DE UÉGLISE DE SENS
L'origine des Trésors de nos Eglises, c'est-à-dire la réunion, dans Tune de leurs dépendances, des objets précieux, vases sacrés, ornements et reliques, date d'une époque fort reculée.
A Sens, un des premiers dignitaires du Chapitre était chargé de la garde du Trésor ainsi que de l'entretien et du bon ordre de l'église. Or, la liste des trésoriers de l'Eglise de Sens s'ouvre avant le xe siècle. Plus tard, on adjoignit au trésorier, pour le suppléer, deux chanoines semi-prébendés, les chanoines du Trésor,
Gharlemagne fut l'un des premiers et des plus généreux donateurs du Trésor. Dans son testament, l'illustre empereur partagea les reliques et les joyaux de sa chapelle entre les métropoles de l'empire, et, dans leur énumération, l'Eglise de Sens figure la première parmi celles de la Gaule. Aussi peuton lire, dans un précieux inventaire du xiie siècle, cette mention : « Il importe de ne pas oublier que l'empereur Charlea magne a donné le plus grand nombre et la part la plus consi- « dérable de ces reliques à cette Eglise et à l'archevêque « Magnus. Cet archevêque les a toutes réunies dans une châsse € d'argent, l'année même où il fit la dédicace de l'église de « Melun. » (An 809.)
Ces richesses s'accrurent rapidement, grâce aux libéralités des prélats sénonais et aux présents des papes et des souverains.
Au xvc siècle, on conservait au Trésor « la chapelle que
« donna feu pape Clément de Beaufort (1) garnie de chasuble, (( dalmatique et tunique, d'un drap de samit vermeil semé ce d'or ouvré à losanges et esguilliers d'or, trois aulbes parées « du drap mesmes, deux estoles, trois fenoulz, trois colets et « deux chapes avec taisseaulx aux armes dudit pape. »
Grégoire XI, neveu de Clément VI et archidiacre de Sens (1346-1370), avait également donné une chapelle d'ornements « de drap de damas blanc batu d'or. »
On y voyait aussi, au milieu d'une nombreuse série d'ornements : (( la chapelle de velourt rouge semée d'anges de brodure que donna la royne Blanche ; » — « la chapelle de velour vermeil à croissans d'argent et tréfiles d'or laquelle fut donnée par la royne de Bourgongne ; » — « ung grand drap d'or à fueilles d de 5 aunes de long, et un autre « drap d'or semé de petiz arbres » de 3 aunes, donnés tous deux par le roi Charles VII « quand il aloit à Bourges » — « le poyle nommé le doucier de Béquart (2), tout batu à or, ymaginé de la Passion Notre Seigneur, très bel; * et « le doucier de Broce (3) de drap inde brodé à grans ymages à brodure d'or et aux armes dudit Broce. »
Une antique coutume imposait à chaque archevêque l'obligation de faire don d'une chapelle d'ornements à son église, et aux sufTragants celle de laisser au Trésor la chape précieuse portée par eux pour la prestation du serment à la Métropole. Ainsi s'accumulèrent rapidement des merveilles de broderie et d'orfèvrerie dont les inventaires énumèrent les splendeurs.
Mais, hélas, avant même la suprême catastrophe de la Révolution, les hommes plus encore que le temps avaient fait leur œuvre de destruction.
Le compte de la fabrique de l'an 1442 fait mention de 39 sols 2 deniers payés « à Geuffroy Platteau, orfeuvre, pour son travail, le vin et les despens divers qu'il a fournis, pour
(1) Clémenl VJ, qui fut archevêque de Sens (1329-1330).
C2) Etienne Bécard de Penoul) archevêque de Sens (1292-1309).
\3) Guillaume II de Broce» archevêque de Sens (1330-1338).
— Ilf —
le lingot d'or qui fut fait du drap d'or que Ton met aux festes annuels au dessus du grant autel. »
Souvent aussi les besoins urgents de l'Eglise et de l'Etat exigèrent de regrettables sacrifices.
