GÉNÉRALITÉS
a. Définitions.
Le langage est d'abord la fonction qui permet à l'homme d'exprimer extérieurement sa pensée soit par la parole, soit par l'écriture, soit par des gestes, en général par un signe ou par un symbole : facilitas signatrix de Kant, faculté symbolique de Fînkelburg.
A cette même fonction appartient aussi l'acte inverse : le passage du signe (mot parlé, ou écrit, geste) à la pensée.
Le langage est donc une fonction centripétocentrifuge ou sensoriomotrice et l'appareil, nécessairement compliqué, qui préside à cette fonction complexe, doit comprendre : 1° des voies afférentes conduisant aux centres les impressions venues de l'ouïe (parole) ou de la vue i écriture, gestes : 2° des centres dans lesquels ces impressions se transforment en pensée; 3° des centres dans lesquels se fait l'élaboration de la réponse à faire à une question posée; -4° des centres dans lesquels cette pensée à répondre se transforme en mot ou en signe; 5" des voies elïerentes conduisant ces mots aux appareils d'expression extérieure : mains pour l'écriture, appareil de la phonation (langue, larynx...) pour la parole, membres supérieurs et tout le corps pour la mimique.
I». Schéma général.
Cette conception synthétique et simplifiée de l'appareil du langage est facile, à exposer et à expliquer sur le schéma du polygone (lig. 18) que l'on peut appliquer sur un cerveau (fîg. L9).
On comprend facilement le mécanisme d'une conversation, sur ce schéma.
Les mots dits vont de l'oreille a au centre auditif des mots A et, de là, aux centres psychiques supérieurs 0. Là, la réponse
est élaborée, va au centre M de formation des mots et de là à l'appareil de phonation et à la bouche m. De même, si on cause o
Fig. 18. — Schéma du centre (O) et du polygone (AVTEMK).
O, centre psychique supérieur : de la personnalité consciente, 'le la volonté libre, du moi responsable : écorce du lobe préfrontal; A, centre auditif: écorce des circonvolutions temporales ; V, centre visuel : écorce do la région péricalcarinienne ; T. centre tactile (sensibilité générale,! :
écorce de la région périrolandique ; E, centre de l'écriture : écorce du pied de la 2e frontale gauche; M, centre de la parole : écorce du pied de la 31" frontale gauche; K. centre kinétique (mouvements généraux : écorce de la région périrolandique.
Fig. 19. — Application du schéma psychique à la fonction du langage.
à l'ardoise, le mot lu va de l'œil v au centre V de la vision des mots, puis en 0 où est élaborée la réponse, qui va au centre de l'écriture E et de là à la main qui écrit e.
c. Langage volontaire et langage automatique.
Avec ce schéma on comprend très bien qu'il y ait deux ordres de langage : un volontaire et un automatique.
Dans le langage volontaire spontané, O conçoit une idée sans provocation extérieure actuelle et l'exprime par la parole ou par lécriture : c'est ce que je fais actuellement en rédigeant ce chapitre, c'est ce que fait le professeur qui enseigne... Dans ce cas, l'appareil qui fonctionne est OMwi ou OEe, suivant qu'on parle ou qu'on écrit.
Ce même langage volontaire peut être provoqué par d'autres mots vus ou entendus. C'est le cas, que j'ai envisagé dans le paragraphe précédenl (b), d'une conversation. L'appareil fonctionnant est alors : aAOMwi (si on cause avec quelqu'un), aXOEc (si on répond par écrit à quelqu'un qui parle), uVOEe (si on répond par écrit à une question écrite).
Dans tous les cas précédents, 0 intervient dans le cycle, c'està-dire que le sujet parle ou communique ses idées volontairement et consciemment. On peut aussi parler inconsciemment et involontairement et alors O n'intervient pas, ne fait pas partie du cycle fonctionnant. A une question posée brusquement quand on est distrait on peut répondre automatiquement sans interrompre le cours de ses réflexions supérieures : on peut, dans ces cas, répeter ce qui a été dit (écholalie, langage de perroquet) ou faire une réponse élaborée dans le psycbismc inférieur.
Les voies nerveuses utilisées seront alors : oAMwi (si on répondu une question posée ou si on répète un mot entendu), vVEe (si on copie en pensant à autre chose), rVMm (si on lit à liante voix sans faire attention à sa lecture)... Dans tous ces cas les centres polygonaux interviennent seuls; O reste étranger à l'acte.
C'est ainsi que parlent les distraits, ceux qui rêvent, les médiums en transe, les hypnotisés et en général tous les sujets en état de désagrégation suspolygonalc.
d. Les trois ordres de centres du langage et les (roubles correspondants.
