SCÈNE X
AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, EURYBATE, BORIS, Gardes.
AGAMEMNON
Allez, madame, allez, prenez soin de sa vie : 1465
Je vous rends votre fille, et je vous la confie.
Loin de ces lieux cruels précipitez ses pas;
Mes gardes vous suivront, commandés par Areas.
V. 1455. Que ma fille à ses yeux soit un sujet d’ennui. — Pour la force du mot ennui au dix-septième siècle, voir le vers 84.
« Que veut dire là : à ses yeux? Est-ce pour ses yeux? ou bien devant ses yeuXj devant lui? Ce ne peut être que Tun ou l’autre, et il est évident que l’un ne vaut pas mieux que l’autre. Et puis sujet se dit-il aussi bien en ce sens d’une personne que d’une chose?» (Eontanier.)
V. 1460. Que peuvent devant vous tous les faibles humains? — Cf. Esther (i, 3) :
Il (Dieu) voit comme un néant tout l’univers ensemble ;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s’ils n’étaient pas.
Cf. Isaïe (xi, 17) : Omnes gentes, quasi non sint, sic sunt coram eo.
V. 1461. Loin de la secourir^ mon amitié l'opprime. — Opprimer, accabler. Cf. V. 390 :
Je cède et laisse aux dieux opprimer l’innocence.
V. 1462 et suivants. — Une telle victime... vaut bien que... vous me la demandiez : Cf. Corneille [Œdipe ^ iii, 2) :
Le peuple ne vaut pas que vous payiez ses crimes.
Je veux bien excuser son heureuse imprudence.
Tout dépend du secret et de la diligence : 1470
Ulysse ni Galchas n’ont point encor parlé;
Gardez que ce départ ne leur soit révélé.
Cachez bien votre fille; et que tout le camp croie Que je la retiens seule, et que je vous renvoie.
Fuyez. Puissent les dieux, de mes larmes contents, 1475 A mes tristes regards ne l’olFrir de longtemps!
Gardes, suivez la reine.
CLYTEMNESTRE
Ah! seigneur!
Ah ! mon père !
AGAMEMNON
Prévenez de Galchas l’empressement sévère.
Fuyez, vous dis-je. Et moi, pour vous favoriser,
Par de feintes raisons je m’en vais l’abuser. 1480
Je vais faire suspendre une pompe funeste,
Et de ce jour, au moins, lui demander le reste.
V. 1469. Je veux bien excuser son heureuse imprudence. — Imprudence, Au vers 1170, l’imprudence d’Aroas était apipelée trahison.
Ah ! malheureux Areas, tu m’as trahi.
V. 1471. Ulysse ni Cale ha s n’ont point encor parlé. — Aujourd’hui on répéterait la conjonction ni.
V. 1472. Gardez que ce départ ne leur soit révélé. — « Gallicisme qui répond au cave des Latins, et qui est favorable à la précision poétique. » (La Harpe.) Cf. Boileau [Art poét., i, 107) :
Gardez oit’une voyelle, à courir trop hâtée.
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
V. 1473. Et que tout le camp croie. Voir la note du vers 1441.
V. 1475. De mes larmes contents. — Contents de, c’est-à-dire se contentant de, se bornant à. Cf. La Fontaine, [Phil. et Baucis):
Content de ses douceurs, errant parmi les bois.
Il regarde à ses pieds les favoris des rois.
V. 1478. Prévenez de Cal chas l’empressement sévère, — Sévère, cruel, redoutable, comme dans Virgile [Géorg., iii, 37) :
...Amnemque severum [Cocyti].
Gf. Bojazet (iv, 5) :
Et la plus prompte mort, dans ce moment sévère.
Devient de leur amour la marque la plus chère.
V. 1481. Je vais faire suspendre une pompe funeste, — Suspendre, interrompre. Cf. 84 :
Dès qu’un léger sommeil suspendait mes ennuis.
Pompe, l’appareil du sacrifice. Voir vers 905 :
Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête.