‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 35 sur 66 · C ŒUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

C ŒUVRES DE M. DE BIRAN

tion à tous les temps et à tous les lieux ; et nous croyons que ces jugements sont l'expression des réalités, et non des pensées sans rapport avec les choses. Or, comment M. de Biran explique-t-il le caractère universel des principes de la raison, et la croyance à leur valeur? C'est ici surtout que sa théorie est en défaut.

Quant à l'universalité, il indique que les notions sont universelles parce que le moi les porte avec lui, et revêt les ohjets de ses formes propres. Mais ce sont là des affirmations, dont il ne semble pas calculer la portée. Il arrive aux redoutables problèmes soulevés par Kant, et passe outre, comme s'il ne les avait pas vus. Sa manière d'expliquer la valeur objective des notions fondamentales paraît conduire à nier leur valeur objective, tout au moins à révoquer cette valeur en doute, dans le point de vue d'un subjectivisme absolu. Mais, encore une fois, il n'aborde pas directement ce problème, et, par une curieuse indécision de sa pensée , il lui arrive de considérer la croyance aux principes universels , tantôt comme nécessaire, tantôt comme hypothétique et conventionnelle. C'est surtout en présence de la notion de l'infini, que sa doctrine est insuffisante, ainsi que M. Cousin l'a fait observer. Il en parle peu, et s'il en parle, c'est pour en faire un élément sans valeur en déclarant que : « toute faculté ap- « propriée à l'infini, à l'absolu, est hypothétique, » ou c'est pour en faire une conception purement négative, en disant : que « la notion de l'infini

INTr.ODLC'IlON DE L'ÉDITELT.. CI

« piouve seulement que nous avons la faculté d'ùter « toute limite à nos conceptions. »

Il y a plus , dans la période que nous parcourons, sa doctrine, lorsqu'on la pousse à ses conséquences dernières, ne lui fournit pas les moyens d'expliquer la croyance à une réalité objective quelconque, non pas même à la réalité de l'âme et du corps piopre, ces deux objets permanents de son étude. En efïet, le moi, ce point de départ et ce pivot de toute sa théorie, est la conscience de la force dans son exercice actuel. Mais la conscience de la force actuelle est autre chose que la croyance à l'âme comme substance durable, et an corps comme réalité substantielle. M. de Biran le sait fort bien, au moins par moments, puisqu'il insiste sur cette différence. Mais par quel procédé passons-nous de la certitude de conscience qui ne porte que sur l'acte, à la croyance à la réalité des deux termes, l'âme et le corps, dont l'acte primitif est le conflit? L'Essai ne fournit pas de réponse à cette question.

Ainsi, pour nous résumer, si M. de Biran, dans la seconde péiiode de son développement, a soii^neusemenl étudié les conditions psychologiques de la connaissance, il n'a pas dirigé son étude sur lo fait de la connaissance envisagé en lui-même et dans les lois qui lui sont propres. Il manque dans les analyses de V Essai :

La théorie de rintelligence ou du rapport logiqu* de nos idées;

La théorie delà raison, ou des idées et des principes a priori, pour toute la partie qui traite de Tu-

cil ŒUVRES DE M. DE BIRA^.

niversalité et de la valeur objective de ces principes et de ces idées ;

La théorie de la certitude ou de la croyance à des réalités extérieures à notre moi.

Il ne faut pas penser que l'auteur, placé en face des problèmes que soulèvent ces théories, se soit trouvé impuissant à les résoudre. Il ne les voit pas encore, ou du moins ne les voit pas dans leur portée et leur étendue. C'est une lacune, mais une lacune énorme. Aussi tombe-t-il dans des contradictions inévitables, lorsqu'il traite du raisonnement. Là, en effet, il parle d'idées universelles et nécessaires, de concepts qui ont une valeur objective et absolue, et qui sont liés par un lien nécessaire. Mais ces vues n'ont pas de base dans les analyses antérieures ; elles ne sortent par aucune voie naturelle de la considération du fait primitif, qui devait être seul la pierre angulaire de la science. En traitant du raisonnement, M. de Biran est manifestement sous l'influence de Descartes, et, en particulier, des Règles pour la direction de l'esprit ; et il subit cette influence sans se rendre compte que ses assertions ne se lient plus avec son point de départ. On le voit assimiler les faits du sens intime aux conceptions mathématiques; tirer ses exemples de l'algèbre, de la géométrie ; et s'avancer si loin dans cette voie que, par une contradiction manifeste avec ses principes, il lui arrive de parler d'une psychologie a priori, dérivant toutes ses données de l'essence du sujet, par voie de pure déduction. Ailleurs, revenant aux vues qui sont vraiment les siennes, il prend les faits

