L*AVIS DE
pour avoir dormi cinquante- sept ans de suite, cela n'a pas d'excuse.
Un amusement nouveau fit, par bonheur, trêve à cette manie. Montaigne se mit à s'étudier et entreprit de se peindre. Il prétendit même, dans l'avis au lecteur en tête de son livre, n'avoir pas fait autre chose. Il Ta répété ailleurs encore, ajoutant qu'il ne laissait rien à désirer ni à deviner en lui.
Il s'en faut de beaucoup que ce soit exact.
Dans les Essais tels qu'ils sont depuis l'année 1588, des chapitres entiers ne fournissent rien pour « la connaissance de ses conditions et humeurs », et quoiqu'il en dise, n'ont point du tout « une fin domestique et privée ». Dans les premières éditions, l'avertissement s'écartait de la vérité davantage encore : une notable partie des détails personnels qui sont donnés par le texte définitif, faisaient d'abord complètement défaut ; plusieurs ne paraissent avoir été introduits qu'afin de conformer un peu
plus le livre à la déclaration si formelle par laquelle il commence et qu'il justifiait trop mal ^ Même après ces additions, le désaccord reste frappant : « Je suis moi-même la matière de mon livre, c'estmoique je peins», dit-il. Que viennent faire, dans un portrait, des chapitres comme celui sur la bataille de Dreux, celui sur la parcimonie des anciens, celui des récompenses d'honneur, celui qui est inti tulé : On est puni pour s'opiniâtrer à une place sans raison ? Les observations sur les moyens de faire la guerre de J. César sont un morceau d'histoire romaine qui n'a rien de commun avec la personne ou les idées de Montaigne.
1 . Par exemple le début et la fin du chapitre de la tristesse, c'eslà-dire à peu près tout ce qui se trouve de persounel dans ce chapitre, n'était pas dans la première édition. -^ Au milieu du chapitre 4 du livre II, quelques lignes personnelles, les seules du chapitre, sont des additions. — Un peu après le début du chapitre 9 du livre I, il y avait seulement dans la première édition : • J'en pourrais faire des contes merveilleux ». Tout le morceau qui suit a été intercalé postérieurement. — Dans les dix-neuf premiers chapitres de la première édition, en dehors do deux pages du chapitre de l'oisiveté, ce qu'il y avait de personnel était bien peu de chose. Si je ne fais allusion qu'aux dix-neuf premiers chapitres, c'est de peur d'une confusion à laquelle on est exposé, parce qu'à partir du vingtième le numéro des chapitres n'est pas le même dans les différentes éditions.
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S'il ne s'est pas exclusivement apppliqué à se découvrir lui-même, comme il Tannonce, a-t-il au moins tenu sa promesse de ne laisser à désirer de lui « que ce que la bienséance ordonne de taire » . Il semble au contraire que la bienséance ne l'a guère arrêté ; il a beaucoup osé contre elle, montrant « du doigt » ce qu'il renonçait à indiquer autrement. Les convenances les plus strictes lui permettaient, sinon de se faire voir « tout nu », du moins de se faire voir « tout entier », de ne pas taire des choses dont il n'a pas dit un mot, de ne pas omettre dans les Essais des renseignements que nous y cherchons en vain, des éclaircissements à défaut desquels nous ne pouvons ni démêler d'une façon claire et assurée les motifs de sa conduite en des circonstances graves, ni pénétrer au fond de sa pensée sur des points d'une importance capitale. L'abondance de détails superflus à laquelle il nous a accoutumés on des matières pou
intéressantes, fait avec ces réticences un contraste qui augmente le regret qu'elles causent et excite à demander d'oii elles proviennent.
11 a sa vie à peindre ^ ; il ne la peint pas. Si vraiment il était disposé à se dévoiler sans réserves, que n'écrivait-il son histoire? Pourquoi ne pas raconter les événements qu'il avait traversés, le rôle qu'il y avait joué, l'impression qu'il en avait reçue? 11 assure qu'il ne peut « tenir registre de sa vie » par ses actions, « attendu que la fortune les a mises trop bas » ; l'excuse n'est pas sérieuse, et la prétention de suppléer aux actes par des rêveries, par des fantaisies, ne l'est pas davantage, surtout dans la bouche d'un homme qui met l'action au-dessus de tout. Donner de véritables mémoires ^,
1. C'est bien do son passé qu'il veut parler et non de sa manière de vivre; il s'agit bien de faire, comme disait Brantôme. « revue de sa vie passée » ; le passage est formel : « Le temps où ma vie que j'ai à peindre, je l'ai tout devant moi ; ce qui reste, tient plus de la mort ».
2. Le chapitre 9 du livre lil où, bien inexactement, les Eaaii sont apptlés des « mémoires », est un des très rares morceaux qui méritent cette étiquette.
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n'eût-ce pas été le meilleur moyen pour achever de se révéler, pour laisser de lui cette connaissance plus entière et plus vive dont il parle si bien et qui nous serait si précieuse ? Il attachait aux biographies un prix excessif; il regrettait qu'il n'y eût pas une douzaine de Diogène Laerce ; il estimait qu'il vaut mieux posséder la Vie de Brutus que son traité de la Vertu y dont il a pourtant «mille fois déploré la perte ». Il pensait connaître Plutarque « jusque dans le fond deTâme, car ses écrits nous le découvrent assez », et toutefois il aurait voulu de plus « quelques mémoires de sa vie ». Puisqu'il ne considérait pas « la fortune et l'histoire des hommes moins curieusement que la diversité de leurs dogmes et de leurs fantaisies », il aurait dû prévoir que nous aurions la même curiosité en tout ce qui le touche.
Qu'il n'ait donné aucun détail des amours qui agitèrent si fort sa jeunesse, cela se con- \ çoit ; cette grande réserve est de bon* goût, ,
mais c'est une lacune assez grosse, même aux yeux de ceux qui ne tiennent pas autant que Sainte-Beuve à savoir comment les gens se comportent sur l'article des femmes. Il a dit que si tout le papier jadis barbouillé par lui pour le service des dames subsistait, il s'en trouverait des pages dignes d'être communiquées à la jeunesse ^mbabouinée de cette fureur. 11 a fait une très légère allusion à des intrigues nombreuses et curieuses, à de périlleuses aventures qui lui étaient arrivées ^ S'il avait parlé de tout cela avec moins de discrétion, il aurait âans aucun doute ajouté à son portrait des touches magistrales, des traits essentiels.
Sur d'autres articles, il a gardé iin silence complet et dont nous ne voyons pas les motifs. 11 ne parle ni de sa mère, ni de sa femme, ni de sa fille? (^) Est-ce une
1 . « J'ai, autant que j'ai pu, chaîné sur moi seul le hasard de nos assignations pour les en décharger... et dressé nos parties toujours par le plus âpre pour être moins en soupçon »,
2.11 n'est pas étonnant que Léonore ne figure pas dans la première édition des Essais; mais, née on 1571, elle était déjà grande