‹ Irène et les ennuquesChapitre 14 sur 15 · IHENK KT IJ:S E UN LOUES · texte numérisé non relu

IHENK KT IJ:S E UN LOUES

nient. Su faiblesse, sa transpiration insolites, sa migraine et sa peur vague ne TeRVayent pas moins (juc les mines luoubres de ses loa(>tl»èles. Ils rcssemblenl h (les cadavres de vieilles lemmes déteriées, ressnscilées, vêtues d'oripeaux saugrenus. Leurs mains tremblent sur leurs cannes. Dans la gorge flétrie de IMiarès, une déglutition dillicile s'accomplit mal. Bythométrès détourne ses regards obscurs. Irène dil :

— IvC peuple crie (pie Ion aveugle Constantin. 11 faut montrer l'Autocrator ;i la loulc.

— Staurakios Ta lait aveugler,., allirme Aétios, brutalement.

— L'eunucjue l'a lait aveugler!., répète Alexis. Staurakios ne répond pas.

Damianos de se récrier méchamment :

— L'eunu(jue a lait aveugler ton lils, Irène !

— Tu mens..., hurle la mère.

Elle saisit il la gorge Pierre ([ui, de toute sa vigueur, répète :

— L'cunuciuc a lait aveuo-ltM' ton lils, Ii'ène !

A ces mots, elle sent seler son sano-, et ses dents se lendre.

— Staurakios appela secrètement les bourreaux éthiopiens afin de lui ôter la vue..., expli(jue Aétios pour se disculper en tendant ses manches de soie cl ses mains orfévrées.

Uud(Mnent, Staurakios l'interrompt :

— il importait au destin de l'I^lat ([uil iVil privé du pouvoir.. .

.'^74 IHKNK KT LKS EUNUCJLKS

Irène se jette sm lui, et 1(î prend aux épaules ; elle le pousse eontic un pilur:

— Toi, lu as lait ci'\',\, sans me le dire, toi ?... I3\ thoinélrès touciie le bras de sa disciple.

— Mcoutc : écoute... maîtresse des l^omains... Mais, iieurcux de perdre son rival, le bel Aétios

appuie la première accusation :

— Ecoute... les bourreaux éthiopiens...

Irène les abandonne et court dans le palais, en trébuchant sur ses Iranges de perles :

— Je veux le voir, je veux voir Constantin, mon fils, mon pauvre fils aveuglé !

Phares la suit, répétant :

— Les Ethiopiens...

— N'ouvrez pas ! Arrêtez !.. bégaye Staurakios qui craint tout.

— Qui commande ici?., hurle Irène, impérieuse. Staurakios se précipite au-devant d'elle, interpose

sa taille osseuse et l'ampleur de ses manteaux

imaofes :

— La raison devant les fous...

Irène, s'amassant pour bondir, le convainc :

— Tu l'as donc aveuglé, puisque tu ne veux pas me le laisser voir ?

Essoufflé, le coupable balbutie :

— Que Ton Autocratie regarde là-haut... On fait expier le crime aux seuls coupables.

Sur le sommet de la tour deux nègres se débattent entre des soldats qui relèvent la potence.

IRÈNK KT LES fc:Ui\L(,)LES '6y5

— Il nomme coupables les bourreaux qu'il envoya,., accuse Aétios.

— Oh ! toi, toi ! Remords du Théos. . . sanglote Irène, iolle.

Elle se précipite et plante ses ongles au visage de Staurakios livide, aphone, stupide :

— Tu t'égares, maîtresse des Romains... A bas, sorcière.

— Un fer! une arme !... hurle Irène... Vite, Jean! Ton poinçon...

Jean arrache Irène des bras de Slaurakios qui retient dans ses doigts une houppe arrachée.

— Despoïna, prends mon reliquaire,., propose la haine de Damianos,.. il pèse plus qu'une masse d'armes.

— Assommez-le, vous, qui pouvez voir, du moins, où portent vos coups,., clame la colère d'Alexis.

Nicéphore s'interpose :

— Arrière. Il laut tout savoir. Jugeons-le. Staurakios se ressaisit; il répare le désordre de son

costume :

— \()us n'aimez pas Byzance, vous qui préférez les veux d'un seul homme à la j^loire de son destin.

Alors Irène s'afl'aisse contre la poitrine de Jean, el elle implore :

— Jean ! Jean ! Ce n'était pas cela que tu m'avais promis dans Athènes !

— Despoïna, je t'ai promis le sacrifice de toutes tes alTections humaines pour le triomphe d'une idée grande. Paie la dette sans faillir.

l^lle tloincuir prostrée sur 1<; sein de 1 initia- U'uv.

(ionirc lii inciilc lnii)i;iinc tics avcngles, JMiarrs et Nicéphorc tluicnl prolcf^ci- Slaurakios :

— Vous ne pouvez pas dire que le logothète du Dronic aveu«i;la l'Autocralor.

- — l*arlc, Aétios. A-t-il eievé les yeux de (Constantin ?.. coniinanda Nicéphore, hiièvement.

— Je ne puis dire qu'il l'ait lait... distingue Aétios... ni même qu'il ait ordonné.

Tous s'écartent de lui, en silence. Staurakios pourtant se maitrise et déclare :

— Je te remercie, de ne pas m'accabler. Le sang de Constantin ne doit pas retomber sur moi.

Comme il achève cette action de grâces, l'eunuque est secoué par les convulsions d'un vomissement; et il doit, honteux, se cacher la face contre une colonne.

Pourtant, Irène n'ose aller vers son fils. Elle s'est assise, sur le bord de sa litière plaquée de reliefs en ivoire que la main caresse machinalement. Les personnages de ces sculptures brillent au soleil favorable. Elle entend Aétios dire :

— Je ne l'accablerai pas, mais je ne tolérerai pas non plus de paraître son complice. Staurakios est un bon exécuteur de la pensée impériale. Par lui-même, il ne peut rien que la sottise. Je l'avais invité à solliciter l'avis de la Despoïna.

Irène persiste dans la démence du désespoir :

— Et qui a commis le crime, si ce n est vous,..

IRKNK ET LES EUNUQUES .'ijy

bourreaux !... Constantin ! Constantin ! Mon petit (Constantin, je reverrai donc seulement la face verdie par la torture et tes yeux troués... Oh ! là, là, où j'ai iialeté dans les tortures de l'enlantcnient, pour te produire î» la lumière de la vie... Mon fils... Là ! là ! tu as poussé le premier vat^issement et le râle suprême... Oh... loi... douleur de mes larmes, joie de ma jeunesse... liemords de mon courage, Constantin !... Constantin î...

Rntrainée par Jean, elle dispaïaîl enfin.

Aétios accable alors son émule, devant les aveugles et les muets pris à témoins :

— Voilà ton œuvre, ([uand la main souveraine cesse un instant de te conduire.

— 11 est commode et habile de m Imputer, en public, les causes d'un accident...

Interrompu par les nausées le logothëte du Drome s'arrête. 11 prête aussi l'oreille aux beuglements populaires qui remplissent l'air des rues voisines.

— Mais il ne sent donc pas son incapacité, sa faiblesse?., dit Aétios... Toute la sédition hurle dans la cité. Le fer et le feu menacent les citoyens...

— Ah! ah! Vos Dignités se querellent,., nargue Nicéphore qui, les bras croisés, contemple.

Nerveux et marmottant, Phares dénoue, renoue son écharpe noire, ou bien inspecte ses bottes de feutre. Il cite par instant des maximes évangéliques, puis secoue ses épaules sans permettre à personne de trouver une approbation dans ses yeux faux. Assez content, Nice-

j)li(n<' se cMirc* cil son cosl unie mîifrnififjue, sons l'écorce d'or et cl énuiiix.