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primitifs pour synonymes des premiers principes , et considère comme identique au point mathématique l'unité de résistance qu'offriiait la matière au toucher actif d'un ongle très-aigu. Il y a là des éléments hétérogènes qui ne pouvaient subsister longtemps ensemble. M. de Biran avait parcoui'u bien du chemin depuis le Mémoire sur C habitude; toutefois sa nouvelle doctrine était encore trop étroite pour l'ensemble de ses pensées. Il est impossible au fond, de résumer en quelques ^[\<y^Q?>\ Essai sur les fondements de la Psychologie d'une manière complète et suffisante, parce que cet écrit, de même que ceux qui l'avaient précédé, renferme des vues divergentes, un système et des aperçus qui débordent ce système.

Si l'on se borne à rassembler dans cet ouvrage les vues susceptibles de se réunir en un même corps de doctrine, on arrive à une théorie bien connue dans l'histoire de la philosophie : à l'empirisme. M. de Biran, à prendre à la rigueur ses déclarations et ses règles de méthode, ne reconnaît qu'une source réelle de savoir : l'expérience; et s'il applique aux données de l'expérience les éléments de l'ordre logique, il le fait sans assigner à l'ordre logique sa place légitime. C'est bien là le caractère spécial de l'empirisme, et la contradiction intime qu'il recèle toujours dans son sein. Mais, il faut se hâter de le dire, nous avons affaire ici à un empirisme tout spécial, et qui ne se laisse confondre avec aucun autre. L'auteur de VEssai a élevé des barrières infranchissables entre sa pensée et les aberrations dernières de

ciT OEUVRES DE M. DE BÎRAN.

cette doctrine. Il appartient encore à l'école de l'expérience, mais il lui appartient comme quelqu'un qui a la puissance de s'en affranchir et ne doit pas tarder à le faire ; il lui appartient par les lacunes de sa méthode plus que par la méthode elle-même, et on distingue clairement déjà dans son esprit des tendances qui ne demandent qu'à être libres pour s'épanouir en conséquences métaphysiques de la plus haute importance.

La vue profonde des droits de l'observation intérieure ; la distinction des notions réflexives apanage du moi, et des idées qui résultent de l'abstraction opérant sur les données sensibles, l'éloignent à jamais de la voie qui conduit de Locke àCondillac, et de Condillac aux matérialistes. C'est de ce côté, (ju'a porté tout l'effort de sa pensée, et il a marché dans sa route d'un pas trop ferme et trop assuré pour être exposé à revenir en arrière. Il ne risque pas non plus d'arriver à cet idéalisme particulier que l'empirisme porte dans son sein, et que Hume en a dégagé avec tant d'éclat. Cet idéalisme réduit tout l'homme à une collection d'impressions passives que la conscience constate, sans qu'il soit possible de rien affirmer au delà du fait de ces impressions mêmes. Pour M. de Biran, l'affirmation fondamentale, la certitude primitive n'est pas l'impression passive, mais l'acte du sujet sans lequel l'impression ne serait pas perçue. En tant qu'il est conséquent à ses principes, il demeure bien dans le subjectivisme, puisqu'il n'a pas de base pour affirmer des réalités objectives, mais son subjectivisme est celui de la

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force, de l'action, et non des modes passifs de la sensibilité.

Au premier coup d'œil, cette doctrine qui tend à réduire toute la connaissance humaine à la conscience du rnoi et de ses actes, semble aboutir au moi-créateur de Fichte, cette dégénérescence de la monade leibnitzienne (1); mais, lorsqu'on y regarde de près, des différences essentielles ne tardent pas à se manifester. Il importe d'autant pkis de les signaler que M. de Biran a été désigné plus d'une fois comme un disciple de Leibnitz,

Il se range, il est vrai, du parti de Leibnitz dans ses luttes avec les Cartésiens ; il fait souvent ressortir la supériorité de l'idée de la force sur celle de la substance, comme base d'un système métaphysique; W adopte et défend contre la doctrine qui ne reconnaît dans l'univers que le mécanisme et la pensée, \<\ théorie des perceptions oliscures et inconscientes dr l'être simplement vivant Mais c'est là que s'arrêtent les analogies et les emprunts de M. de Biran, qui sait bien que 1 idée de la cause, fondement général de son système, est toute autre chose que la force de l'auteur de la Monadologie.

L'activité de l'école leibnitzienne a son type dans l'activité intellectuelle, ou dans le déploiement de la puissance logique de l'esprit dont les sciences dites exactes sont l'application la plus complète. C'est par

(1) Sur le r.'ipprocliement de la doctrine de Fichte et de celle de M. de Biran. voyez la préface de M. Cousin aux o/ï»yrc 5 p/d/cwphicjiies (le If. de Biran, pages \l et xli.

