‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 13 sur 66 · XXX ŒLTRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

XXX ŒLTRES DE M. DE BIRAN

feste pour les autres comme pour lui-même, qu'un dissentiment profond le séparait désormais des hommes qu'il avait appelés ses maîtres.

La question posée par l'Institut ne fut pas seulement pour lui une occasion favorable de faire connaître ses pensées. Cette question même paraît avoir influé directement sur la modification de ses doctrines.

L'Institut demandait : « Comment doit-on décom- « poser la faculté de penser, et quelles sont les fa- « cultes élémentaires qu'il faut y reconnaître? » Le problème posé était de déterminer les éléments dont l'inlellisfence est le résultat et la combinaison. Il ne suffisait donc plus, comme pour la question de l'habitude, de partir d'une doctrine reçue et d'en faire l'application à un cas particulier ; il fallait remonter à la source même de toute doctrine, aux éléments primitifs que la nature humaine livre à l'observation.

Une fois entré dans cette voie, M. de Biran reconnut deux faits : le premier, que, dans le système de Condillac, toute décomposition vraie de la pensée était impossible; le second, que cette décomposition était possible, en partant de certaines bases qu'il avait énoncées clairement déjà, mais sous la condition que ces bases fussent dégagées des théories sensualistes auxquelles il avait cru pouvoir les agréger. Je vais le laisser parler lui-même en cherchant à résumer fidèlement sa pensée.

Dans la doctrine de Condillac, la sensation est l'origine unique de nos facultés. Cette sensation se

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xxxi

transforme, mais sans changer de nature ; on peut la montrer sous diverses formes, changeant d'aspect et de nom en verlu de circonstances déterminées, devenant attention, mémoire, volonté Mais, dans

ces transformations, la sensation demeure identique en soi; son nom change, sa nature reste la même. On la suit dans toutes ses destinées, on en fait l'histoire, on ne la décompose pas, on ne peut la décomposer. Comment, en effet, reconnaître et noter des éléments distincts, là où il n'y a qu'un fait identique? Au point de vue de Condillac, il n'y a pas de décomposition possible, et la question proposée ne peut obtenir de réponse.

Ce qui est plus grave, c'est que, dans ce point de vue, il n'y a pas de vérité. On est le maître, sans doute, d'appeler fl^f^wùow une sensation si forte qu'elle devient exclusive; mémoire une sensation qui persiste en l'absence de son objet; volonté un désir qui est la trace que les sensations agréables laissent à leur suite. Mais en présence de cette terminologie arbitraire, les faits ne restent pas moins ce qu'ils sont. La conscience proclame qu'il y a une attention, dont l'activité est l'essence, qui ne se laisse pas confondre avec une sensation vive; une mémoire qui est la reproduction volontaire; des signes et non la persistance des images; une volonté, enfin, qui, loin de se confondre avec le désir, est souvent avec le désir dans une lutte manifeste. Laisse-t-on ces faits à l'écart? on met de côté les éléments les plus essentiels de la nature humaine, on construit une science pauvre et étrangement mutilée. Prétend-on confondre

Page 1