L'insoloiiee d'Aétîos se déeliîiînc.

— Je tliiai tout, aveui£les; ovez donc! (^e!ul-ci.

mon collèf^ue et lofîothète du Dronie, s*il voulut fuirc

no ^

aveugler l'Aulocrator, c'était afin (jue la race de Karl ne trouvât plus de rivale dans la race j^lorieuse de risaurien, race à cette heure tarie comme le sang écoulé qui sèche derrière ce mur, sur les dalles...

Un grondement de réprobation s'élève autour du malade qui hausse les épaules. Aétios veut assouvir, par le mensonge, une haine longtemps dissimulée. 11 poursuit :

— Car le Franc réclamait ce gage de fiançailles.

— Immonde !.. profèrent tous les assistants qui se précipitent autour de la colonne cachant la honte du ministre. Il vagit :

— Je n'ai pas commandé l'aveuglement de Constantin. Dis-leur, Phares.

— Je dirai la vérité simple,., émet péniblement Phares.

— Ecoutez-le. Il a tout vu,., assure, entre des hoquets, le logothète du Drome.

Et Phares, à voix sourde, commence :

— Quand TAutocrator fut amené ce matin ici, on discuta jusqu'à deux heures après midi...

Aétios lui coupe la parole.

— Rien ne fut décidé. On inclinait h la relégation

IHKNK KT LKS KIMOLKS ojl)

dans une île. Les bourreaux arrivèrent alors, sans qu'ils pussent dire qui les envoyait ; ah !

De la main, Phares apaise les exclamations:

— L'Autocralor criait tant qu'on eut besoin d'un bâillon mécanique. Les gardes allèrent chercher la chose aux prisons des Nouméra. Les Ethiopiens apportaient le bâillon.

Il tousse péniblement et gratte les lions frisés de sa plaque en émail.

— Mais,., riposte Alexis,., ils apportaient aussi leurs instruments habituels ?

— Ils apportent leur bagage complet en toutes circonstances,., témoigne Pierre.

En s'essuyant Slanrakios ramène la discussion an sujet du litige :

— Ils n'avaient pas les pointes à crever les yeux. Avais je commandé qu'on lui crevât les yeux?

— Il en était question,., affirme Aétios... Et lu préconisais cette mesure. Sans doute les Ethiopiens ont entendu lorsque tu pérorais.

Phares reprend le récit en soufflant.

— Je menai les Ethiopiens dans la chambre où l'Autocrator hurlait, ils fixèrent le bâillon devant moi. Je les laissai près de lui afin qu'on l'empèchàt de s'ensanglanter les poings contre les murs. Il s'était déjà brisé les ongles.

— Ignorais-tu la bestiale stupidité de ces nègres?., interrompt Alexis qui impute le crime à leurs préméditations secrètes.

.)n<) iMKM-: i:t lks i;i:m;()i;ks

IMiart's conij^c viNcnicnl 1 impression de cette parole.

— J'avais m soin dr leur faire déposer dans la cour iiitôricmc les fers, pour im* poin^ ellrayer inulilenieril rAulocralor. i) ailleurs, les pointes à crever les veux irétaicnl pas dans leui- ha^aoe. j^ourqnoi comprir'Titils plus fpTon n'en avait dit .'

— Parce que, sans donlc, on les avait instruits à l'avance,., riposte Alexis, l)rus(|uant rexplicalion.

Navré, en sueur, Staurakios oppose une autre hypothèse :

— Les gardes envoyés aux Nouméra purent tenir aussi des propos imprudents.

Habile, Phares maintient le doute :

— Qui l'expliquera? En vérité, les Ethiopiens crurent devoir agir ; et comme ils ne trouvèrent pas, entre leurs instruments, ceux nécessaires à l'opération, ils se servirent d'un chandelier de bronze.

Sans voir qu'il piétine dans la flaque de ses déjections. Staurakios affecte la pitié envers la victime :

— Un de ces gros chandeliers munis d'une pointe au-dessus de la bobèche, d'une pointe où l'on pique la résine des cierges.

La subtilité de Phares expose simplement les faits:

— Et, sans calculer la différence de longueur, ils utilisèrent cela pour crever les yeux de celui qu'ils ne croyaient pas être Constantin, mais un conspirateur de Pyks.

— Donc,., conclut Staurakios,.. ils n'ont pas agi par ordre. On leur aurait remis les instruments habituels.

IHKNK KT IJ;s KINIOIKS .'^8 1

Kt un silence s'établit an luilicii de ces hommes anxieux pour leur vie. Les aveugles songent le Iront haut et la main sur leurs hàlons. l^es eunucjues restent immobiles, baisent leurs reli(|uaires d'arfreut pareils i» (le petites éj^lises, puis se dévisagent tour à tour. Ces mains tremblantes et chargées de bagues s'occupent Icbrilement.

— Situ leur avais dit que c'était (Constantin. ., objecte Alexis... Si tu leur avais dit?

— I.a pointe creva les yeux,., termine IMiarés i» voix basse... Moi, quand j'arrivai, je vis rAutocrator qui saignait.

— Voilà le récit véridi(jue,.. s'écrie Staurakios en se frappant la poitrine. . Je n'ai pas commandé les bourreaux. Vous avez entendu, aveugles, vous avez entendu, vous, ([ui proclamiez tout l\ heure, devant le peuple, nos prétendus crimes ! Votre loyauté de patrices interdit de mentir.

— Personne,., concède Aétios,.. n'a précisément commandé le supplice.

Pourtant Alexis se défie :

— A moins que vous ne mentiez vous-mêmes, urnes d'infamies !

Nicéphore hoche la tète.

— Il semble probable que personne ne prescrivit le supplice.

— A moins qu'ils ne mentent!., injurie Pierre gesticulant vers le mur contre lequel il n'y a personne.

Aétios les toise :

,)<S'>, I HI.N I. Il M.s Kl .N I ol Ks

— Vous sorcy. donc toiijouis les furieux <ît \vs Tous?

— Toujours î . (l<'cl;ir<' !)i»rMi;irios. du liitut de s;i flci f «•.

— Je t avilis picvcnu, Actios,.. murmure son rival.. Me conti'edire ne te sert pas.

— Euiiu([U(;s, vous aveuglez (Constantin,., se rappelle Pierre... au môme mois où vous nous fîtes crever les veux.

— Au même mois d'août,., précise Alexis.

— Un samedi,., ajoute Pierre.

— Tu t'en souviens, Staurakios, c'était un samedi î

— A la même heure presque,., confirme nonchalemment Nicéphore.

— Tu te souviens, Logothète,.. insiste Alexis.. En effet, tu te pavanais ce jour-là dans le cirque; et tu répartissais les soldats derrière les gradins occupé» par nos amis.

— Lié par le serment, j'agissais au nom d'Irène et de Constantin.

— Aujourd'hui les eunuques agissent au nom d'Irène seule.

— Mais ils agissent toujours... murmure Nicéphore à Toteille d'Alexis... Cependant une autre force bientôt se substituera.

— La tienne, Logothète ?

— Moi seul ne suis rien.

Les simandres commencent à frémir comme pour le glas, par toute la ville, sous le marteau des clercs, d'abord une par une, ensuite deux par deux.

— ■ Tu es Logothète des finances militaires. Le peuple

îmkm: kt t,i:s kinuoiks ',]H',\

t'écoute... constate Alexis... Que penses-tu ii cette heure ?

Voûté sous ses ornements, I'omI drôle, l'autre continue à se dérober :

— Que veux-tu fjue je pense ? Constantin étant aveugle pai' accident, la Très Pieuse Irène, seule impératrice des Romains, inaugure la première année de son règne. Voilà.

— Voilà... répète Alexis, l'imitant.

