‹ Introduction physiologique à l'étude de la philosophieChapitre 2 sur 143 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si l'auteur de ce livre a bien voulu me prier d'en écrire la préface, ce n'est pas ma compétence qui m'a valu cet honneur, puisque je n'en ai aucune dans la matière qu'il a traitée; c'est que, les conférences dont l'ouvrage se compose ayant été faites à l'Université de Montpellier, il a jugé que le chef de cette Université aurait intérêt et plaisir à les présenter au public.

M. Milhaud, auquel ce livre est dédié, est professeur de philosophie à la Faculté des Lettres; c'est lui qui a demandé à M. le Dr Grasset de faire à ses étudiants une série de leçons. L'auditoire auquel elles étaient destinées en explique le caractère. Il ne pouvait pas être question d'un enseignement technique, comme celui que dans sa clinique M. Grasset donne à de futurs médecins; par leurs études antérieures ses auditeurs n'étaient pas préparés à le comprendre, et d'ailleurs à quoi leur aurait-il servi? Ils ont besoin non pas de connaître dans ses détails l'anatomie du système nerveux, mais de savoir à quels résultats la science est arrivée sur les différents appareils qui le composent, et comment ces résultats peuvent être interprétés pour l'étude de l'esprit humain. M. Grasset s'est dit qu'après avoir entendu ses dix leçons ils ne seraient sans

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doute ni des médecins ni des anatomistes, mais qu'ils auiaicnt sur les sujets les plus importants que traite la psychologie, |»ar exemple la sensation cl la perception, l'attention, la mémoire, la volition, quelques notions physiologiques, à la fois générales et précises, suffisantes pour s'orienter dans leurs études. Programme modeste si l'on veut; mais quiconque a l'habitude de l'enseignement se rendra compte des qualités nécessaires pour le remplir : il y faut un don rare entre tous, celui de savoir se mettre au niveau de ses auditeurs, et de les mener par degrés, assez lentement pour être suivi sans peine, assez rapidement pour éviter l'ennui et la fatigue, jusqu'aux idées essentielles qui doivent frapper leur attention et rester gravées dans leur souvenir. On verra en lisant ce volume comment M. Grasset a su donner à son enseignement un caractère à la fois élevé et élémentaire, évitant de faire parade de sa science, élaguant tout ce qui est inutile, ne disant rien qui n'aille au but.

Mais je tiens moins à lui donner des éloges assez inutiles qu'à signaler ce que sa tentative a de nouveau et d'intéressant. C'est une application simple et féconde de L'idée moderne d'Université. Lorsque la loi du 40 juillet 1896 rétablit les Universités en France, bien des gens s'étonnèrent que d'un coup de baguette elle n'eût pas opéré des merveilles, que l'esprit d'initiative, d'indépendance, d'innovation, ne s'éveillât pas du jour au lendemain chez les maîtres et chez les étudiants. Ceux qui avaient foi dans l'œuvre nouvelle se montraient moins impatients; ils attendaient que le temps fit son couvre, et que, réunies par un lien légal, délibérant dans un conseil unique, les différentes Facultés eussent l'idée de devenir, de voisines qu'elles étaient, des collaboratrices. C'est ainsi qu'une entente s'établit naturellement entre M. Milhaud et

M. Grasset, l'un exposant à l'autre l'intérêt qu'auraient

pour les étudiants quelques leçons de lui sur un sujet OÙ

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il est passé maître, celui-ci répondant à son appel avec l'ardeur d'un homme qui comprend tout de suite l'intérêt et la portée de ce qu'on lui propose. Le terrain était particulièrement bien choisi, puisqu'il s'agissait d'étudiants en philosophie, dont la formation intellectuelle doit être plus large que celle de leurs camarades, car, devenus professeurs, ils ne donneront qu'un enseignement vide et stérile, s'ils n'ont pas des notions précises au moins sur les éléments des sciences.

