SCÈNE VI. — AGAMEMNON, ACHILLE
ACHILLE
Un bruit assez étrange est veuu jusqu'à moi , Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis le redire. Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire; Que vous-même , étouffant tout sentiment humain , Vous l'allez à Calchas livrer de votre main. On dit que , sous mon nom à l'autel appelée , Je ne l'y couduisois que pour être immolée ; Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux, Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux. Qu'en dites-vous, seigneur? Que faut-il que je penseV Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous oflense ?
AGAMEMNON
Seigneur, je ne rends point compte de mes dessein». Ma fille ignore encor mes ordres souverains;
ACTK TV. SCÈNE Yl. 47
Et, quand il sera temps qu'elle en soit informée , Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée
ACHILLE
Ah î je sais trop le sort que vous lui réservez I
AGAMEMNON
Pourquoi le demander , puisque vous le savez ?
ACHILLE
Pourquoi je le demande? 0 ciel! le puis-je croire^ Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire 1 Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux? Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente î
AGAMEMNON
Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante , Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?
ACHILLE
Oubliez-vous qui j'aime , et qui vous outragez ?
AGAMEMNON
Et qui vous a chargé du soin de ma famille? Ne pourrai-je, sans vous, disposer de ma fille? Ne suis-je plus son père? Êtes-vous son époux? Et ne peut- elle....
ACHILLE
Non, elle n'est plus à vous :
On ne m'abuse point par des promesses vaines. Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines, Vous deviez à mon sort unir tous ses momens ; Je défendrai mes droits fondés sur vos sermens. Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée ?
Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée ;• Accusez et Calchas et le camp tout entier , Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier.
ACHILLE
Moil
AGAMEMNON
Vous, qui, de l'Asie embrassant la conquête, Querellez tous les jours le ciel qui vous arre^ •
48 iPHîGÉNtB.
Vous, qni, vous offensant de mes justes terreurs, Avez dans tout le camp répandu vos fureurs. Mon cœur pour la sauver vous ouvroit une voie ; Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie. Je vous fermois le champ où vous voulez courir : Vous le voulez, partez; sa mort va vous Touvrir.
ACHILLE
Juste ciel! puis-je entendre et souffrir ce langage 1
Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage?
Moi, je voulois partir aux dépens de ses jours!
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours?
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle ?
Pour qui , sourd à la voix d'une mère immortelle ,
Et d'un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils?
Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre
Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre ?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?
Qu'ai-je à me plaindre? Où sont les pertes que i'ai faites!
Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes ,
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien ;
Vous, que j'ai fait nommer et leur chef et le mien ;
Vous, que mon bras vengeoit dans Lesbos enflammée,
Avant que vous eussiez assemblé votre armée.
Et quel fat le dessein qui nous assembla tous?
Ne courons nous pas rendre Hélène à son époux?
Depuis quand pen-se-t-on qu'inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que j'aime?
Seul, d'un hoDteux affront votre frère blessé
A-t-il droit de venger son amour offensé?
Votre fille me plut, je prétendis lui plaire :
Elle est de mes sermens seule dépositaire :
Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats^
Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas.
Qu'il poursuive, s'il veut, son épouse enlevée;
Qu'il cherche une victoire à mon sang réservée :
je ne connois Priam, Hélène, ni Paris;