Lettre de Fontenay du 28 avril
Monseigneur, les sieurs Gochenal et Braun de Strasbourg, m’ont écrit du 22 d. c. que M. Hervald, secrétaire de Votre Altesse Roiale, leur adressoit cinq caisses qu’ils dévoient m’expédier aussitôt qu’ils les auroient reçues, qu’ils ne savoient pas ce qu elles contenoient, mais qu’un passeport étoit absolument nécessaire, sans quoi elles seroient arrêtées et ouvertes au premier bureau.
X ayant eu nul avis de cet envoi, je me suis trouvé fort embarrassé, ne pouvant demander un passeport sans spécifier ce que les ballots contiennent. C’est ce que j’ai exposé à Mme la Dauphine, supposant que les caisses devant lui être remises, par ordre de Votre Altesse Roiale, Elle sauroit peut-être ce qu elles contenoient.
k Elle m’a tiré de peine, me mandant que c’étoient des tableaux, des crucifix et des reliques que feu Sa Majesté la Reine avoit léguée, à Elle, à Mgr le Dauphin, et aux princes ses enfants. J attends l’arrivée de M. le duc de Praslin qui doit y être demain au soir, pour lui demander un passeport au moyen duquel cela arrivera ici sans être ouvert.
« Je suis, etc.
Fontenay. »
Ces tableaux sont cités dans 1 inventaire.
C’est surtout dans l’orfèvrerie que nous aurons la preuve du bon goût du Dauphin et de la Dauphine. Leur service exécuté par Rœttiers1
i. Rœttiers, Jacques, fils de Norbert, tailleur général des monnaies, et de Winfride Clarke, né en 1707, reçu maître orfèvre par lettres patentes du Roi en vertu d'un arrêt du Conseil, avec le titre de joaillier du Roi, le 2! septembre 1733, puis nommé graveur du Roi. Il épousa, le 16 janvier 173',, Marie-Anne Besnier, fille du joaillier du Roi du même nom, conseiller de ville et échevin (1727-1729). Il eut deux fils, Alexandre-Louis, apprenti chez lui le 25 février 1766, et Jacques-Nicolas qui fut également apprenti chez son père, le 27 avril 1752. Ce dernier fut reçu maître le 9 mars 1762 et devint un des principaux orfèvres de la fin du dix-huitième siècle. En 1774 et r 7 7 5 , ce fut lui qui fit le plus d’affaires dans le corps de l’orfèvrerie après Lcmpereur et Mercier.
Jacques Rœttiers fut garde, grand-garde doyen (1758-1761) ; il fit le service de la première Dauphine en 1745 et qui lui fut payé 3oo 000 I i v . ; il exécuta aussi un service célèbre pour l’Electeur de Cologne en 1749.
Il entra à l’Académie de peinture comme graveur, le 2 octobre
est à coup sur la plus belle œuvre d’orfèvrerie que le dix-huitième siècle nous ait laissée par ses dessins ou ses gravures ou par les pièces elles-mêmes.
Ce service nous est conservé en partie dans les Eléments d’ Orfèvrerie divisée de Pierre Germain* 1 ; ils y sont ainsi désignés dans son avis en tète du volume :
1773; il mourut le 17 mai 1784, et est ainsi qualifié dans son acte de décès : « Chevalier, membre de l’Académie de peinture et de sculpture, âgé de 77 ans». Sonportrait, dessiné par Cochin, fut gravé par Saint-Aubin. Son poinçon était J. R., une gerbe; celui de son fils, J X R, même devise. Il faisait moins d’affaires que son fils, à la fin de sa vie. Après avoir occupé longtemps un des premiers rangs, il n’était plus en 1762 que du quinzième au vingt-cinquième dans la liste des orfèvres.
1. Pierre Germain, que M. Paul Mantz, dans son étude sur l’orfèvrerie française, et M. Courajod, dans la préface de Lazare Duvaïuc, ont confondu avec Thomas Germain, l’orfèvre du Roy, est né en décembre 1716.
Le registre de la paroisse Saint-Sulpice porte :
« Du 3i décembre 1716. A été baptisé Pierre, fils de Jean Germain, marchand de vin, et de Marie-Marguerite Vieuxio, demeurant rue du Bacq : les parains étoient Jean-Pierre Spengler, suisse de l’église Saint-Sulpice, et Marie Germain, sœur de l’enfant. »
Pierre Germain entra comme apprenti chez Nicolas Besnier, aux Galeries du Louvre, le 26 avril 1786, et fut reçu par privilège des mêmes Galeries en 1744. Il demeurait quai des Orfè-
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« J’ai joint d’autres dessins de M. Rœttiers de quelques morceaux d’orfèvrerie qu’il exécute actuellement pour Monseigneur le Dauphin. »
On y voit deux chandeliers, un simplement décoratif composé de feuilles et de coquilles : c’est le dessin le plus populaire et le plus souvent reproduit de l’œuvre du maître, l’autre avec deux figures, puis un candélabre également orné d’une figure, et, principalement la soupière, le légumier, les grands plats et les surtouts.
