T>V DROIT , ET DE SA NATURE PHILOSOPHIQUE
L'antiquité faisait de la justice l'ide'e même de l'e'tat , de la société. A ses yeux, la justice comprenait tous les rapports humains , politiques et civils •, constituait l'harmonie universelle du monde moral , de l'humanité ; et la science de la justice était la connaissance de toutes choses, «ntantqu'elles^ étaient justes, et se ramenaient au droit. Ulpien a dit profondément : « Jurisprudentia est divina-
« rum atque humanavum rerum riolilia,jusli alque iiijusti « scientia (i). »
Mais quel est l'artisan et la mesure du juste et de l'injuste? C'est l'homme-, c'est dans la nature humaine que le droit prend racine et qu'il a pied -, il serait donc irrationnel d'ignorer l'homme et la nature humaine.
Quand l'homme se regarde lui-même, il se trouve un être sensible, capable d'intelligence et de liberté.
L'homme est capable d'intelligence par la raison , lumière intérieure et divine -, il pense; la pensée est sa gloire, et il doit travailler à bien penser, car voilà le principe de la morale (2). Mais cette raison qui le conduit et l'illumine se distingue de lui-même et de sa nature individuelle : rayon d'en haut , lampe éternelle suspendue par la main de Dieu, elle éclaire l'homme comme un temple; divine, elle est l'étoile de l'humanité-, impersonnelle , elle mène l'individu.
L'homme est capable de liberté par la volonté , centre profond de son être individuel-, différente delà raison, qui n'est humaine que par accident, la volonté est l'homme même, c'est lui, c'est moi. Racine, principe actif de l'homme, elle est humaine et personnelle par excellence-, elle agit -, sous le flambeau de la raison et le charme des passions, elle est tenue de faire sa route et sa destinée, et de porter le poids de la vie.
(1) Ulpien , fr. X , IT. -i , De jusiitia et jure.
(3) Païcnl. Pcnspps , Connai^sancP générale (ie riiommc , (S VI.
La raison , c'est Dieu, c'est l'universel 5 la volonté, c'est l'homme , c'est l'individu.
La raison est à la fois hors de nous et dans nous-, elle nous apparaît hors de nous, objective , -pdiT une intuition vive et pure; et ce rapport de l'homme individuel avec la raison objective , universelle , absolue , constitue la religion.
Nous sentons la raison dans nous, subjective, par la conscience, qui pre'sente à la volonté les lois de la raison 5 et ce rapport de la volonté avec la raison subjective constitue la morale.
Mais ici bas l'homme n'est pas solitaire •, il a des semblables. Intelligent , il rencontre sur son passage des êtres intelligents; libre, des hommes libres. Or, il conçoit qu'il a le devoir de les respecter et le di'oit d'en être respecté lui-même ; et ce rapport de l'homme avec l'homme constitue le droit.
Ce dernier rapport puise sa raison comme les deux autres dans la nature de l'homme : il se conçoit par l'intelligence, il se réalise par la liberté. L'homme est et se sait libre*, et ce fait fondamental est la source de conséquences fécondes: car, si l'homme est libre, il doit rester et se maintenir libre-, donc il est sacré, et le droit se traduit en obligation. Mais si Thomme est obligé, il est responsable-, ses actions se peuvent qualifier bonnes ou mauvaises, et on lui imputera le crime ou l'innocence. Voilà donc comme résultats de la liberté qui se connaît , le droit , l'obligation , l'imputabilité : voilà la condi-
tion de l'homme envers ses semblables, ses ëgaux , ses
frères.
Mais, en face de la nature , que fera l'homme? Il s'érigera en maître et en propriétaire. Ne reconnaissant pas à ce qui Tenvironne et à ce qui l'enserre les caractères qu'il porte lui-même , ne voyant les objets semés autour de lui ni intelligents ni libres, il les appellera c/jo^e*, et y mettra la main, et cela d'une âme paisible, avec fermeté, sans remords. Pourquoi? c'est qu'il n'a rien trouvé qu'il dût respecter , rien de semblable à lui , rien d'égal à sa personnalité. Alors, loin de laisser les choses intactes, il les prend et se les approprie. Une fois touchées par l'homme, les cboses reçoivent de lui un caractère qui les transforme et les humanise-, en les attirant à lui, il se les est assimilées autant qu'il pouvait, il leur a communiqué sa nature et sa valeur, et, comme lui, il les a faites à l'égard des autres inviolables et sacrées. Voilà donc comme résultats de la liberté qui se connaît le droit sur les choses et la propriété ; voilà la condition de Thomme envers la nature : il en est le dictateur, le maître et le propriétaire.
En résumé, l'homme est libre et sociable. Or sa liberté est la racine du droit, et sa sociabilité en est la forme.
