‹ Inventaire descriptif et raisonne des principaux objets d'artChapitre 1 sur 30 · BUT DE L'EXPOSITION - SES RÉSULTATS · texte numérisé non relu

BUT DE L'EXPOSITION - SES RÉSULTATS

Pour la première fois, dans notre province, a eu lieu, à Roanne, du 5 au 29 juin dernier, une Exposition d'objets d'art anciens recueillis exclusivement dans le département de la Loire ou sur ses confins immédiats. Son succès a dépassé toutes les prévisions, et, après l'avoir constaté lors de sa visite officielle du 25 juin, la Société de la Diana a délibéré d'en conserver le souvenir par la publication, à ses frais, d'un Inventaire raisonné accompagné d'un Album de quarante phototypies.

Cette décision constitue le plus éminent et le plus honorable témoignage en faveur de l'effort accompU. — Et cependant notre Exposition n'aura présenté qu'un très incomplet tableau des richesses d'art du Forez, dont avec plus d'espace et plus de temps on eut mieux prouvé le nombre et l'étonnante importance.

Mais, il faut le dire, une démonstration de ce genre ne fut pour les initiateurs de l'entreprise qu'un but secondaire à atteindre. Encore moins pensèrent-ils à satisfaire une simple et futile curiosité. Par l'organisation d'une Exposition rétrospective, ils se sont proposé tout d'abord d'appeler l'attention de leurs compatriotes sur le travail de réconcilialion qui, partout à l'heure présente, s'opère entre les intérêts matériels et l'art, dont le rôle social se dégage enfin de préventions séculaires.

Tout esprit impartial est, en effet, frappé de la défaveur, disons même du dédain inavoué peut-être, mais très réel, très général, qui s'attache encore à l'artiste et aux arts eux-mêmes.

Pour un peu, dans notre société contemporaine, on en reviendrait à l'antique mépris, qui fut la revanche de Rome contre la Grèce et ses artistes qu'elle ne pouvait égaler. Pour un peu s'efforcerait-on de prolonger le déplorable divorce des lettres et des arts qui persista en Occident durant la plus grande partie du moyen âge. On en resterait aux préjugés traditionnels qui, malgré les efforts des Carolingiens, de Chmy, de nos Valois et de nos Académies, purent maintenir chez les philosophes, dans les écoles et dans l'Université, dès sa naissance au xive siècle, les prérogatives ridicules du trivimn et du quadrivium, « des sept Arts libéraux soi-disant nobles, conduisant seuls à la sagesse, seuls rendant l'homme libre des spéculations basses, à

l'exclusion des arts du dessin, ces arts mineurs et mécaniques qui ne sont qu'inventions inutiles et dangereuses du luxe et de l'oisiveté... » Ce sont les propres expressions d'un conseiller de François 1er, de Chasseneuz, président du parlement de Provence. Ce sont les opinions de Budé, de Ronsard, de Geoffroy Tory et autres illustres de la Renaissance.

Hier encore la carrière d'artiste était, dans nos provinces, la terreur des familles, suivant l'expression de M. de Laborde, et nous pourrions citer deux de nos compatriotes, artistes jeunes et déjà célèbres, dont la vocation fut très sérieusement menacée par la réprobation paternelle.

Il faut bien avouer que, depuis vingt-cinq ans, dans notre société de plus en plus livrée à la recherche exclusive de la fortune, des jouissances matérielles et à la domination des économistes et des ingénieurs, facteurs savants de ce positivisme, les artistes n'ont pas, tous, fait les efforts nécessaires pour contrebalancer d'aussi néfastes tendances, en ramenant les foules au respect ou à l'amour du beau et de l'idéal. Par la surabondance progressive d'une production trop rapide, qui ne vise qu'à l'habileté et à l'effet, qui ne demande le plus souvent ses sujets qu'aux banalités de la mode et ne se préoccupe ni de conceptions élevées, ni d'ordonnance, ni de soins d'exécution, le tableau tend de plus en plus à devenir un meuble, les Salons des marchés et la peinture un métier. Ces appréciations sévères qu'un éminent critique formulait, il y a quinze ans, sans soulever de protestation, ont-elles perdu de leur actualité? L'oserait-on prétendre?