Les contours des plats sont formés de feuilles d’acanthe; la panse des soupières et des légumiers porte de nombreux décors de feuilles de chêne ou de coquilles finement ciselées sur un fond ondulé ou gaudronné; les armes du
vres. 11 était grand’garde en 1756, 17Ï7, et en 1776 fut élu un des 36 députés du corps. Ce fut lui qui rédigea le livre intitulé : Eléments tl' orfèvrerie , qui reproduit des modèles assez remarquables dessinés par lui-même et par Rœttiers. Ce livre est aujourd'hui fort recherché et assez rare. Pierre Germain paraît s’être occupé surtout des devoirs qui lui incombaient par suite de ses charges, et aucune pièce de ses ateliers ne nous est parvenue. Les listes de capitation le montrent faisant des affaires assez ordinaires; il venait 120e' ou i5oe sur 3oo. Il jouissait d’une excellente réputation dans le corps des orfèvres.
Dauphin, au milieu de nombreux attributs champêtres, se retrouvent sur toutes les pièces. Les couvercles sont ornés dégroupés d’amours jouant avec un dauphin ou de panoplies surmontées de casques.
L'art du dix-huitième siècle y est encore contourné, exagéré, mais il est en même temps riche et puissant et avant tout fort décoratif. 11 ne nous a pas été donné de retrouver les comptes de ses pièces ni le sort qu’elles eurent à la mort de leurs possesseurs; les mémoires comme les archives sont muets à cet égard.
En dehors de ce grand service la Dauphine possédait une toilette, probablement l’œuvre de Thomas Germain 1 ; c’est du moins ce que
i. Thomas Germain, fils de Pierre Germain, orfèvre du Roy, né en 167 3. Après avoir travaillé dans son enfance dans l’atelier du peintre Bon Boullogne, sa mère qui, comme veuve d’orfèvre, en exerçait le métier à Paris, le fit partir pour 1 Italie sous la protection de Louvois, et le jeune Thomas fut obligé, pour vivre, de conclure un engagement de six ans avec un orfèvre de Rome. Pendant qu'il acquérait dans l’orfèvrerie une réputation qui tournait au profit de son patron, il se perfectionnait dans la sculpture et dans l’ architecture. Il passa quinze ans en Italie, où il laissa d'éclatantes marques de son talent d orfèvre, de sculpteur et d’architecte. Il ne revint à Paris qu’en 170'!, où
nous fait supposer cette mention du Mercure de septembre 1748 :
II (Thomas Germain) fît aussi la toilette de Madame la Dauphine et son dernier ouvrage fut deux girandoles d’or à cinq branches, de dix-huit pouces de haut, pesant soixante-cinq marcs, d’un travail et d’un fini remarquables.
Barbier nous apprend dans son journal — novembre 1 769 — que la Dauphine voulut envoyer à la Monnaie « une toilette d’argent toute
le bruit de ses succès l’avait devancé, et aussitôt on lui demanda de toutes parts des plans d’édifices et des pièces d’argenterie. 11 travaillait pour tous les rois et tous les princes. Il se maria le 20 janvier 1720 à Saint-Germain-l’Auxerrois, à Anne-Denise, fille de feu François Gauchelet, marchand orfèvre, rue du Roulle : lui, demeurait rue de la Monnaie. — Ce n’est que le 28 septembre 172I qu’il obtint un logement dans les galeries du Louvre. Il exécuta en cuivre doré les trophées destinés à l’ornementation des piliers du chœur de Notre-Dame de Paris, et le soleil en or que Louis XV donna le jour de son sacre à la cathédrale de Reims. Il eut l'honneur d’être un des échevins de Paris de 1788 à 1740, et mourut le 14 août 1748. Il fut enterré à Saint-Thomas-du-Louvre, dans la chapelle de Saint-Thomas de Cantorbéry, dont les moines de Saint-Louis lui avaient cédé un caveau en reconnaissance des travaux importants qu'il avait exécutés dans leur église.
Il ne faut pas confondre Thomas Germain avec Pierre Germain, sur lequel nous avons donné plus haut quelques renseignements.
neuve et dont la façon coûtait très cher ». Cette toilette était-elle celle de Thomas Germain? rien ne nous permet de le dire; mais lors du décès de la Dauphine, l’ordre de Louis XV concernant ses pierreries et ses bijoux parle encore d’une toilette qui doit être conservée au garde-meuble avec les joyaux de la couronne. Nous ignorons depuis ce qu’elle est devenue; dans les comptes des Menus-Plaisirs, ni dans ceux de l’argenterie de la Couronne, nous n’en avons trouvé trace depuis 1767.
