‹ IphigénieChapitre 188 sur 188 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Partons, volons à la victoire :

De nos faits éclatants étonnons l’avenir:

Que nos travaux, que notre gloire Soient des sièeles futurs l’éternel souvenir!

Parés des palmes de Bellone,

Qu’il est doux de jouir d’un tranquille repos !

Le plaisir seul paye et couronne Du guerrier désarmé les pénibles travaux.

LE CHOEUR reprend.

Partons, volons à la victoire !

Ces vers (?) ne sont pas beaucoup plus mauvais que ceux de la plupart des livrets modernes : mais il faut avouer qu’il fallait l’émouvante musique de Gluck pour faire oublier le magnifique récit que Racine a mis dans la bouche d’Ulysse.

§ 9. — Réflexions de Saint Marc-Girardin sur le discours d’Iphigénie.

Moins fière et moins hardie qu’Antigone, moins résignée que Polyxène, l’Iphigénie d'Euripide a besoin de moins d’efforts pour nous attendrir. Aussi n’y a-t-il dans ses plaintes rien de violent ni d'agité: elle regrette la vie, elle ne craint pas d’exprimer sa peur de la mort, elle pleure aussi sa jeunesse qui croissait dans d'autres espérances. Le discours qu’elle adresse à son père est plein de na'iveté et de grâce, et d’une na'iveté qui, rapprochée de l’idée de la mort que cherche à repousser cette jeune fille, émeut profondément les cœurs :

Mon père, dit-elle, si j’avais la parole d’Orphée, etc.

CVoir Iphigénie à Aulis^ vers 1211 à 1252.)

Je n’aime ni le souvenir de l’éloquence d’Orphée, qui sert d’exorde à ce discours ni la maxime sententieuse qui le termine (1). Cela sent les habitudes de l’art oratoire, si chères aux Grecs. Mais si vous ôtez cette rhétorique de convention, que cette supplication est touchante ! quel heureux mélange de sentiments naturels et de réllexions douloureuses! comme l’instinct de la jeunesse se révolte contre la mort!

Tels sont, dans le théâtre grec, les adieux que font à la vie Antigone, Iphigénie et Polyxène. Toutes trois pleurent leur mort prématurée, et toutes trois aussi finissent par se résigner avec un effort plus ou moins grand, selon que le poète sent qu’il a plus ou moins besoin de nous attendrir. Ainsi se mêlent le sentiment de l’amour de la vie, naturel à l’homme, et les sentiments de la résignation et de la fermeté; ainsi s’exprime, dans ces personnages du théâtre grec, le cœur humain tout entier, qui est à la fois faible et fort, timide et hardi.

Voyons maintenant comment, dans son Iphigénie, Racine a exprimé ce mélange de sentiments.

(l) « Rien n’est plus doux pour les mortels que de voir le jour : personne ne souhaite la nuit des enfers; c’est folie que de vouloir mourir. Mieux vaut une malheureuse vie qu’une belle mort, »

APPENDICE

Uîphigénie de Racine est plus résignée et plus magnanime ; elle craint de dire qu’elle aime et qu’elle regrette la vie, que la lumière du jour est douce à voir et que les ténèbres de la mort sont affreuses. Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n’êles point trahi,

Vous rendre tout le sang que m’avez donné, (v. 1170-80.)

Je sais bien que ce respect est plein de prières muettes; je sais bien que le regret de la vie va percer plus vivement dans les beaux vers qui suivent :

Si pourtant ce respect, si cette obéissance...

Mon sang fût le premier que vous dussiez verser, (v. 1181-1200.)

Peut être me trompé-je? mais, dans cette supplication modeste et réservée, je sens la vierge chrélienne qui craint de montrer trop d’attachement aux joies de la vie, et la martyre qui s’efforce de mourir sans regrets. Iphigénie immole sa douleur à l’autorité paternelle; elle se ferait scrupule de l’offenser par un murmure trop vif. Voilà ce que le christianisme a fait du cœur de l’homme, voilà comme il le contient et le modère dans ces moments mêmes où la vie qui s’échappe vaut bien au moins un dernier et suprême regret. Cette réserve est plus vertueuse, mais elle est moins dramatique.