En 1526, on vendit pour contribuer à la rançon du roi François 1er, le calice d'or de l'archevêque Etienne Bécart.
En 1596, après les désastres des guerres de religion, le Chapitre, pour réparer les ruines, décida l'aliénation de divers objets précieux, notamment celle d'un pupitre d'argent doré a fort magnifique, garny de deux anges et de deux aigles et « tout autour des apostres, avec force pierreries. » Ce pupitre était un don du même prélat.
Plus tard, sur l'ordre du roi Louis XV, il fallut se résigner à envoyer à la Monnaie la fameuse table d'or (1760). Et, lorsque vinrent les jours sinistres de la Terreur, pas une des merveilles d'orfèvrerie léguées par les générations passées ne trouva grâce devant les commissaires de la Révolution.
Aussi ne reste-t-il plus de l'ancien Trésor que des épaves ; mais ces épaves sont assez considérables encore pour avoir mérité au Trésor de l'Eglise de Sens une célébrité universelle et pour lui donner une place d'honneur parmi les Trésors des Eglises de France.
Dès le rétablissement du culte, le clergé et le conseil de fabrique de l'Eglise Métropolitaine s'empressèrent de rassembler dans l'ancienne salle du trésor, construite par M&r Languet en 1747, les objets d'art échappés à la destruction. Plusieurs manuscrits et notamment le célèbre missel de la Circoncision ou de la fête des fous, avec le superbe dyptique d'ivoire formant sa couverture, étaient déjà à la bibliothèque de la ville, qui les conserve encore. Avec les incomparables tapisseries, les coffrets d'ivoire, la sainte coupe sauvée par M. Thomas, on put former un fonds remarquable, qui s'augmenta bientôt par des restitutions et par la réunion des reliques et de leurs précieux suaires. Ces reliques avaient été cachées dans l'église Saint-Pierre, pendant les jours mauvais, par deux vaillants catholiques, MM. Macé et Thomas.
A son arrivée à Sens, en 1892, S. G. Mtf» Ardin reprit
Tœuvre commencée, en 1879, par son prédécesseur le cardinal Bernadou. D'après ses instructions, une commission dirigée par Mffr Dizien, aujourd'hui évêque d'Amiens, travailla à une installation meilleure et à un nouveau classement, nécessité par les dernières acquisitions. La belle tenture du cardinal Wolsey notamment, jusque-là ignorée, a pu alors seulement être exposée. De vastes vitrines permettent de mieux étudier les objets qu'elles abritent. Enfin une visite générale des châsses a permis de recueillir une série nombreuse d'étoffes anciennes et de broderies précieuses qui ont grossi la collection du Trésor.
Pour achever cette œuvre et pour permettre de mieux connaître et apprécier les richesses d'art de son Eglise, Me^ l'Archevêque a donné l'ordre d'en dresser le Catalogue et de le mettre à la disposition du public.
Venant après les savantes dissertations dont nous donnons plus loin rénumération, cette étude n'a d'autre mérite que de résumer le plus fidèlement possible les appréciations émises par tant d'auteurs d'une compétence et d'une science bien connues. Elle a également recueilli avec soin les détails fournis par les anciens inventaires manuscrits ou imprimés. Enfin elle doit un juste hommage à M. Maurice Prou, bibliothécaire du Cabinet des Médailles et membre du Comité des Travaux archéologiques^ ainsi qu'à M. Emile Molinier, conservateur de la section du Moyen-Age au musée du Louvre, qui ont bien voulu lui prêter le bienveillant concours de leur haute érudition.
Les clichés photographiques qui ont permis de reproduire un certain nombre d'objets, jusqu'à présent inédits, sont dûs à la gracieuse obligeance de MM. Marcel Ninot et Léon Martin. Nous sommes heureux aussi de reconnaître le généreux empressement avec lequel la Société des Antiquaires de France, l'administration du Magasin Pittoresque et des maisons Mame et Hachette ainsi que MM. Félix Chandenier et l'abbé Henri Bouvier ont bien voulu nous communiquer les clichés en leur possession.
E. CHARTRAIRE.