Nicéphore attend que les eunuques marchant de lona* en laree, soient à raulre extrémité de la cour, qu'ils entrent dans les vestibules. A cet instant, il rassemble autour de lui, les aveugles, leurs serviteurs les pousse en un coin, parle à voix basse:

— Ne me laissez pas crever les yeux par les eunuques si vous désirez que Ton continue de voir pour vous, et de prévoir, si vous désirez que l'on parle pour vous et que l'on persuade le peuple.

Alexis souligne sa parole d'un geste loyal :

— Mine la force des eunuques, et nous soutiendrons ta popularité,

— Rien ne nous reste à espérer, pour nous, que leur chute... avoue Pierre renonçant à sa propre fortune.

— Patientez... recommande la sagesse de Nicéphore... Eux-mêmes minent leur force. A travers les yeux de Constantin, ils viennent de crever les yeux de leurs images. Patientez.

Pierre doute :

— Si l'on tarde encore, ils livreront Byzance à

384 miM'; Il i.i;s i.i m «h ks

Karl, cl les levions icniioclastcs (juitteront nolrr* parti. l'iii cliiihiiil. .\ [(■••|tlHH(' les caliiic.

— Modérez si^uleincnl vos cris jiis(|u au soliîil propico. X(; Inaiidissez pas sans cesse vos relirpiaires crarjreiit. l'our <picl(jues mois encore, sovez des aveugles véritables... Ne veuillez pas...

j^ir leur retentisse nient lutfuljre toutes les siinaiidres de Byzance couvrent sa voix.

— Les églises annoncent le malheur... gémit Damianos.

— jolies l'annoncent ? Entendez-vous,., ajoute Pierre de même.

Alexis prête Toreille.

— Il me semblait bien. Cela est venu de la mer...

— Des monastères élevés dans les îles .. remarque Damianos, étonné.

— Qui put leur annoncer la chose aussi vite?... interroge Nicéphore.

— Des présages, peut-être... risque Pierre, craintif. Les serviteurs montrent que le ciel se couvre.

— Le ciel noircit... observe Nicéphore... Des nuages enflent contre la lumière du jour...

— Quand le peuple apprendra le supplice de Constantin...

— 11 se ruera par ici. brandissant des armes... conclut Damianos pour achever la pensée de Pierre.

— A moins... suppose Alexis... que le bateleur ne leur amène un autre ours...

— Les eunuques ni la Despoïna ne peuvent rester

IRÈNE KT LEâ EtJNtQlJES 385

en ce lieu... dit tout à coup Nicéphore qui se souvient des devoirs de sa charge.

Espérant les exposer aux fureurs de la sédition, Daniianos conseille de ne point les avertir. Plus sage, Nicéphore craint (ju'un muletier les ayant prévenus, les eunucjues ne le soupçonnent, et que lui-même ne perde ainsi ce qu'il a gagné d'indillérence a son égard :

— Jusqu'il présent, ils se méfient peu de ma personne.. .

— Je ne poiniais pas, moi, dissimuler de la sorte... déclare Damianos, avec dégoût !

Du silence pèse entre ces hommes qui réfléchissent dans l'octogone, à Tombre de la tour. Deux pendus crispés se balancent minuscules contre le ciel blême aux deux bras du T érigé sur le faîte suprême. Bientôt un esclave d'Irène vient prier chacun de quitter la cour. Kt ils retournent sur la place de l'Augustéon maintenant pleine de caloyers noirs. L'un parle :

— Notre sainte Marie d'Arménie m'ordonne de venir ici pour laver le visage de l'Autocrator Constantin, fils de Léon.

— Tu arrives au terme de ta course... dit Alexis, surplis.

— L'Autocrator soufîrc dans le palais de Porphyre. ■ — Je doute qu'on te laisse entrer cependant... dissuade Pierre.

Refoulé, gardé par les candidats, le peuple engorge toujours les ruelles voisines, se tasse sur le parvis de la Sainte Sagesse et gronde. Mille têtes hâves, furieuses

38G IHKNK I;T I,I:s KUNLOUEft

^e tnidciil pour (Icmihi- le (Iriimc. Le calover insiste.

— Kii ;ill(n(l:iiit, nies frères, je m'agenouillerai donc Koiis Ticonc, et, pour l'amour du (Christ, vous m'obtiendrez (jue je pénètre auprès du supplicié.

— De quel monastère viens-tu?

— U est situé dans lile la plus proche de livzance.

— Là aussi s'élève un couvent de religieuses ?

— Celui dont l'abbesse est notre sainte Marie d Arménie.

— Qui vous annonça le malheur ?

— De Bithynie, de la direction de l^vles, là où notre Augusta Théodote pleure son jeune fils, ce matin est venu un vol de colombes marquées chacune par une croix noire. Alors, notre sainte Marie d'Arménie a déchiré ses vêtements. Elle nous a dit qu'un malheur menaçait l'Autocrator. Sur son ordre, nous nous sommes mis en bateau pour l'assister ici dévotement. Voici mes frères, et voici mes sœurs...

D'une ruelle menant au port, s'avance une procession. Caloyers et religieuses, franchissent la haie des soldats. Ils entonnent une litanie funéraire. D'autres les suivent portant bannières reliquaires, et statues saintes; puis ceux du peuple attirés par le chant, mais que les soldats arrêtent et repoussent dans les rues.

— Il est donc vrai,., dit une vieille joignant les mains... notre Constantin est aveugle.

— Les eunuques l'ont martyrisé, l'enfant de gloire !.. . eïa... eïa !

— Constantin ! Constantin !... gémit le peuple.

JJ'attlres les buueut porlunt des bannières. Page 386.

Les gémissciiKMils s'iiiterrompeiil im instanl, car voici ([ue paraissent sous le jxulail du l^alais Sacre Irène en sa litière, Staurakios, Aétios et Jean qui en tiennent les draperies. Au moment où les mules blanches altei|:çnent la foule des caloyers prosternés sous l'icône, Marie d'Arménie s'éri<re, et, du geste, arrête les coureurs. Elle tire les tenlures, regarde Irène, et, le doigt rigide, désigne solennellement le palais :

— Ici où tu renlantas, où ses premiers cris émurent ta jeunesse, ici lu las (ait meurtrir !

Irène se cache les yeux :

— Marie !... Marie, ne double pjis mon désespoir. Marie, forcenée, crie :

— Toi, du désespoir... Toi, de la douleur... Toi, de la pitié ! Tu ne sens rien de cela... Comme tu m'as sacrifiée, tu sacrifies ton fils...

Irène, se convulsé douloureusement.

— Je n'ai pas voulu... Tais-toi...

Mais l'épouse répudiée poursuit, dans sa folie :

— Me taire... Mais je hurle ma peine à toutes forces, mol (pii l'aime... Mais j'ai icssuscité du cloître, moi qui l'aime... J ai ciié si fort ma détresse que tous ont gémi avec moi ; (pie tous ont surgi derrière moi, de leurs cellules, des cloîtres, peut-être des tombeaux. (Compte ceux (pii me suivent!

— Marie... Marie!... supplie la voix déchirée de la mère.

L'Ai-ménienne se penche encore, lui parle en plein

visaîxe :

.'iH8 IMKNK i;T LKS EUNU(,)UKS

— J'îii l;«nl s;iii<rl(>t<' (jue les églises pleurent depuis la Saillie Sagesse jusqu'aux Salnls Apôtres sur Byzance. lOules les simandres savent rpie tu as aveuglé ton fils... Elles Tannoncent îi l'épouvante du monde.

Irène la repousse et sanglote.

— C^esse, cesse... éloigne-toi, Marie...