Le métier, d'ailleurs, devient lucratif, et la valeur vénale des œuvres d'art s'élève démesurément. On raconte que Laurent de Médicis, disant un jour au Graffione qu'avec des écus on faisait un artiste, en reçut cette réponse : Non pas, ce sont les artistes qui font les écus. Nos pères de famille, nos gens pratiques, commencent à trouver que la réponse a du vrai et, sans être dilettanti, se réconcilient peu à peu avec ces pauvres arts tant dédaignés.

C'est du moins ce qui se passe dans les grandes villes saturées d'exhibitions, de comptes rendus et de ventes retentissantes. Dans nos cités foréziennes ce mouvement n'existait pas. Il fallait le provoquer. L'Exposition rétrospective y aura réussi. Par elle, le courant de réconciliation vient de naître et les sots préjugés sont en train de mourir.

Mais ses organisateurs voulaient plus encore. Ils l'ont bien montré par les deux inscriptions : Beaux- Arts, Arts décoratifs, intentionnellement placées sur le front de leur temple artistique.

Jusqu'à Louis XIV, jusqu'à l'installation définitive de la centralisation sur les ruines des anciennes maîtrises et des corporations libres, l'histoire nous montre toujours et partout la confusion de l'art et du métier, l'association du maître qui conçoit, qui dirige, et de l'ouvrier qui exécute. L'isolement n'existait ni pour l'artiste ni pour l'artisan. D'où cette conséquence qu'aux yeux du public, loin d'être une inutilité ou un luxe comme de nos jours, VArt était une nécessité industrielle. Il était la chose publique. Il était partout et avait pour mission dans notre France du moyen âge et de la Renaissance, comme chez les Grecs, au témoignage d'Aristote,

de diriger le goût dans les produits du commerce, dans la confection des meubles et le choix des vêtements.

Or voici que, par la création, en 1648, de l'Académie royale, il fut entendu que les beaux-arts vivraient dorénavant loin de la foule, dans un monde supérieur, sans jamais s'abaisser jusqu'à l'utile, jusqu'au métier. Dédaigneusement qualifiés depuis lors d'arts d'agrément, ils constituèrent bien une aristocratie indépendante qui put survivre aux pamphlets de Rousseau, de Diderot, aux folies égalitaires de la Convention, mais ils devinrent indifférents au public. C'était le régime de la séparation de l'art et de l'industrie qui a duré jusqu'à nos jours.

Depuis trente ans à peine on s'est enfin sérieusement ému de cette situation. Les collectionneurs, les érudits, les négociants eux-mêmes ont appelé l'attention sur les périls de ce divorce. On a compris que l'industriel non moins que l'ouvrier a besoin de s'inspirer au contact du grand art pour éviter le danger de la monotonie, de la vulgai'ité, de la laideur. On a compris qu'en face du relèvement des industries de luxe à l'étranger et des si considérables efforts de l'Angleterre, de l'Allemagne, des Etats-Unis, il fallait en France se hâter de développer le goût par l'étude rendue plus facile des chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les genres. Et, pendant que l'Etat organisait les assises périodiques des Expositions universelles, les grands industriels, les Chambres de commerce, les municipalités venaient en aide à l'initiative privée pour créer à Paris en 1878 et, depuis lors, dans tous les grands centres, des musées d'art industriel. Puis, afin de couronner l'œuvre de régénération, furent instituées les Expositions rétrospectives opérant simultanément Véducalion esthétique des fabricants, des ouvriers, et Véducation décorative des artistes, auxquels on démontra que des maîtres comme Van der Weyden, Holbein, Albert Durer, Raphaël, Cellini, Palissy, Jean Goujon et tant d'autres ne dédaignaient pas de dessiner des modèles pour les gens de métier.

C'est cette bannière de V Association de Vart et de l'industrie, de l'artiste et de l'ouvrier, que les organisateurs de notre Exposition ont voulu déployer pour la première fois dans ce pays de Forez. Un éclatant succès a couronné leur tentative. A nos concitoyens maintenant d'aider à ce réveil par de nouvelles expositions, par des conférences, par des écrits, par la fondation de sociétés artistiques qui s'inspireront de la devise de René Ménard : « L'art est comme une fleur, dont l'iyidusirie serait la tige et le pays la racine. »

Les planches n'étant pas numérotées dans l'Album^ les numéros qui leur sont donnés dans le texte se réfèrent à la table qui termine cet Inventaire.

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