AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE
CLYTEMNESTRE
Oui, seigneur, nous partions, et mon juste courroux Laissait bientôt Achille et le camp loin de nous ;
Ma fille dans Argos courait pleurer sa honte.
Mais lui-même, étonné d’une fuite si prompte, 770
Par combien de serments, dont je n’ai pu douter.
Vient-il de me convaincre, et de nous arrêter !
Il presse cet hymen qu’on prétend qu’il diffère,
Et vous cherche, brûlant d’amour et décoléré :
Prêt d’imposer silence à ce bruit imposteur, 775
Cf. Voltaire {Brutus, iv, 3) :
Ah ! c’est trop essuyer tes indignes murmures,
Tes vains engagements, tes plaintes, tes injures...
V. 739. Quelque orage est tout prêt d'éclater. — Prêt de. Voir les vers 315 et 372.
V. 766. Pour ne pas pleurer seule et mourir sans vengeance. — « Le sens et la construction exigeraient en prose que Ton répétât la négation, et ne pas mourir sans vengeance.» (La Harpe.) Le sens est tellement clair (La Harpe l’avoue), que, même en prose, on peut hardiment supprimer la seconde négation.
De même, au dix-septième siècle, on pouvait supprimer la seconde préposition dans des phrases comme celles-ci. Molière {Ec, des A/am, ii, 14) :
Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites,
M’obligera l’aimer et souffrir ses visites ?
Corneille [Sert., v, 1):
Et ce sont des Romains, dont l’unique souci Est de combattre, vaincre et trio ui prier ici.
Achille en veut connaître et confondre l’auteur.
Bannissez ces soupçons qui troublaient notre joie.
Madame, c’est assez ; je consens qu’on le croie.
Je reconnais l’erreur qui nous avait séduits,
Et ressens votre joie autant que je le puis. 780
Vous voulez que Calchas l’unisse à ma famille;
Vous pouvez à l’autel envoyer votre fille ;
Je l’attends. Mais, avant que de passer plus loin,
J^ai voulu vous parler un moment sans témoin.
Vous voyez en quels lieux vous l’avez amenée : 785
Tout y ressent la guerre et non point l’hyménée.
Le tumulte d’un camp, soldats et matelots,
Un autel hérissé de dards, de javelots,
Tout ce spectacle enfin, pompe digne d’Achille,
Pour attirer vos yeux n’est point assez tranquille; 790 Et les Grecs y verraient l’épouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi.
M’en croirez-vous? Laissez, de vos femmes suivie,
A cet hymen sans vous marcher Iphigénie.
CLYTEMNKSTRE.
Qui? moi ! que, remettant ma fille en d’autres bras, 795 Ce que j’ai commencé, je ne l’achève pas !
Qu’après l’avoir d’Argos amenée en Aulide,
Je refuse à l’autel de lui servir de guide î
V. 11^. L'erreur qui nous avait séduits. — Séduire^ sens du latin des Pères de l’Eglise: détourner du droit chemin, tromper. — Cf. Androm. (iii, 1): Evite nn malheureux, abandonne un coupable;
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
V. 783. Je t’attends. nJe t’attends^ dit non sans raison L. de Boisgermain, a quelque chose de cruel, dans la bouche d’Agamemnon ; on l’attend serait plus générique et formerait un sens moins dur et moins révoltant.» — La Harpe qui, en général, conteste la justesse des remarques de L. de B., approuve cette remarque, qu’il trouve «juste et fine.»
V. ".^^.Tuut y ressent la guerre, etc. — Bessentir, porter le caractère de. Cf. Fléchier : « Avec quelle sévérité sainte Thérèse défendit-elle qu’il y eût rien dans les bâtiments de son ordre qui ressentît la vanité. »
v. 794. « Le fond de cette scène est emprunté d'Euripide, c’est-à-dire seulement l’idée d’écarter Clytemnestre. Racine s’est bien gardé d’emprunter les moyens employés par le poète grec. Il en a trouvé un qui est excellent, qui est pris dans les mœurs antiques, très sévères, comme on sait, sur tout ce qui concernait la décence et la dignité du sexe; et quels détails ce moyen lui a fournis! quels vers! quelle sublime poésie!
Un autel hérissé de dards, de javelots.
Tout ce spectacle enlin, pompe digne d’Achille, etc.
Pompe digne d’Achille est admirable, etc., et ici Racine est au-dessus d’Euripide parle génie autant que par l’art.» (La Harpe.)
v. 795. Qui? moi? que remettant^ etc. — Qui? moi? [vous prétendez] que, etc.