La mère revoit le corps ligotté de son fils dans la salle vide, et le visage masqué de sang noir, et les poings impériaux gonllés sur les cordes, et la pointe rougie du chandelier à terre. VA\e se revoit à genoux lavant les fosses creusées dans les orbites par le ler. Car Irène n'ouvre pas les yeux. Immobile en sa gaine d'or et de pierreries, elle écoute rugir le peuple, bramer l'Arménienne :

— M'éloigner, me taire ! quand tu es là, toi qui as fouillé ses chers yeux, avec le fer, par la main du bourreau... Me taire ! Rends compte de ce crime à moi.

— Je ne l'ai pas voulu,., supplie Irène.

Marie s'attache aux rideaux de la litière qui s'ébranle.

— O Théos, tu la laisseras mentir î Les eunuques sont les bras de Ta volonté. Tes bras ont préparé sa détresse; toi, sa mère, tu le faisais poursuivre sur les eaux, depuis des jours, par tes dromons chargés de sicaires.

— Nous voulions seulement, Marie la Sainte,., objecte Bythométrès,.. soustraire l'Autocralor aux influences des sacrilèges qui brisent les images, à l'influence des soldats iconoclastes.

- — Vous mentez, vous mentez..., crie l'épouse de

IRÈNE ET LES EUNUQUES 38c)

toute la vigueur de sa peine... Irène, tu as quitté Eleuthéi'ion avec tes femmes, ta suite, ton équipage et tes dignitaires pour venir habiter le Palais des hlniporeurs, cl cela plusieurs jours avant (ju^on l'enlevât du camp de Bithvnie. Tu savais donc que tu dominerais seule, aujourd'hui, l'empire d'Orient; tortionnaire !

— Tortionnaire !... profèrent mille voix derrière les chaînes et les soldats.

Et la désolation de Marie s'épanche éperdument :

— Tu préparais cela, toi, toi... même (juand tu passais les jours à composer des thériaques, à trier des herbes, à te baigner dans des eaux mêlées d'essence... O toi qui ne penses qu'à ta beauté périssable et à triompher sur l'opinion des hommes.

— Malheur à la tortionnaire!... reprend le chœur des voix dans les rues pleines de clameurs.

— Je te pardonne parce que la passion t'obsède, Marie !.. gronde Irène, outragée.

— Jamais il ne fut question de supplice... jure Phares... Cependant il fallut l'arracher aux conseils de ceux-ci qui veulent perpétuer la guerre et détruire les icônes...

Marie montre les aveucfles.

— Ceux-ci ralmcnt mieux ([ue vous, (^cux-ci ont souffert pour lui.

— La Sainte parle avec justice... proteste Alexis... Nous l'aimions celui que tu as condamné, Irène.

Au péril de sa vie, Damianos accuse :

'U)n IHKNK KT I-KS KLNlOt'KS

— (ieliii que Ir Ici' de Us hoiii ic;iiix a supplicir, ton fils, 1(; Iniil de Ion (■(nj>s, Irone !

Au jx'i'il (le s;i vie, l^icrcc accuso :

— I.c (Ils (!<' I.con ! I.coii, lu l<î (is mourir aussi par le poison ([uc la magie incrusta daii*^ la rourorno' dont luronl i)rùl«îcs ses tempes.

Au péril de sa vie, Daniianos accuse :

— Léon, ton époux Léon, (ils du C^incjuième Constantin, que tu fis empoisonner dans son camp, Irène.

Et Marie, tirant la litière par les rideaux de cuir :

— Tu reculeras jusqu à la maison où tu as donné l'ombre après la lumière, où tu as détruit ce que tu avais enfanté. Tu t'appuieras contre le mur rouge. Prends garde qu'il ne cède par dégoût de te soutenir et que, glissant dans le sang de ton fils...

— Ah ! tais-toi.

Irène bouge, lui saisit le poing. Mais toutes les haines amassées d'Alexis, de Damianos, de Pierre, éclatent en malédictions :

— Rends nos yeux, Irène...

— Nos yeux et nos forces,.,

— Rends nos yeux, rends leurs langues au César et aux nobilissimes captifs dans Thérapia.

Et la haine acharnée de Marie domine les autres :

— Rends-moi Constantin, Constantin !

— Rends-lui Constantin!., hurle la ville en une seule voix qui s^échappe des maisons, de leur boutiques et de leurs toits, et de leurs "balcons :

— Athénienne, rends-nous Constantin.

IHKNK KT I.KS KINLOIES

— Le fruit de ton ventre, Irène, notre Constantin !

— Rends-nous Constantin î Constantin !

— Le trioinpliateur des barbares, (Constantin !

— Rends-nous (Constantin !

Irène, en pleurs, se tord les bras :

— Il te hait, Marie, mon Constantin.

— Je l'aime, moi. . .

Et elle se frappe le cœur.

— 11 te vouait à l'échafaud.

— JeTaime, te dis-je : je l'aime, le beau, le courageux; et j'ai tremblé de joie sous ses lèvres... moi !

— La sainte, la sainte, comme elle pleure !.. compatissent les femmes penchées entre les candidats moroses.

— Il me hait et je laime..., insiste Marie ([ui se penche dans la litière vers Irène... Il ne te haïssait pas et tu Tas aveuglé pour un peu de gloire, toi, magicienne exécrable, llideur de l'IIadès ! Odeur de soufre ! Toi, toi, tu l'as tué pour un peu de gloire... ,

Irène se débat :

— Laisse-nous! Je n'ai pas voulu cela; et l'angoisse de douleur m'étrangle autant qu'elle t'étrangle...

Frénétique, Marie l'attire par le manteau :

— Alors, descends de cette litière. Viens t'agenouiller sous l'icône, pour demander pardon tle ta faute, pour prier avec nous.

— Que Ta Sainteté s'éloigne... conseille Staurakios ii Marie qu'il écarte... La Très Pieuse ne peut quitter sa litière. Vois sa faiblesse.

'^()'>. niKNK KT M,^ Kl M oLKS

— Mllchi ([iiitlcr;!, cllo pri<;r;i, vWc. s'hiuniliera, afin (jiic noli'c (Ml ()l)l H'iiiic (lu riicos iiti iiiir;icle pour l;i iriK'risoii (!<' (loiistanliii.

Jean aille IMjari's it enlever Tépoiise rpii les arrache, les grille, les frappe et les invective :

— Que Ta Sainteté s'écarte. Neprovcx^ue pas le scandale.

Ensemble ils détachent la malheureuse de la litière et la remettent aux caloyers

Marie se tourne alors contre Jean, le désigne avec e/Froi.

— Toi, toi, tu as inspiré l'acte ! Toi, tu es respiil d'Irène. Elle n'est que la bouche qui exprime ton esprit de mort. Eunuque ! Elle n'est que la bouche de ta pensée. Immonde ! C'est toi, toi son cerveau, toi son maitre, toi le rhéteur, toi le philosophe, toi l'enfer !

Empoigné à la gorge, le curopalate demeure impassible.

— Mesr frères, mes sœurs,., annonce Marie aux caloyers :... celui-ci est le démon qui proposa le forfait. Celui-ci est l'Hadès qui force la mère à crever les yeux de son fils dans rédlfice où elle Tenfanta.

Outragé, Bythométrès reste sans colère.

— Il n'est pas un homme, il est un esprit du mal Il est la pensée d'Irène, comme les autres eunuques sont les bras d'Irène. Il pense; elle parle; et ceux-ci frappent !

— Ah ! ah !... se disent les religrieuses... C'est lui le démon de la magicienne.

Et l'une, h sa voisine :

— Tu comprends. La Très Pieuse est possédée. Cepoiidant, Mario luirle cl raie :

— Kn vérité, je vous le dis, celui-ci esl le démon de la possédée. Va-t-en, Irène, qui n'es que sa bouche.