CVi OEUVRES DE M. DE BIRAN.

là que Leibnitz, tout en se distinguant de Descartes, ne se sépare pourtant pas au fond et pour l'essentiel de cette grande école dont Des'cartes est, chez les modernes, le représentant le plus illustre, école qui, dès le temps de Pythagore, a pris dans les mathématiques le modèle de la science universelle, et prétend résoudre les grands problèmes métaphysiques à la manière des géomètres. Cette détermination logique de l'activité a passé dans les spéculations de l'école allemande moderne. De là , ce fatalisme formulé par les Hégéliens, fatalisme que Leibnitz pressent déjà, et contre lequel tout son génie soutient une lutte inégale. Comment arriver à un autre résultat lorsqu'on prend le type de l'activité dans l'ordre intellectuel , c'est-à-dire dans le domaine de la nécessité absolue? L'auteur de la Monadologie tend par une autre voie encore, à la négation de la liberté. Sa conception de la force est a priori, et il considère la force comme absolue. Mais, chaque monade étant force absolue, c'est-à-dire n'étant que force, ne renferme nul élément de passivité. Une monade ne peut donc subir l'action d'une autre monade. Dès lors, l'action de chaque monade est purement intérieure, ou, pour mieux dire, il n'y a pas d'action à proprement parler, mais seulement le développement progressif des éléments de l'univers selon des lois nécessaires qui résultent de leur constitution intime. Toute causalité réelle disparaît ainsi, et la doctrine qui débute par réhabiliter l'idée delà force, aboutit dans ses conséquences dernières à un déterminisme absolu.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. fcvli

Les vues de M. de Biran ont un tout autre caractère, et il s'éloigne de Leibnitz beaucoup plus que Leibnitz ne s'éloigne de Descartes. Son point de départ en effet n'est pas l'idée a priori de la force, mais la conscience de l'activité libre; et le principe de causalité dans toute sa rii:fueur , de causalité effective et réelle, est pour lui le premier des axiomes. Aucune considération métaphysique, aucune déduction de principes abstraits ne saurait ébranler cette base première de la science, car le réel est donné avant le possible ; le réel est le seul point de départ légitime, et c'est s'égarer dès le début que de mettre la science avant l'existence. Telle est la base profondément réaliste des conceptions de M. de Biran, et c'est par là, qu'il se fait une place à part dans le mouvement général de la philosophie contemporaine.

Le dernier mouvement essentiel que l'histoire de la métaphysique ait à enregistrer, est la réaction générale contre l'influence de l'école de Locke. Cette école, triomphante dans toute l'Europe à la fin du \y\iV siècle, avait pu dérouler librement ses conséquences. Or ces conséquences sont de deux espèces , selon le plus ou moins de rigueur avec lequel on en suit l'enchaînement. Du principe que toutes les idées tirent leur origine de la sensation, certains esprits arrivent assez vite à conclure que les objets sensibles et les organes vivants qui en reçoivent l'action sont les seules réalités ; ils répèlent avec Hobbes que, les corps exceptés, tout n'est qu'illusion et chimère. D'autres esprits, elles plus profonds,

CVm OEUVRES DE M, DE BIRAN.

observant que la sensation est un pur mode du moi, que rien dans ce mode ne garantit ni la réalité du corps extérieur qui est censé le produire, ni la réalité de l'organe qui est censé l'éprouver ou le transmettre, déclarent que la sensation ne garantit qu'ellemême, et que nous ne pouvons atteindre aucune réalité autre que les impressions variables que nous éprouvons. C'est ainsi que de la racine commune du sensualisme sortent, comme deux troncs qui se divisent, le matéiialisme d'une part, l'idéalisme absolu ou le scepticisme de l'autre. Condillac est plus près de l'idéalisme qu'on ne le sait à l'ordinaire. C'est bien lui qui déclare que : « soit que nous «nous élevions jusque dans les cieux, soit que « nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons « point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que « notre pensée que nous apercevons (1). » Mais la France du xviii^ siècle, en général, dériva plutôt du côté du matérialisme, et ramena la psychologie à la physiologie. Il était réservé à Hume de tirer des prémisses de Locke, un scepticisme fondamental.

Cette déduction étant la plus rigoureuse et la plus profonde, la doctrine de Hume demeure, en philosophie pure, le résultat le plus essentiel du mouvement général des esprits, à la fin du dernier siècle. C'est pourquoi le sceptique Ecossais a dans l'histoire une place consic?érable et assurée. W a rendu à l'esprit humain cette espèce particulière de service qui consiste à conduire l'erreur jusqu'à ces limites

(1) Essai sur Coriginc des conniissances humaines, chap. 1".

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