Nul mieux que M. Milhaud, qui est agrégé de mathématiques et docteur en philosophie, n'était fait pour persuader ses élèves, par son exemple autant que par sa parole, de l'intérêt que présente l'union des disciplines les plus variées. Il demanda donc à ses collègues des différentes Facultés le concours que lui avait accordé si libéralement M. Grasset. On jugera, par la simple énumération des sujets traités, de l'importance qu'a eue l'enseignement complémentaire ainsi constitué. 1° Conférences faites par des professeurs de la Faculté des Sciences : six de M. Meslin sur les grandeurs fondamentales, longueurs, masses, temps, sur la force, sur les principes de l'énergétique, sur les théories de rémission et de l'ondulation. Deux de M. Pierre Boutroux : Vidée de fonction, La logique et la mathématique. Une de M. Buhl : La géométrie et l'expérience. Une de M.Fabry: Les approximations successives delà science. Deux de M. Flahault : Où en sont les théories de Darwin. Trois de M. Soulier : Les théories de Lamarck et celles de Darwin. 2° Une conférence de M. Planchon, professeur à l'École supérieure de pharmacie : L 'association pour la me dans la nature. 3° Quatre conférences de M. Mairet, doyen de la Faculté de Médecine : La responsabilité au point de vue biologique. 4° Cinq conférences faites par des professeurs de la Faculté de Droit : deux de M. Charmont sur les sources du droit, trois de M. Meynial sur le rôle de la logique dans la formation du droit. 5° Deux conférences de

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M. Gachon, doyen de la Faculté des Lettres, sur la méthode historique.

Si c'est en vue des étudiants en philosophie que s'est surtout produite cette collaboration entre les Facultés diverses, ils n'ont cependant pas été les seuls à en profiter. D'abord, cela va sans dire, les conférences dont il s'agit étaient des conférences ouvertes, et, dans le nombreux auditoire qu'attiraient quelques-unes d'entre elles, j'ai pu constater que les étudiants en droit, en médecine, en sciences, n'étaient pas moins nombreux que les étudiants en philosophie. Ensuite le mouvement d'idées dont la tentative de MM. Milhaud et Grasset a été l'expression principale s'est manifesté sous d'autres formes non moins lignes d'attention. M. Flahault, professeur de botanique à la Faculté des Sciences, qui a rendu de si grands services à notre Université par son esprit d'initiative en même temps que par ses travaux, avait, dès 1901, professé un cours de géographie botanique qui s'adressait à la fois aux étudiants naturalistes de la Faculté des Sciences et aux étudiants en histoire et géographie de la Faculté des Lettres. C'est lui aussi qui en 1904-1905 donna l'exemple de suivre, avec son chef de travaux, son préparateur et les meilleurs de ses étudiants, des conférences que M. Meslin, professeur de physique, faisait sur V osmose et la pression osmotique, question qui intéresse également les naturalistes et les physiciens. M. Perreau, professeur à la Faculté de Droit, et M. Sarda, professeur à la Faculté de Médecine, s'entendirent pour traiter en commun, sous forme de leçons entrecroisées, des sujets de médecine légale, où l'un apportait sa compétence de juriste, et l'autre sa science de médecin. M. Moye, professeur à la Faculté de Droit, et docteur en médecine, a fait depuis trois ans à ses élèves de la Faculté des séries de leçons sur les attentats aii.r mœurs, sur les attentats à la vie et à la santé, sur la psychologie et la responsabilité criminelles. M. Moye professe également

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depuis plusieurs années à l'Ecole Supérieure de Pharmacie un cours de législation pharmaceutique. M. de Forcrand, professeur à la Faculté des Sciences, a fait cette année une série de conférences de chimie légale (en vue des expertises devant les tribunaux) qui s'adressaient à la fois aux étudiants en chimie et aux étudiants en droit. Un professeur qui nous a quittés depuis deux ans pour l'Université de Caen, M. Delacroix, avait, grâce à M. le doyen Mairet, qui lui avait libéralement ouvert sa clinique de maladies mentales et nerveuses, pu faire aux étudiants en médecine et à ses élèves en philosophie des leçons de psychologie appliquée, dont les malades de la clinique lui fournissaient le sujet.

Si j'ai groupé des tentatives si diverses, c'est qu'elles répondent toutes aux mêmes besoins et qu'elles s'inspirent des mêmes idées. Les cadres de l'enseignement officiel sont trop rigides pour donner satisfaction à toutes les curiosités légitimes de l'esprit; ils supposent d'ailleurs entre les différentes disciplines qui composent l'enseignement supérieur une ligne de démarcation plus nette que celle qui existe en réalité. La division traditionnelle entre les quatre Facultés s'explique par d'excellentes raisons, d'ordre théorique et pratique tout à la fois; mais elle n'a rien d'absolu, et elle ne doit pas nous faire oublier qu'entre les enseignements donnés dans des Facultés différentes il y a quelquefois des liens plus étroits qu'entre ceux qui sont inscrits au programme de la même Faculté. La botanique et la géologie, qui appartiennent à la Faculté des Sciences, n'ont-elles pas plus d'affinité avec la géographie, qui est enseignée à la Faculté des Lettres, qu'avec les mathématiques? L'enseignement du droit romain n'estil pas plus voisin de celui de l'histoire romaine, donné à la Faculté des Lettres, que de celui de l'économie politique, qui figure sur l'affiche de la Faculté de Droit? Je n'ai pas besoin d'insister : je voulais seulement montrer que la