— Marie ! Marie !... proteste Irène, en un cri de pudeur violée.

Au milieu des caloyers rabl)csse continue a désigner l'eunuque pour l'anathème :

— 11 apparut dans Athènes. Il occupa son corps par maléfice, et elle devint impératrice, à la suite du pacte.

Les religieuses encouragent Marie :

— On l'assure : elle écume le sang des nouveaunés qu'on égorge sous ses yeux.

— Comment une fille dépourvue d'origines, eut-elle été choisie par nos empereurs, sans le secours de la magie ?

— Hommes braves,., demande Alexis au peuple,., laisserez-vous l'esprit de riladès ruiner la chrétienté de Byzance ?

— Tuer l'empereur!., achève Damianos en élevant son reliquaire.

A voir la litière s'engager sous une voûte, par le chemin d'b^leuthéiion, Marie, la poursuit encore de ses malédictions :

— Si tu n'es point possédée par l'esprit du mal, Irène, viens t'agenouiller sous Ticone !

Brutalement l'escorte des Excubiteurs crosse la plèbe ecclésiastique. Les bois de lances frappent les

U)i IMKNK KT LKS JMMOLES

('làncs tondus <;l les voiles ;il)oii(l;nits. Les pommcuiix de glaive hriscnil l(^s doi^ls opiniâtres, et iernient les l^oucdics iiijm icuses. Des corps s'écroulent :hj [)lpd de lîi (-oionnc' centiale, le lontr des chaînes. Du saM<^ jaillit des narines. Masquée de ses mains et de ses bagues, Irène gémit au fond de sa litière ([ui llolte dans la bagarre assourdissante. Les mules blanches ruent. Les coureurs fustigent. Enfin la litière disparaît.

Jean veut suivre le cortège.

— Au nom de Christ, mes frères,., ordonne un caloyer... retenez celui-ci !

Vingt moines s'agrifFent au Bythométrès, en grappe, l'étoufFent et l'immobilisent.

Toutes les voix s'élèvent, dans les rues closes.

— Périssent les eunuques !

— Guide-nous, esclave, jusqu à rimmondc,.. adjure Alexis, assoiffé de vengeance.

Et les caloyers exorcisent leur captif.

— Au nom du Théos, démon Sathanaël, Michaël, laisse ce corps et retourne à la demeure de Ifladès.

Jean se raidit :

— Je suis une pensée et un homme ; une foi et une pensée...

— Il blasphème. Il divise Tunité trinitaire du Théos...

— Manichéen !

— Sûrement, il est de ceux qui mêlent la poudre d'hostie piétinée à la semence humaine...

IIIKNK KT T.KS KLNUQUES 393

— Il se dit la pensée de riladès. Vous l'avez entendu !...

— I. a pensée qui livre Byzance aux Francs ; trailre !

— Ouc les sorlilènfes des iniafres s'eUVondrcnt donc sur les eunu(jues,.. souhaite un drongaire en lançant une brique contre Ticone vers quoi Jean s'est rélugié.

Une matrone présente son aiguille.

— Cherche la niar(|ue du diable, caloyer, avec cette pointe dont lu pi([ueras sa peau.

Deux vieilles montrent le dos de Jean.

— Si tu trouves une place insensible, là sera le sceau du Mauvais.

— Confesse ta démonie, magicien,., ordonne un caloyer terrible.

— Confesse que tu perdis Tame de la Très Pieuse Irène, en évoquant des apparences !

Impassible, Jean ferme les yeux :

— Je ne parlerai plus à des fous lamentables.

— Il insulte la sainte... bégaye une catéchumène, entre les soldats qui la maintiennent... Caloyer, fais-lui baiser ta croix. Elle brûlera ses lèvres.

La constance de Jean accepte Tépreuve :

— Je baiserai la croix.

Ayant offert le crucifix, le caloyer inspecte la bouche après le baiser:

— Les lèvres demeurent saines.

Hagarde, Marie s'obstine. Elle s embarrasse dans ses voiles bleus et noirs. Son geste de démence menace Jean jusqu'à le renverser contre les moines et les

vielll<'s (jiii l'<)l)sr(lciil <l;iiis Imi- corcle <\<- IniirM- gesticulante.

— C.oiifesse que lu lir:is (Tlrène son ùiiic chrclirrinc i)()ur V ln<j;(*r le démon. Ion lirrr...

— Pour y loger liaalzébulli, toi-niènie ordur*.* du Manès...

— Je ne parlerai plus à des malades,., dédaigne Jean.

— Je lui enfonce la pointe dans les chairs et il ne crie pas;., dit une sexagénaire qui se signe.

— C'est qu'il a un baume de taciturnité... Le Seigneur d'Kn Bas procure ce baume aux sorciers pour qu'ils ne confessent pas leurs crimes. Voyez comme il serre les dents.

— Il ne dira rien...

Alexis déclame :

— Parce que vous adorez les idoles des images, caloyers et saintes, vous ne pouvez réduire cette créature de l'Hadès. Depuis que vous adorez les images, tous vos empereurs sont morts de manière atroce. Et l'empereur c'est la tête du peuple. Le Théos vous frappe à la tête.

Le bandeau noir tombe et découvre les paupières maigres, bleues, collées. Levant les pans de son man teau avec ses gestes, Alexis hausse le reliquaire semblable à une petite église, signe de sa piété. Autour de lui la foule se démène, ergote, querelle et s'enivre de tumulte, de passions, de haines. Eux-mêmes les candidats écoutent, se regardent. Des yeux, ils se convient à l'approbation de Torateur. Ils cèdent insen-

... Marie, nfiouvantéf du sacnlége, ayiit les bras...

Piiijc 31)7.

IHKNK KT LP:S EUNUQUES i^97

siblement ;i la pression du peuple qui s'immisce dans leurs lignes, qui les traite de poltrons, parce qu'ils n'osent pas se déclarer sincèrement.

— Tombent les idoles!... décrète enfin un soldat blême.

Ses camarades contiennent mal le peuple qi;i enjambe les chaînes.

— Tombent les idoles!., reprennent ensemble plusieurs soldats.

Mais un seul ose férir; et des officiers accourent qui le repousse dans les rangs.

Un coutelas vole, une voix crie :

— Toi qui as des yeux pour ne pas voir, essaie de parer ceci...

L'arménien ramasse une pierre :

— Tombent les idoles !

Une brique vole, qui abat le toit recouvrant l'icône. Marie, épouvantée du sacrilège, agite les bras :

— Ne touchez pas au Théos... Ne touchez pas à la face du Théos...

Elle embrasse la colonne.

— Toi-même tu piétinais les idoles, o sainte!., rappellent les soldats.

Cependant Marie, protège l'image de sa main levée.

— Ne touchez pas au Théos, à l'unité du Théos ! mes frères. Si j'ai piétiné les images, j'ai péché.

— Périssent les eunuques et les idoles !... crie Alexis aux soldats et au peuple confondus.

Damianos s'enivre de prêcher :

3()f> ihknf: kt t.ks KrM:orKs

— Ne laissez plus mouiir vos empereurs tués n;ir les idoles...

— J'ai péclir ni piétliiaiil les saintes images !.. avoue Marie.

Invitée par son exemple, la loule des relij^ieuses s'oppose aux bras, aux poitrines hlanehes des candidats :

— iSon, non, ne touchez pas à la Très Illuminante Pureté. Ne touche pas, soldat, à l'illuminanfe Pureté...

Les sacrilèges hésitent.

— Renversez l'icône, soldats... ordonnent Alexis et Pierre ensemble... Arrachez l'or, prenez les joyaux; et le Théos cessera de tuer vos empereurs... Souvenezvous aussi que les Francs adorent les images...