Le journal de Lazare Duvaux contient quelques factures d'orfèvrerie, mais ce sont des pièces usuelles et sans intérêt1.
1. Nous ne citons pas ici les pièces d’orfèvrerie religieuse que le Dauphin et la Dauphine faisaient exécuter pour cadeaux. Ainsi de Luynes (t. IX, p. 422) raconte que « Monsieur le Dauphin a fait présent ces jours-ci à la paroisse Notre-Dame d’un très beau soleil de vermeil, qui coûte au moins 10,000 livres. Il y a sur ce soleil une figure de la sainte Vierge avec la couronne de douze étoiles. Madame la Dauphine fait ajouter des diamants à cette couronne. » Nous avons également retrouvé la mention suivante dans les lettres du Secrétariat du Roi (Arch. Nat., N° 1 o J, fig. 3g) :
Ordonnance du. Roy au Commissaire de la Fleutrie, du 3o janvier 1760.
< Il est ordonné au sieur de la Fleutrie, commissaire au Chà-
L’Inventaire parle aussi d’un grand nombre de tabatières et de boîtes ; c’est qu’alors il était d usage, chez toutes les personnes d’une certaine condition, de faire faire par différents artistes des boîtes finement ciselées ou émaillées et quelquefois recouvertes de pierreries : souvent c’était un portrait miniature ou gouache qui en formait la décoration principale.
Nous verrons, dans l’Inventaire de Madame la Dauphine, les artistes qui exécutaient ce genre de bijouterie. En dehors des noms que nous aurons à citer nous ajouterons ceux des deux Ducroslay', d’Antoine et de Jean-
telct de Paris, de faire remettre au sieur Auguste orphevre, le calice d’or commandé par Madame la Dauphine qui a été retiré de ses mains et laisse à la garde du sieur Dupuis , inspecteur de police , qui le représentera à cet effet , pour ledit calice être incessamment achevé par ledit sieur Auguste qui s’en chargera au pied du procès verbal qui sera dresse' par le sieur commissaire de cette remise , quoi faisant le sieur Dupuis en demeurera bien et valablement déchargé.
« Fait, etc. »
i . Jean Ducroslay, reçu comme apprenti le 24 juillet 17S4, demeurait place Dauphine. C’est le même que M. Courajod appelle Auguste dans Lazare Duvaux. Il fut le prédécesseur de Pierre-François Dray, qui lui succéda le 7 décembre 1763, et qui portait le titre de joaillier du Roi en 1782.
Jean-Charles Ducroslay, reçu le 7 septembre 1787, avait poui
Baptiste Chéret1, et aussi celui de Georges2. Il y avait aussi des tabatières eu porcelaine
poinçon les lettres J C D, et pour devise un cœur; demeurait cour de Lamoignon, s’est retiré en 1761.
(Arch. Nation., Arrêts delà cour des Monnaies et Comptes des Menus-Plaisirs. Arch. de l'Etat civil.)
Le musée du Louvre possède plusieurs pièces de ces deux orfèvres. (Cat. Lenoir, nos 33, 34, 106.)
1. Antoine Chéret, reçu comme fils de maître, le 20 juin 17441 avait pour poinçon les lettres A C et pour devise un cœur; était gendre de Pierre Briceau, orfèvre, inhumé le 3i mai 1767 (Reg. de la paroisse Saint-Gervais) ; demeura successivement rue de la Fromagerie, Pont Saint-Michel, rue delà Harpe et rue du Battoir; il était dans le premier quart des orfèvres pour le chiffre d’affaires qu il faisait (Compte de capitation de 1770); fut eu 1772 au nombre des signataires d’un mémoire au duc de la Vrillière sur la concurrence que font à l’orfèvrerie française les produits étrangers qui sont établis à plus bas titre; figure en 1776 sur la liste des orfèvres qui ont payé le droit de réunion; il fut grand garde en 1777.
Jean-Baptiste-François Chéret, reçu comme fils de maître, le 1 3 juillet 1 739. demeurait quaides Orfèvres, en 1768; avait pour poinçon les lettres J B F C et pour devise une clef; a été garde en 1776. Chéret est fort connu comme orfèvre, il est cité dans presque tous les mémoires du temps [Tablettes clc la Renommée , Mercure, Journal de Paris ; il joua un rôle important comme expert pour l’estimation des travaux de Goutières pour le duc d’Aumont; différentes pièces signées de lui sont conservées dans la collection Eudel et dans la collection du baron Pichon. Son chef-d’œuvre paraît être un vase et une cuvette d argent exécutés pour l’Italie en 1 783.