé leur emploi légitime ^ ?
En aucune façon. 11 déplorait que La Boétie, propre aux premières places de l'Etat, eût tout le long de sa vie croupi, méprisé, aux cendres de son foyer. 11 n'a pas dit aussi
1. Sa capacité et sa prorondc connaiâsancc des afTaires ont été attestées par de bons juges, entre aulres l'historien de Tbou.
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nettement qu'il regrettait d'avoir eu luimême un pareil sort, mais si parfois il assurait qu'il n'était pas propre à ces premières places, d'autres fois, changeant de langage, il tenait à faire savoir qu'en principe il n'y disconvenait pas. Les leçons des philosophes, confirmées par une triste expérience, lui apprenaient le danger et l'inanité des ambi- : tions humaines; malheureusement il était né ambitieux et n'avait aucune prétention à la philosophie. C'était un mal, il en convenait, cherchait à y échapper, se bandait et obstinait contre les tentations qu'il se sentait « fumer en l'âme » : effort inutile. Il tournait le dos à l'ambition a à la façon des tireurs d'avirons qui s'avancent à reculons » ; tellement que, s'il ne se trouvait pas engagé dans les affaires publiques, il s'en croyait redevable au hasard plutôt qu'à sa résolution, car il voyait « bien des voies pour avancer vers le crédit du monde », qui n'étaient nullement ennemies de son goût. Qu'elles
ar une bonne fortune ; Liter ni la prudence ni [es conseils des princes, scussions qui décident aux négociations délits puissances, à la conmilitaires; il montre- Durage : déjà il s'y est dque succès. Peu de ré en haut lieu moins privante, parce qu'on on désintéressement et it « une évidente sim- 3 ». Loin d'avoir subi être « mal voulu », il ber par-dessus le degré itlogé ^
'aiment guère les disportent pas longtemps à leur dire, pour pesant : », n'acceptent pas les
lieos usus regeê maximoa.
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hommes qui ne se donnent qu'à moitié ; ils méprisent les services € conditionnels et limités ». Montaigne n'aime pas à faire des contes, montre nettement ses « bornes » et n'admet pas d'autre joug que celui de la raison ; encore ne vient-il pas à bout de se soumettre tout à fait à celui-là même. Quand on pousse l'antipathie pour les subjections les plus légères jusqu'à retrancher chez soi « le plus possible de la cérémonie », on est bientôt las de la « servitude des cours ».
En même temps qu'il s'était « heurté à ce pilier, le manque de soumission envers les grands », il avait assisté au triomphe du machiavélisme. Ennemi juré de toute per- • fidie et cruauté, il vivait en un « siècle gâté » où ni la droiture ni l'humanité n'étaient permises.
Commynes avait écrit : « Nous sommes affaiblis de toute foi et loyauté et ne saurais dire par quels liens on se puisse assurer les uns des autres. » Le mal n'avait fait qu'em-
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Coligny n'était certainement pas cruel ; « rien ne le fâchait tant que les égorgements ; mais, pour les polices et conséquences », il forçait son naturel, jusqu'à faire, de sangfroid, massacrer en Périgord deux cent soixante prisonniers. Henri IV a dépeint le spectacle « vraiment bien étrange »
que présentait alors la cour : « Nous sommes, écrivait-il, toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres ; nous portons dagues, jaques de mailles et, bien souvent, la cuirasse sous la cape. » Montaigne ne pouvait se faire à ces mœurs sauvages ; il avait eu peine à se persuader, avant d'en avoir été témoin, « qu'il existât des âmes si farouches, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre, hacher et détrancher les membres d'autrui, aiguiser leur esprit à inventer des tourments inusités et des morts nouvelles, pour cette seule fin de jouir des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix
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« Qui se vante en un temps si malade, d'employer au service du monde une vertu naïve et sincère, ou il ne la connaît pas, les opinions se corrompant avec les mœurs (de vrai, oyez la leur peindre, oyez la plupart se glorifier de leurs déportements : au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'injustice toute pure) ; ou, s'il la connaît, il se vante à tort, et quoiqu'il dise, fait mille choses de quoi sa conscience l'accuse. En ce démembrement de la France, chacun travaille à défendre sa cause, mais, jusqu'au meilleur, avec mensonge ^ . »
« La contagion est très dangereuse dans la foule. On s'expose à imiter les vicieux... Antisthène ne semble pas avoir satisfait à celui qui lui reprochait sa conversation avec les méchants, en disant que les médecins vivent bien avec les malades ; car s'ils ser-
1. Ses amis l'engagèrent plus tard & écrire les aflaires de son temps ; il s'y refusa parce qu'il aurait eu « à publier des jugements illégitimes et punissables ». Cette condamnation est discrète ; elle n'en est que plus grave.
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vent à la santé des malades, ils détériorent la leur. » Montaigne tient fort à la sienne, autant à celle de l'âme qu'à celle du corps.
Il a autrefois voulu « employer au service des affaires publiques les opinions et règles de vivre rudes, neuves, impolies ou impollues » qui sont les siennes ; il les y a trouvées ineptes et dangereuses : « Celui qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre les coudes, qu'il recule ou avance, voire qu'il quitte le droit chemin selon ce qu'il rencontre ; qu'il vive non tant selon soi que selon autrui, non selon ce qu'il se propose mais selon ce qu'on lui propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. » Quand Montaigne pourrait prendre cela sur lui (et il ne le peut), il ne le voudrait pas. Il estime que quand on a des mœurs « établies en règlement au-dessus de son siècle, on n'a qu'à les tordre et émousser » ou plutôt qu'à se retirer : exeat aula qui i^olet essepius. Il n'admet pas que.
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sous prétexte du bien public, toutes choses soient permises. De même qu'il a répudié la » magistrature, moins à cause des subtilités 1 ennuyeuses de la chicane, que par dégoût du « vilain trafic qui se couvre sous Thonorable titre de justice », il « résigne à d'au-' très les offices qui requièrent qu'on trahisse et qu'on massacre ». Il se sépare de ses anciens amis à Theure de leur triomphe, parce qu'il a reconnu que rien n'est si difficile que de se tenir droit dans le monde, que l'ambition n'arrive à ses fins qu'à f(»rce de lâcheté, en passant par trop d'abjection et de servilité, que le rôle auquel il avait aspiré exige des procédés qu'il hait « capitalement ». Il ne se dissimule pas que « ce n'est pas une légère partie que de faire ainsi sa retraite ». Pour entreprendre de se passer de compagnie, et surtout pour persister à vivre à l'écart comme un être « farouche et insociable », quand on est jeune, actif, éminemment sociable et « empêtré de vio-
lentes prises qui engagent ailleurs », il faut en effet une vertu qui ne se rencontre pas toujours avec les discours les plus sages et qui allait faire tristement défaut à un autre illnstreessayist. Montaigne n'était pas au fond moins épris que Bacon, des places qui donnent honneur et puissance, mais il appréhendait les chutes auxquelles elles exposent. Ame fière, généreuse, il s'isola et demeura isolé par un effort viril, par un acte de haute raison, par dignité, par probité. Nullement misanthrope, sa retraite fait penser à celle d'Alceste cherchant loin du monde un endroit écarté où d'être homme d'honneur il ait la liberté.