‹ Iphigénie en Aulide; tragédie en cinq actes. With grammatical and explanatory notesChapitre 32 sur 67 · ACTE TII, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE TII, SCÈNE VI

Une reine à mes pieds se vient humilier!

Et, me déshonorant par d'injustes alarmes,

Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes !

Qui doit prendre h vos jours plus d'intérêt que moiî

Ah ! sans doute on s'en peut reposer sur ma foi.

L'outrage me regarde; et, quoi qu'on entreprenne,

Je réponds d'une vie où j'attache la mienne.

Mais ma juste douleur va plus loin m'engager:

C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger,

Et punir h la fois le cruel stratagème

Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même.

Ah ! demeurez, seigneur, et daignez m'écouter.

ACHILLE

Quoi, madame! un barbare osera m'insulter!

Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage;

D sait que, le premier lui donnant mon suilrage,

Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux;

Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaui,

Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire

Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire,

Content et glorieux du nom de votre époux,

Je ne lui demandois que l'honneur d'être à vous :

Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure,

C'est peu de violer l'amitié, la nature;

C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel,

Me montrer votre cœur fumant sur un autel :

D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice.

Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice,

Que ma crédule main conduise le couteau.

Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau I

El quel étoit pour vous ce sanglant hyménée.

Si je fusse arrivé plus tard d'une journée?

Quoi doncl à leur fureur livrée en ce moment,

Vous iriez h l'autel me chercher vainement ;

Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée.

En accusant mon nom qui vous auroit trompée?

Tî faut de ce péril, de celto trahison,

Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison. A l'honneur d'un époux vous-même intéressée, Madame, vous devez approuver ma pensée.

II faut que le cruel qui m'a pu mépriser Apprenne de quel nom il osoit abuser.

Hélas! si vous m'aimez, si, pour grâce dernière, Vous daignez d'une amante écouler la prière, C'est maintenant, seigneur, qu'il faut me le prouver : Car enfin, ce cruel que vous allez braver, Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire. Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père

ACHILLE

Lui, votre père ? Après son horrible dessein. Je ne le connois plus que pour votre assassin.

C'est mon père, seigneur, je vous le dis encore, Mais un père que j'aime, un père que j'adore, Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour. Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfancn, Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense, Et loin d'oser ici, par un prompt changement, Approuver la fureur de votre emportement, Loin que par mes discours je l'attiso moi-même, Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare Une gémisse pas du coup qu'on me prépare? Quel père de son sang se plaît à se priver? Pourquoi me perdroit-il s'il pouvoit me sauver? J'ai vu, n'en douiez point, ses larmes se répandi-». Faut-il le condamner avant que de l'entendre? Hélas ! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé Doit-il de votre haine être encore accablé?

ACHILLE

Quoi, madame ! parmi tant de sujets de crainte,

ACTP m, SCÈNE VI. 37

Ge sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ! Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler?) Par la main de Calchas s'en va vous immoler; Et, lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse, Le soin de son repos est le seul qui vous presse? On me ferme la bouche 1 on l'excuse ! on le plaint! C'est pourlui que l'on tremble, et c'est moi que Ion craint ! Triste effet de mes soins ! est-ce donc là, madame, Tout le progrès qu'Achille avoit fait dans votre âme?

Ah, cruel I cet amour, dont vous voulez douter,

Ai-je attendu si tard pour le faire éclater?

Vous voyez de quel œil, et comme, indifférente,

J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante :

Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir

A quel excès tantôt alloit mon désespoir,

Quand, presque en arrivant, un récit peu fidèle

M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle I

Quel trouble, quel torrent de mots injurieux

Accusoit à la fois les hommes et les dieux !

Ah ! que vous auriez vu, sans que je vous le die,

De combien votre amour m'est plus cher que ma vie!

Qui sait même, qui sait si le ciel irrité

A pu souffrir l'excès de ma félicité?

Hélas 1 il me sembloit qu'une flamme si belle

M'élevoit au-dessus du sort d'une mortelle I

ACHILLE

Ahl si je vous suis cher, ma princesse, vivez.

Page 1