Le droit est donc l'harmonie et la science des rapports obligatoires des hommes entre eux. Il est né du commerce de l'homme avec l'homme, du contact de l'homme avec les choses-, il est l'enfant de la vie humaine, de la société, ou plutôt il est la société même: rien de plus réel et de plus vivant. L'homme ne peut toucher l'homme, l'influen-
cer, modifier, maîtriser, posséder les choses, sans voir intervenir le droit qui règle ses actes envers ses semblables et sa dictature sur l'univers. C'est le droit qui réunit les hommes, qui fait le lien social, en faisant à chacun sa part, en gardant comme un trésor la propriété de tous et de chacun , en réglant les sacrifices nécessaires ; en protégeant les opinions, les doctrines, les sectes, les religions, tant qu'elles ne sortent pas du cercle qu'il leur a tracé ; en planant au-dessus d'elles, prêt à punir les écarts téméraires, les violations de la liberté, dont il est, pour ainsi dire, la religion. Pour nous, dans l'essence et dans la nature du droit, nous ne saurions trouver ni abstraction ni fiction : c'est à nos yeux la raison humaine rè\ étant sur le théâtre du monde les formes les plus sensibles.
Aussi n'est-il pas facile au scepticisme d'ébranler le droit sur son fondement et dans sa pratique» Il s'attaque avec plus d'avantage aux symboles divins de la religion , aux sublimes hypothèses de l'ontologie j car la religion avec ses mystères, l'ontologie avec ses idées, veulent expliquer les choses •, et c'est surtout l'explication des choses, qui est l'objet des aggressions les plus vives et des doutes les plus amers de l'incrédulité et du scepticisme. Mais qu'objecter aux choses elles-mêmes, de quoi douter devant le spectacle et le drame du monde, à la vue des actes quotidiens de riiomme , de sa liberté de tous les jours, de ses droits de tous les instants? Je le sais, il est pour l'esprit de l'homme des crises inévitables d'un scepticisme douloureux et passager; à force de rouler dans sa sphère, c'est-à-dire de tourner sur elle-même , parfois la
pensée fléchit et se trouble, la raison s'ol).scurcit et arrive à clouter d'elle-même. Eh ! qui, au milieu du torrent des opinions et des sciences humaines , ne s'est pas quelquefois écrié avec Faust :
« Philosophie, jurisprudence, médecine, et toi aussi, « pauvre théologie, vous ai-je assez étudiées, à la sueur de « mon front? Et maintenant me voilà, pauvre fou, aussi « savant qu'auparavant. Oui , on m'appelle maître et doc- (( teur , et voilà bien dix ans environ que je mène mes « écoliers par le nez , et je vois que nous ne pouvons rien « savoir ! Ah cela me ronge le cœur (i)! »
Mais quand notre esprit se calme peu à peu , quand le sang ne brûle plus la tète et le cœur , et que la pensée redevient sereine et pure, alors nous retrouvons la foi qui fait la force, et si nous considérons soit la nature et son tabernacle, soit l'histoire et son théâtre, nous nous appliquons avec fermeté à les connaître et à les comprendi'e
(i) Habe nun, ach! Philosophie, Juristerei und Medicin, TJnd leider auch Théologie!
Durchaus studiert , mit heissem Bemùhn.
Da steh' ich nun , ich armer Thor !
Und Jiin so klug alswie zuvor ; Heisse Wagister, heisse Doktor gar, Uud ziehe scbon an die zehen Jahr, Herauf, herab , und quer, und krumm, Meine Schùler an der Nase berum.
Und sehe dass wir nichts wissen kôuuen ! Das will mir schier das lien verbienuen.
sans désespoir et sans injure. Certes, si parmi les idées que porte l'esprit de l'homme, il en est une certaine, c'est l'idée du droit qui à chaque instant tombe en acte, rend d'elle-même , à toute heure , d'irrécusables témoignages , et constitue partout et sous tous les climats l'état et la société. Il y a dans cette sphère quelcpie chose de plus ferme et de plus stable qu'aillem's; tout y est plus réel, plus solide et plus positif.
Gardons - nous toutefois d'isoler le droit et sa science du reste des choses et de la réalité. Sans doute , pour l'étudier, il faut l'abstraire et le distinguer*, mais pour le comprendre il faut le rattacher à tout ce qui est. Le droit est une partie de la morale-, il en est la partie extérieure, pour ainsi dire, la partie obligatoire envers les autres. La morale elle-même est une partie de la psychologie, et la psychologie, centre de toute connaissance philosophique, se rattache, par ses inductions laborieuses, à l'ontologie, science des êtres , science parallèle à la religion , expliquant par les idées ce que la religion traduit par les symboles. Ainsi ontologie et religion, psycologie, morale, jurisprudence , telle est la génération des idées et la hiérarchie du monde moral. Qu'on décide maintenant si le jurisconsulte doit rester étranger à la philosophie et à la théologie historique.