— Théos et toi, Illuminante Pureté,., pleure Marie embrassant le calvaire, acceptez le bouclier de mon corps en rémission de mes péchés, moi qui piétinais vos faces saintes, pour avoir un peu soufTert...

Alexis se guide selon le bruit des voix :

— Tombez donc, idoles !

Il jette son reliquaire d'argent qui écorne l'image et heurte un peu Marie.

Une diaconesse maritorne le bat :

— Aveugle, tu frappes la sainte !

Ensemble des artisans se précipitent, sans que les soldats, pour obéir à l'ordre du drongaire, tirent leurs glaives.

— Tombent les idoles ! ... A bas les oreilles qui n'entendent pas!... Tombent les idoles î... A bas les yeux qui ne voient pas !...

Les insurgés hachent hi colonne.

— O Théos... adjure Marie, me voici dans la douceur unicjuc et consubstantieHo au Fils... Accepte le sacrifice de mon corps pour que je rachète mon péché.

Damianos lance son reli([uaire :

— A vous, idoles, qui m'arrîuhlez les yeux des pau-

pières !

Pierre accomplit le geste :

— (Contre vous, idoles qui me plongiez vivant dans la nuit perpétuelle !..

Omis par la fureur nouvelle de la populace, Jean Bythométrès, alors se retire sans essuyer le ruisseau vermeil qui découle de sa manche sur ses doigts osseux et hruns. Néanmoins les briques et les tessons, les coups de massue applicjués par des gaillards iréné- 1 loues achèvent de déchausser l'imairc bénit, malirré l'embrassement éperdu de la Sainte noire et bleue.

Une immense clameur salue la chute du cadre et le cri de l'arménienne abattue parmi ses voiles de nuit.

— Les images succombent...

— Le (eu purifiera...

Un enfant allume une torche et la brandit .

— Mets ton manteau dans ma main, esclave ... demande Alexis... et mène-nous par la ville vers les lieux où brillent les idoles. Nicéphore marche-t-il avec nous ?

— Il y a longtemps que je n'ai entendu sa voix... observe Damianos, qui écoute.

4oo IHKNK KT I.l.s MNMjlKs

— H csquivo la rcspoiisahilih' «h* la sédition. Marchons sans lui.

l'iiionnc ('l mouslnieusc, riirh'c aux soldats blancs, aux leiinncs de joie, aux niareliuiidcs, la foule se pressn. Ensemble les aveugles vont ii la tète de la iureur publi([ue. Empêtrés dans leurs robes, noués par leurs bras frémissants, avec leurs fronts hauts et leurs orbites caves, ils se hâtent dans le piétinement de la plèbe chantante, hurlante parmi les manteaux (jue le vent enlle et parmi les gestes qui s'exaspèrent, au son des pas innombrables.

— Allumez les torches.

— Prenez des maillets et des haches.

Demeurées seules, les nonnes contemplent l'icône à

terre !

— Elles étaient bonnes à voir cependant, les saintes vierges brillant au coin des rues...

En pleurs Marie se relève sur les genoux, sur sa robe poussiéreuse :

— Ses traits gardent toute douceur, malgré le sacrilège...

— Elles étaient bonnes à voir...

Tendrement la grosse diaconesse ramasse l'image :

— Je relèverai ta face, o Pureté ; et je t'emporterai secrètement dans ma cellule. Je rallumerai la lampe au bord du cadre.

— Vois... pleure la novice, qui se penche, amoureuse et dévote,., on a détaché les saphirs des veux, les rubis du sang divin, les topazes de la couronne...

IRKNK KT LES EUNUOUES

4oi

\a\ catéchiiinôno haisc le Christ :

— Laissez-moi embrasser le visage souffrant du Tliéos...

Au milieu de ses nonnes tremblantes, au-dessus de toutes les naïves d<''Votions, INlarie lève les bras et supplie :

— Oh! oh! Christ, lu m'as épargnée durement... Moi aussi j'ai piétine ton image pour avoir un peu souderi. Vu veux donc réserver ma pénitence pour les leux ho! ribles de THadès, puisqu'ici-bas tu n'exauces point mon vomi d'être punie !

Or, sous les mudes aigus de leurs casques, la plupart des candidats se sont alignes de nouveau. Les cannes des olliciers rétablissent l'oilbodoxie dans les escouades ;i giands coups.

'kmeute se calmn, tiint les citoyens

eurent le froùt d'un recueillement

quasi funéiaire. Pendant dix-sept JOUIS le soleil resta caché sur Byzance en deuil, ici nuirmurante et grondante, 11», silencieuse et conster- Cl)] née. Si complète lut Tobscurité quelesnaviresper- ((W) daient la route dans Topaque immensité des flots.

.|()4 iiiKM-: i;t m:s ktnuquks

l'iii Viiiu les j);irriils de i:i viclime ossjivèreiit-lls d'cnioiiv (H)' I ()j)iiiMni «'iicliiH' il consitlrror !<• supplice comme un juslo châlnncnt du divorce. Mvadés (\iriiéi';ij)i;i, ils lurent dans la Sainte Saj^esse ou ils tmt èreiil d ameuter les mécontents, les sentimentaux, les iconoclastes. Inutilement. Les eunuf|ues néglifrèrcnt le piivilège de la Orande l^lglise. On airèta les (lésais et les nobilissimes en habits saceidotaux. Ils furent déportés dans Athènes, au mois de novembre, sous la surveillance des familles qu'enorgueillissait la prodigieuse fortune d'une compatriote. D'ailleurs, Constantin oruérissait.

Or les nouvelles d'Asie accaparèrent l'attention. Les Sarrasins ravageaient la Cappadoce, la Galatie. Il fut commode pour les Eunuques d'envoyer les principaux agitateurs se faire battre successivement par Abd-el-Melek, et perdre là tout leur prestige de héros. Mais l'higoumène de Chrysopolis, et le chartophylax de la Grande-Eglise ne réussirent pas mieux en offrant d'acheter au vainqueur une trêve. Il saccagea bientôt la Lydie. Les coureurs enlevèrent même les étalons destinés aux équipages impériaux.

En outre, la rivalité de Staurakios et d'Aétios intéressa. L un et l'autre, h chaque occasion, intronisaient les personnes de leurs parentages et de leurs clientèles dans les meilleurs emplois du palais. Leurs créatures occupaient toutes les directions efficaces des services. Ils perpétuaient autour d'Irène leur conflit sournois. Entre eux, Nicéphore jouait le rôle du juge

IRKNK KT LKS P:UNUQUES 4^5

impartial, apaisait l'un, contenait l'autre. Ce pourquoi l'impératrice se confia, de plus en plus, à ce financier sceptique, pacificateur, avisé.

Elle-même jufreait opportun de se manifester le moins. Avec Bythométrès, elle rouvrit les vieux livres, commenta les textes alexandrins; disserta sur le Bien et le Mal; tandis que Phares, étudiant les chrysopées d'Kgypte, leur préparait des surprises alchimiques dans son laboratoire de Daphné. Il cherchait à dégager le volatil du fixe, et à transmuer les vapeurs de sa cuisine mystérieuse en cet or nécessaire aux exigences des Barbares. Irène s intéressa fort h ces pratiques. Ce la distrayait de son remords et de ses appréhensions. Doucement elle se pardonnait. Après tout personne n'était coupable du crime, sinon les deux brutes d Ethiopie qui se desséchaient à la potence du palais marmoréen. Et les problèmes de la science la reconquirent toute. Byzance la crut dans le désespoir, puis lui rendit de l'estime.

