‹ Iphigénie en Aulide; tragédie en cinq actes. With grammatical and explanatory notesChapitre 2 sur 67 · APPRÉCIATION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION LITTÉRAIRE

** T PHIGÉNIE " est la pièce qui jeta dans la carrière

! de Racine le plus d'éclat. À sa première apparition, on pleura, on fut à la fois attendri, ébloui, enchanté.

Un siècle après, nous entendons Voltaire s'écrier dans son commentaire : *'0 véritable tragédie! Beauté de tous les temps et de toutes les nations ! Malheur aux barbares qui ne sentiraient pas jusqu'au fond du cœur ce prodigieux mérite ! "

L'enthousiasme de Voltaire est juste. '' Iphigénie " est une merveille. Le sujet, sans doute, est emprunté à Euripide, comme l'avait été celui d'Andromaque ; mais quand on emprunte comme Racine, on doit peu de chose à son créancier. Disons-le cependant: "Andromaque" est une véritable transfiguration ; le poète français y est de toutes parts supérieur au poète grec ; mais ici les rôles changent et nous devons partager les éloges entre Euripide et Racine. Si Racine a souvent embelli son modèle, il ne l'a pas surpassé dans l'ensemble de son œuvre. Ce n'est peut-être pas la faute de Racine ; la pièce grecque et la pièce française sont, au fond, deux sujets différents dans une même action.

L'Iphigénie d'Euripide est une tragédie religieuse; l'art chez les anciens servait d'instrument et d'expression à la religion. Le poète alors était réellement un vates, un devin, un instructeur des peuples ; c'est lui qui, dans la société antique, exerçait le sacerdoce de la vérité. Les poètes modernes ne peuvent plus atteindre à ce caractère d'autorité, à cette gravité, à cette majesté naissante et vraie qu'on respire en général dans la tragédie antique, et qui se manifeste avec tant de grandeur dans Eschyle en particulier. Euripide, arrivé plus tard, est sans doute le moins religieux des poètes grecs ; dans

• Tirée des "' Etudes sur la littérature française," par A. Vinet.

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l'histoire des convictions il marque une ère nouvelle, il approche du déclin ; mais, malgré ce qu'il exprime parfois sous le nom de ses personnages, il n'a pas changé le caractère général de la tragédie grecque. L'esprit de la pièce d'Euripide est religieux; on y touche à l'invisible; on s'y sent sous le poids de la volonté des dieux. La divinité offensée demande une expiation ; on assiste a la lutte qui se livre dans l'âme d'Agamemnon entre les croyances de l'homme, les devoirs du roi et les tendres sentiments du père. Enfin la religion triomphe, et dans le cœur d'Agamemnon et dans celui d'Iphigénie. Clytemnestre elle-même finit par se soumettre à l'arrêt des dieux. L'Achille d'Euripide n'est pas celui de Racine, ni même celui d'Homère ; c'est un Achille de sens rassis, un honnête homme qui ne souffrira pas qu'Iphigénie meure contre son gré. Cependant, quand le sacrifice est devenu volontaire, que la victime y consent, Achille se rend, il admire cette haute vertu ; il ne se révolte plus contre le vouloir divin. Mais une biche blanche se trouve miraculeusement substituée à la vierge royale, enlevée pour le service de Diane. Voilà le drame d'Euripide, dans sa belle et simple structure.

L'Iphigénie ft-ançaise, prise dans son ensemble, est moins élevée. Le point de vue est plus purement humain ; l'élément religieux disparaît, et ici se trouve Tinéviiable infériorité de la pièce moderne. Le mystérieux, le divin, l'infini une fois évanouis, il ne reste plus que les intérêts tout-à-fait humains. Malgré tout l'art avec lequel Racine les a rassemblés autour du personnage d'Iphigénie, il n'a pu parvenir à déguiser ce qu'a de factice la donnée de la pièce, dépouillée de son élément primitif. La divinité descendue de son faîte reste plus implacable; il lui faut le sang d'une créature humaine, et de là la création du personnage d'Eriphile. On l'a reprochée à Racine, mais, il nous semble, injustement ; Eriphile se rattache à l'action, telle que le poëte l'a conçue, de la manière la plus étroite ; elle donne lieu d'ailleurs à de beaux développements dans le caractère d'Iphigénie. Mais quoique Racine ait eu soin de nous désintéresser d'Eriphile en nous la montrant ingrate et perfide, nous ne saurions oublier qu'elle meurt injustement.

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Restent les teintes particulières que Racine a données aux caractères de ses personnages. On l'a blâmé d'avoir fait Achille amoureux, et il est vrai que la passion d'Achille n'est pas prise dans l'imitation fidèle du temps et du caractère traditionnel de ce héros. Les nuances de la chevalerie sont visibles sur cette grande figure qui rappelle par plus d'un trait le moyen âge plutôt que le temps fabuleux du héros de la Grèce. Mais on ne saurait blâmer absolument Racine d'avoir fait son Achille moins grec que celui d'Euripide. Dans une certaine mesure, et en vue de l'intérêt dramatique, il fallait qu'il en fût ainsi. Une imitation complète de ces âges reculés ne saurait s'adapter à nos théâtres ; on pourrait un instant lui trouver le charme de la nouveauté, mais le succès ne se soutiendrait pas. D'ailleurs, si l'Achille de Racine difîere de celui d'Euripide, il est plus conforme à celui d'Homère.

Quant au caractère d'Agamemnon, c'est ici que l'infériorité du poète français se trouve le plus marquée. Ce qui le détermine est avant tout l'ambition. Combien il serait plus intéressant, si, entre le citoyen et le père qui se disputent la victoire dans son cœur, on ne voyait pas intervenir le roi, ou, plutôt, si l'on ne savait, par ses propres aveux, qu'il sacrifie sa fille, non à la patrie, ni à la volonté des dieux, mais à ce 7iom de roi des rois et de chef de la Grèce, qui chatouille de son cœur V orgueilleuse faiblesse. Aussi la rencontre du père et de la fille estelle bien moins touchante dans Racine que dans Euripide.

La beauté principale de la tragédie d'Iphigénie, c'est Iphigénie elle-même, figure noble et charmante. La beauté religieuse lui manque sans doute, ainsi qu'à tous les personnages de cette pièce. Mais si Iphigénie n'a pas toute la naïveté de la jeune fille grecque, elle est le type le plus accompli de la dignité virginale. La fierté du sang royal se joint en elle à la grâce de l'enfance, la passion à la pudeur, une vivacité quelquefois impétueuse à la plus charmante douceur. Rien n'est plus frais, plus pur ni plus vivant que ce caractère d'Iphigénie. Le poète ne lui a rien refusé de ce qui peut nous la faire aimer, ni l'héroïsme, ni la générosité, ni la tendresse, ni la modestie.

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Si nous abaissons sous quelques rapports l'Iphigénie moderne, c'est qu'en France on a pris le parti contraire ; on l'a relevée outre mesure en proportion des autres tragédies de l'auteur. Néanmoins Racine est toujours Racine, et la gloire de son " Iphigénie " reste bien grande. C'est, non le plus profond, mais le plus brillant des ouvrages du poëte. Habileté de la conduite, marche hardie et prompte de l'action, succession des péripéties, situations extraordinaires et sublimes, admirable éloquence des discours, tout se réunit pour (donner à cette œuvre la couleur idéale et magnifique qui enchanta les contemporains et qui nous enchante encore.

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