Outre la différence des sentiments, je suis frappé aussi de la différence des idées entre V Iphigénie de Racine et V Iphigénie d’Euripide; et c’est là surtout que je retrouve la différence entre la société antique et la société moderne. Llphigénie moderne, fille du roi des rois, et destinée à la main d'Achille, pense aux honneurs qui l’environnaient ; et c'est là le genre de regrets qu’elle semble attacher à la vie. L'Iphigénie antique regrette la lumière si douce à voir, et, quand elle va à la mort: «Adieu, dit-elle, brillant éclat du jour, lumière du ciel, clarté chérie, adieu!» Il n’y a que la fille d’Agamemnon, du plus puissant roi de la Grèce, qui puisse parler comme VIphigénie de Racine ; il n’y a pas de jeune fille mourante qui ne puisse répéter les vers de VIphigénie antique, car ses regrets s’adressent aux biens les plus universels et les plus doux de la vie : à la lumière, à la beauté des deux, à la joie qui vient de la nature, ces jouissances que tous partagent, sans que la pan ae personne en devienne plus petite. C’est là le trait caractéristique de l’amour de la vie chez les anciens. Ce qui leur plait de la vie, c’est la nature : ce qui plait aux modernes, c’est la société.

Il faut, quand on compare les personnages du théâtre français avec les personnages du théâtre grec, VIphigénie de Racine avec VIphigénie d’Euripide, il faut tenir compte de toutes les différences qui tiennent à la forme et à la disposition même des théâtres non moins que de celles qui viennent de la diversité des temps, des institutions et des climats.

La facile résignation de l’Iphigénie moderne fait tort, selon moi, à la pitié qu’elle inspire. Il y a une scène cependant où cette résignation, quoique plus grande encore qu’avec Agamemnon, devient vraiment touchante et dramatique : c’est quand, s’adressant à Achille, elle veut apaiser sa colère contre Agamemnon :

Le ciel n’a point aux jours de cette infortunée...

Adieu, prince; vivez, digne race des Dieux, (v. 1533-S9.)

Il y a ici plus que de la résignation; il y a du dévouement; et c"est là ce qui émeut le spectateur. J’ajoute que ce dévouement devient doux pour Iphigénie, quand elle pense que c’est à la gloire d’Achille qu’elle va être immolée. La résignation est une vertu, le dévouement est souvent une passion; et c’est là ce qui fait la supériorité dramatique du dévouement sur la résignation. Le courage d’Iphigénie, comme amante, me touche plus que son courage comme fille, parce que le cœur humain n aime pas, au théâtre, la vertu toute seule et qui prend sa force en elle-même. Mais quand la vertu se soutient contre une passion à l’aide d’une autre passion, quand elle combat, comme dans Iphigénie, la peur de la mort par l’ardeur du dévoucmsut, alors le cœur humain consent à supporter la vertu, et même il s’en laisse toucher. Les martyrs chrétiens, quoique peu dramatiques en général, le sont cependant plus que des stoïciens mourants, tels que Caton ou Thraséas.

L’amour de la vie fait le fond du personnage d’Iphigénie dans Euripide; le sentiment de la résignation et de l’obéissance tient plus de place dans Vlpliigénie de Racine. Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que, dans les deux poètes, les deux sentiments sont mêlés, quoiqu’à doses inégales, si je puis parler ainsi ; et ce mélange de sentiments opposés montre comment les deux poètes comprennent rémotion dramatique : ils savent qu’un seul sentiment exclusif ne suffît pas pour produire l’émotion. Le personnage qui n’a qu’un seul sentiment et qu’une seule pensée, frappe, mais n’attache pas; c’est, pour ainsi dire, un cri poussé par la passion. Ce cri peut faire un mot ou même une scène ; mais il ne peut faire un personnage.

M. Patin développe à peu près les mêmes idées dans ses Etudes sur les tragiques grecs, iv, 1.

Page 1