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classification des sciences sur laquelle repose la division des enseignements par Facultés n'est qu'approximative, et que par des cours mixtes comme ceux dont nous avons cité des exemples les professeurs peuvent y apporter d'heureuses corrections. Cette forme d'enseignement plus libre et plus souple, qui ne comporte ni un nombre fixe de leçons ni un programme rigoureusement arrêté, peut rendre encore d'autres services : la science se transforme tous les jours, beaucoup plus vite que les programmes ne peuvent le faire ; il y a intérêt pour les étudiants à la suivre dans son évolution, à connaître ce qu'elle est aujourd'hui et à pressentir ce qu'elle sera demain. Ce n'est pas dans des cours réguliers institués en Arue des examens, c'est dans de libres causeries comme celles dont nous avons parlé, qu'on pourra les tenir toujours au courant et perpétuellement en éveil.

11 ne s'agit pas, qu'on le comprenne bien, de porter atteinte à l'enseignement régulier et officiel, mais de le vivifier en le complétant. Les conférences supplémentaires sont après tout du superflu, superflu nécessaire, je le veux bien, mais qui suppose qu'on est déjà muni des connaissances indispensables. Elles doivent recruter leurs auditeurs parmi les élèves les plus intelligents et les plus studieux ; non pas parmi les étudiants en droit qui ne savent point de droit , parmi les étudiants en médecine qui ignorent leur anatomie, parmi les candidats à la licence es lettres dont on s'étonne qu'ils aient été reçus bacheliers. Ils ne doivent point y venir pour apprendre à parler de ce qu'ils ne savent pas, mais pour comprendre qu'au delà de ce petit coin du champ de la science qu'ils ont commencé à explorer s'étendent à l'infini des terres inconnues. La première leçon qu'ils devront tirer de ces entretiens sera donc une leçon de modestie; la seconde sera, je l'espère, une leçon de curiosité scientifique, car, en leur montrant tout ce qu'ils ignorent, on ne veut pas les décourager

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d'apprendre , mais obtenir d'eux de nouveaux efforts.

Je crois que les professeurs ne trouveront dans ces libres études ni moins de plaisir ni moins de profit. Ce sera pour eux comme un changement d'air, une sorte de voyage intellectuel. S'adressant a d'autres auditeurs que ceux dont ils ont l'habitude, obliges pour se faire comprendre d'eux et les intéresser de varier leur point de vue et de présenter les idées qui leur sont familières sous un nouveau jour, cette nécessité d'une adaptation nouvelle les amènera tout à la fois à approfondir davantage et à envisager de plus haut les matières mêmes qu'ils connaissent le mieux. J'ajoute qu'ils auront conscience de faire vraiment œuvre de professeurs d'Université, puisque leur public se recrutera dans les Facultés diverses, et de donner un enseignement qui en un sens sera véritablement supérieur, puisqu'il ne sera pas professionnel et qu'il sera libre et désintéressé. Bien loin de nuire à l'enseignement officiel défini par des programmes et sanctionné par des examens, il contribuera à le défendre contre la routine, ce germe de mort qui le guette sans cesse; il rappellera aux maîtres et aux élèves que ni les règlements les mieux conçus, ni l'installation matérielle la plus parfaite, ne sont rien sans la curiosité infatigable et l'amour de la science, qui sont l'àme d'une Université.

C'est ce qu'ont bien compris l'auteur de ce livre et tous ceux de ses collègues qui ont comme lui travaillé à créer ou à développer les enseignements nouveaux. Il me semble qu'en le faisant ils ont donné un bon exemple, et servi non seulement l'Université de Montpellier, mais la science et le pays.

Antoine Benoist.

PREiMIERE PARTIE DÉFINITIONS ET GÉNÉRALITÉS

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