Cette sorte de letraile fut propice aux ambitions des deux premiers logolhètes. ^oyant leur souveraine vieillir, se lasser, ils s'arrogèrent [noinptement les droits d'empire. Ils récompensèrent et ils sévirent, ils décrétèrent et ils destituèrent au gré de leur présomption. Nicéphore enregistrait, comptait, payait, recevait, ironique et calme, habile en inventions pour accroître le rendement des impots.

fous lurent également inevoi ables pour les parents de Constantin, que le prince des Slaves de Berzetie, Aca-

4<>^> JUKNK KT I,KS KIJMOLKS

jnir, cnlrepiil de (lôlivrer avec le secours des troupes CM frîirnison d;ins Athènes. Mais le peuple arracha les Isauriens au libérateur, les emprisonna, puis reçut volontiers les Ijourreaux fjui vinient de Hyzance, sous les ordrcîs de Théopin lacle. cousin d'Irène. On aveugla les imprudents.

Cette exécution révolta peu de gens. Les Kunuques purent s'assurer que le sentiment généial s accommodait du régime. L'impératrice commença de se justifier, laissant dire que ses ministres n'avaient pas voulu sacrifier l'avenir de l'Etat aux manies d'un jeune fou pro.digue et téméraire. Ils eussent péché contre la justice en agissant d'autre façon, en permettant que la patrie fut gangrenée tout entière par le mal d'un de ses membres. L'accident, qui avait retranché ce membre de la communion des princes, était providentiel, peutêtre; si douloureux qu'il demeurât en la mémoire. Définitivement rétabli par des médecins experts, Constantin se résignait dans les bras de la belle Théodote.

Nicéphore avait conseillé cette réunion du couple. Il alloua pour demeure au ménage princier une ferme somptueuse enclavée dans les jardins du Palais. Sous la surveillance d'Eutychès, les époux vécurent mystérieusement là. Irène n'osa revoir son fils qui l'exécrait à haute voix. Pourtant elle donna la Rascie en apanage à 1 hoir qu'il engendra.

Bientôt, en ses conciliabules avec Bythométrès, Irène recouvra le sens de la sécurité, d'un triomphe certain.

Byzance allait être enfin la force docile de l'Esprit développé dans les âmes alexandrines, jadis, et perpétué secrètement parmi quelques familles d'Athènes. Au ris(|ue de tout, il fallait que le Paraclet dirigeât le monde par le moyen de Jean Bythométrès, d'Irè?ie et des Grecs. Gesta Spiritus per Gnvcos.

Irène, du reste, inspirait h son peuple une respectueuse terreur. La mort de deux Isauriens impériaux, le châtiment de leur parentacre aux yeux troués, aux langues coupées, et (ju'on n'apercevait plus dans les cortèges, en somptueux costumes de patrices, de nobilissimes, d'évêques ou de Césars, tout cela frappait l'imagination de la masse. Aux soirs des samedis, les plus crédules épiaient les ombres vaguant par les jardins de Daphné, pour découvrir si la Très Pieuse se livrait, en armure en plomb, aux influences d<' la planète Saturne, selon des rites néfastes.

ï/avril de ^99 brillait. Irène calcula qu'elle pouvait sOnVir, de nouveau, le spectacle de sa puissance et de sa splendeur, dans un appareil inédit : « A la Sainte Paque, narre l'annaliste, le second jour, l'Impératrice fit une promenade solennelle depuis les Saints Apôtres. Elle était assise sur un char d Or traîné par quatre chevaux blancs. Quatre patrices tenaient les rênes, Bardanes, stratège des Thracésiens, Sisinnios stratège de Thrace, Nicétas domestique des scholes, Constantin Boëlas ». Magnlf]([u«\ immobile et muette, elle passa dans toute la ville, entre les icônes exposées sur les balcons, parmi les cierges, les lampes, les feux de

IHKNK KT LKS KLNLOLES

toiilcs soitrs, (Mïlic les riches rtode» déroulées depuis les fenêtres juscjujnix Iciiilhi^cs (jiii jonchaient le sol. Gravement, les siniandies auxlonj^çs éclios exprimaient l'Ame adorante de la cité fjui, riche et voluptueuse, souillait au ciel son haleine de plaisir, les funiées de ses festins, les chants des (actions superbement vêtues et portant les images dorées de leurs saints, les hymnes de moines noirs innombrables. P'érus de gratitude pour la mise en liberté de Tiiéodore et de i^laton, ceux-ci comblaient les rues aux maisons de (couleur, aux maisons bleues, aux maisons roses. Ils se groupaient sous les auvents et autour des étals peints d'écarlate. Leurs crânes tondus luisaient au soleil par milliers. Irène savait qu'ils propageaient son esprit sur le monde, et que c'étaient là mille et mille organes de sa pensée créatrice. Les largesses coutumières traçaient derrière le char un sillage d argent sur quoi la populace se ruait, s'étranglait, se terrassait, au nom du lesous.

Le lendemain presque, elle tomba si gravement malade, que les nouvellistes allèrent par tous les quartiers, annonçant la fin prochaine. Longtemps elle resta les yeux fixes, les traits altérés. Une vision terrifiante et magnifique, semblait-il, la tenait attentive et prostrée. Cependant que Tarasios, Théodore et Platon imploraient le ciel dans les églises du Palais, Staurakios s'empara sournoisement du pouvoir . Plusieurs légions reçurent en secret des sportules. Comme Aétios ameutait sa clientèle contre cet émule hardi, tout de

suite, il fut accusé d'avoir empoisonné l'impératrice. Mais Bythométrès démentit pul)lif[uement les délateurs, et, curopalale, remit la défense du Palais à Nicétas domesticjue des Scholes.

De mai yc^ç) îi février 800, deux partis se guettèrent dans le domaine impérial. L'archange Aétios se multipliait, prêchait, imputait à son adversaire les défaites de Lydie. JMais il disposait de moins d'argent. Peu à peu les comtes des Scholaires furent circonvenus par les agents de Staurakios. Or, Nicétas s'en aperçut. Bythométrès parvint ii réveiller Irène de sa torpeur.

Au récit des faits, elle s'alarma criant que Staurakios allait chausser la pourpre, qu'il fallait la conduire au palais d'Ilieiia, loin de cet ennemi, de ses complices. Elle s'y fit transporter en dromon, bien (jue la fièvre brùlàt ses os. Une lois en sûreté, par delà les eaux du Bosphore, elle recouvra toute sa vigueur impérieuse, et manda les conspirateurs auprès d'elle, après avoir fait prendre les jirmes à toutes les troupes et les avoii* eonccMilices dans son paie. Staurakios connut alors (ju'il n'ctiiit point assez puissant. Il (il mine d accourir il Tordre de la souveraine. Debout, tout ardente de colère, a|)puyée sur son trône, entre Bvthométrès et Phares, elle reçut l'usurpateur de la pire façon, lui, jura cpie s il ne mettait pas fin immédiatement aux tumultes (pii troublaient la Ville, il perdrait la vie.

Staurakios laissa cette lureur s'épuiser, j^^nsuite il

4io iin;M<; ki i.k> kim.ol'ks

ce (iiscul|)îi. S il ;i\;iil pris des mesure» cxlrîiorclinjiires, c'est (ju(; l:i clicnlèlc crAétios riii(jui<H:iit, et (jii'il irnporlîiit tic lui barrer la route du IrniM* dont elle espérait trop clairement la possession. 11 prouva ce désir, cette brif^ue, ces intrigues d'ailleurs véritables. Il répéta son accusation d'empoisonnement. Au moins il persuada Phares et Jean du péril que les menées d'Aétios leur préparaient.

Ceux-ci ne l'ignoraient pas. Ils s'évertuaient constamment à neutraliser, Tune par l'autre, ces deux ambitions funestes à l'avenir d'Irène. Ils avaient cru que Staurakios rompait alors 1 équilibre délicat en sa faveur. Il démontra que la balance inclinait au bénéfice d'Aétios. Irène tourna son courroux contre lange superbe et impétueux. Un ordre indiscutable lui prescrivit de quitter aussitôt le Palais Sacré. Quand il en fut sorti, elle-même y rentra sous la protection de Nicétas.