Pour assurer cette fonction complète il faut trois ordres de centres :
1. Des centres supérieurs O dans lesquels arrivent les pensées communiquées par nos semblables, dans lesquels ces pensées s'associent, se transforment et dans lesquels se forment les nouvelles pensées à exprimer;
2. Des centres automatiques (polygonaux) spéciaux dans lesquels arrivent les mots entendus (A) ou vus Y el desquels partent les mots à dire M) ou à écrire (E). Ce sont là vraimenl les centres propres du langage;
:i. Des centres (['expression : centres d'articulation des mots, de phonation, de gesticulation, d'écriture... Cette dislinctiou des centres du langage en trois groupes n'est
ni une subtilité théorique ni une déduction du schéma proposé : c'est un fait cliniquement démontré. La maladie peut en effet frapper isolément l'un ou l'autre de ces groupes de centres et dissocier ainsi le fonctionnement ordinaire de cet appareil.
1 . Il y a des malades qui ne parlent pas parce qu'il ne veulent pas parler ou parce qu'ils n'ont pas de pensée à exprimer : ce sont les mentaux, malades de 0;
2. Il y a des malades qui pensent très bien, savent très bien les mots qu'ils veulent dire, mais ne peuvent pas les articuler : ce sont les dysarthriques, malades des centres inférieurs d'expression; ce sont les paralysés du bras droit pour l'écriture;
3. Enfin il y a (entre les deux groupes précédents) des malades qui conçoivent très bien la pensée à exprimer, qui peuvent très bien articuler et qui ne peuvent pas parler, parce qu'ils ne peuvent pas passer de l'idée au mot : ce sont les aphasiques. El si certains ne peuvent pas passer de l'idée au mot, d'autres ne peuvent pas passer du mot (qu'ils entendent ou voient bien) à l'idée. D'où deux groupes d'aphasies : les aphasies motrices ou d'expression et les aphasies sensorielles ou de réception.
Je tiens bien à faire remarquer que cette division des troubles du langage est établie parla clinique et, par suite, la division des centres du langage en trois groupes doit également être considérée comme scientifiquement démontrée, quelles que soient les conclusions, présentes ou futures, sur la localisation dans le cerveau de ces divers centres.
e. Complexité et développement de ces divers centres. Tempéraments.
a. Il ne faut pas que la simplicité, toute artificielle et voulue, du schéma fasse oublier la complexité réelle de tous ces centres.
Ainsi V représente dans le schéma le centre de la vue des gestes comme des mots écrits, imprimés, du dessin, de la musique écrite... En À sont les centres de la parole, de la musique... en E, les centres de l'écriture, du dessin... en M, les centres de la parole dite, chantée... El pour chacun île ces centres, l'intonation... les diverses langues pour les polyglottes...
L'observation clinique prouve l'existence séparée de neurones distincts pour ces divers centres, puisque la maladie peut en frapper un ou plusieurs en respectant les autres.
[}. Pour le développement, l'enfant n'a d'abord une ses centres automatiques (ou à peu près) : il répète les mots qu'il entend sans les comprendre; il meuble ainsi ses centres A et M d'images auditives et d'images motrices des mots. Puis, il communique peu à peu à 0 qui se développe à son tour, fait de plus en plus intervenir 0 dans son langage el finit par parler spontanément pour son compte; il intervient alors par son psychisme personnel dans les réponses.
La maladie peut immobiliser un sujet dans une phase infantile de ce développement. Ainsi un idiot de vingt-deux ans, observe par Martin W. Barr avait l'intelligence d'un enfant de cinq ans et s'était arrêté à l'écholalie comme développement du langage.
De même, quand on apprend à lire ou à écrire à un enfant, il agit automatiquement : il lit tout haut ou copie sans comprendre; puis écrit sous la dictée ou récite ce qu'on lui apprend oralement. Peu à peu il fait graduellement intervenir 0 davantage et alors comprend ce qu'il dit, ce qu'il écrit ou ce qu'il récite.
Plus tard encore, 0 forme et développe l'activité psychique inférieure qui s'émancipe el devient, à elle seule, capable de beaucoup de choses. C'est ainsi qu'on arrive non seulement à lire ou à écrire, mais à jouer du piano ou à dessiner automatiquement sans l'intervention de 0.
y. Charcota beaucoup insisté sur les divers tempéraments que présentent les sujets suivant que l'un ou l'autre centre polygonal est. plus développé chez eux. Déjerine a réagi contre cette division et en effet il ne faut pas exagérer et séparer les hommes en types purs d'auditifs, visuels et moteurs ou graphiques.
Mais il reste vrai que si tous ces centres sont normalement solidaires les uns des autres, chez beaucoup de personnes un des centres prédomine : cette prédominance pouvant d'ailleurs provenir de la naissance, de l'éducation ou des deux.
Il faut d'ailleurs remarquer aussi, avec Pitres, que l'éducation développe des connexions spéciales entre les rentres polygonaux. « Ce sont celles qui se forment par les associations mnémotechniques et qui déterminent dans la récitation, la numération el le chant, des entraînements tout à fait imprévus de la parole. -