Cet effort l'avait épuisée. Elle s'affaissa de nouveau. Quelle rage elle ressentit à ne pouvoir dompter son mal. Inutilement Phares composait des élixirs. Quelques heures ils restituaient h 1 impératrice une force fragile. Bientôt, s'habituant à leur effet, le corps ne réagissaitplus sous leur énergie. Astrologues et médecins, nonnes et ermites échouèrent dans leurs soins différents. Mince, longue, le visage creusé, les bras faibles, Irène se consumait entre ses cubiculaires attentives, sous les courtines de son lit d'ivoire, ou dans les coussins de sa haute cathèdre.

IRKNK KT LKS EUNUQUES 4»*

Jusqu'en février, Bythométrès et Nicéphore conliureiit les élans des (iictieux adversaires. Jean rassurait sa disciple quand elle se plai<^nait dVHre devenue l'esclave d'une chair dolente, de livrer Byzance aux mains des fous.

Il advint qu'on se battit aux portes mômes du palais. De ses appartements, Iiènc ouit le tumulte des bagarres et un refrain de la rue cjui raillait son mal, sa mort prochaine. Une partie des Scholaires soudoyés par Staurakios se rebellait contre les ordres de Nicétas et contre la troupe fidèle. L'impératrice prétendit montrer incontinent qu'elle était encore en vie, et qu'il seyait d'attendre pour exiger sa couronne. Elle obligea ses femmes à la parer des lourds ornements impériaux. Moribonde, et le délire dans les yeux, appuyée sur ses filles d'honneur, elle supporta la charge de sa dalmatique, des métaux mêlés aux broderies, de la couronne double, des joyaux géants. Bythométrès, Phares et Nicéphore furent prévenir les sénateurs de s'assembler au Triclinion de Justinien pour y convoquer, avec leurs comtes, les oiliciers des Scholaires et des Excubiteurs.

Irène, en dépit de tous les conseils, se présenta devant la curiosité du peuple que l'émeute attirait entre la Grande l^glise et l'Hippodrome. Elle espérait les acclamations usuelles. La foule earda le silence. Peut-être ce mutisme exprimait-il la stupéfaction de voir si changée la belle impératrice, la magicienne omnipotente. Subitement les amis d'Aétios qui le pré-

4 I '->. in K N I-: I ; r i - k s k i; m n uns

cédaient crurent li;il)ilc <\i' faire une ovation a la sou veraine. Iniincnsi; nn<î huée leur répondit, cai- l;« promptitude (1(; leur arrogance, l'avidité de Léon, (rère de l'eunucjue, la cruauté de leurs vengeance», l'iniquité de leur adection pour des personnages brillants et lettrés, mais criminels, les avaient rendus complètement impopulaires.

— Despoïna, qu'as-lu (ait de ta main vigoureuse, celle consacrée par les évoques a Nicée ?... cria sur une borne un moine décharné, sordide... Pourquoi livrestu Byzance aux bourreaux de ton (ils ?

— Périssent les eunuques !... souhaita le peuple d'une voix tonnante.

Sous le faix de ses ornements, Irène pensa délaillir. Par un ciel gris de février, le vent dur jetait la poussière aux visages, inclinait les arbres nus des jardins, chavirait le vol des colombes, étirait les oriflammes à la pointe des mats rouges, attristait encore l'aspect de la ville, de ses façades noircies par les siècles, de ses pinacles dédorés. La multitude se massait, redoutable, hâve, polvchrome et muette, dans l'attente d'une catastrophe. C était jusqu'au loin, sur la place, et dans les rues déclives, un champ de tètes humaines dardant sur Irène des regards inquiets ou méchants. Un silence horrible, un silence de cauchemar pesait sur ce grouillement d'àmes hostiles. Irène ne put davantage supporter l'assaut de cette pensée aux mille visages accusateurs. Les partisans d'Aétios, avaient compris le ridicule de leur enthousiasme infime et isolé devant

IRÈNE ET LKS EirNL(^)LKS 4 • -^

le hlàmo inn()inl)rabl(\ Ils s'étaient enfin tus. l'n instant lut sinistre.

Alors Bythonictrès coniniaiula que les (Candidats défilassent entre la foule et l'impératrice. F^es armes et les pas lerrés retenlirenl. Les lances brillèrent. Les bulïleteries blanches, pic[uées de rouge, changèreni l'appareiiee des ciioses. Irène put, sans trop d'avilissement, se dérober, ;i l'abri des haies militaires.

Son entrée dans le Iriclinion de Justinien (ut accueillie respectueusement. On lui rendit au complet les honneurs du protocoles Klle siéga sur le trône parmi les vénérations du sénat romain. Cela lui valut une confiance meilleure. S'étant recueillie quelque peu, elle changea le discours préparé. Staurakios lui parut le fauteur de la malignité publique. Klle parla pour l'accabler de son jnépris comme un serviteur infidèle, ingrat, stupide. Elle rappela qu'elle avait dû payer une lançon pour le tirer des mains barbares, après une défaite honteuse. Rn récompense, il vouait la Ville l\ l'anarchie des factions pour ciiausser la pourpre, ii la laveur des troubles. Byzance accepterait-elle jamais un eunuque pour empereui?

Le Sénat tout entier se récria. Debout dans ses stalles il applaudit longuement. LUe reprit son discours en comparant les résultats prospères de son administration personnelle aux conséquences lamentables de l'initiative ([ue Staurakios s'arrogeait. Victorieux des légions d'Orient mal pourvues, mal organisées, se moquant de diplomates ineptes, l'ennemi

4l4 IRÈNK KT LES EUNUQUKK

dévastait les rôt^loiis lydiennes. Knfin, [)()ur combattre Aétios, rinipnident suscitait une révolte dans le thème de Cappadoce. lJ(;puis (jue le mal la terrassait, elle, un vent de calamités soufflait sur Tcmpire. Bon exécuteur de sa pensée souveraine, ce ministie ne pouvait rien spontanément. Narruére, sous une direction iuf^énieuse, il n'accomplissait (|ue des choses bonnes et justes. Maintenant, livré h lui-même, il perdait l'Ktat, en refusant la collaboration du curopalate, du logothète des finances militaires, et du logothète du trésor privé. Que les comtes, que les officiers, que les Excubiteurs, que les Scholaires jugeassent entre elle et lui, entre la maîtresse et Tesclave î

Aux derniers mots de la péroraison, elle se dressa sur le trône, dans la châsse de ses hardes orfèvrées. Très pâle, elle entrevoyait l'approche de la mort, et pis encore, la ruine de l'empire qu'elle avait voulu donner au Saint-Esprit afin qu'il régît indéfiniment le monde. Pareil h la cire des cierges, le visage luisait dans l'ombre des franges perlées. Les flammes de ses beaux yeux athéniens semblèrent deux feux éloignés, peut-être empruntés au soleil de l'auréole devant laquelle s'érigeait l'estrade impériale. Elles transmettaient évidemment l'éclat de la pensée divine parmi les illuminations des pierreries bénites et sacrées. Malgré ses quarante-neuf ans, Irène fut admirable en sa haine intellioente, douloureuse.

Sénateurs et officiers l'acclamèrent tant que les hérauts durent imposer silence. Ensuite, rassise, elle

sacBa

prononça, contie Staurnkios, la lorniule de déchéance, l'interdiction pour tout soldat d'obéir au ministre placé hors la loi. l-cs comtes ])roniirent leur sanction.

A la sortie du Triclinion la loule lui lut clémente. Elle respecta le génie de cette femme, son courage ijui, pour la seconde lois, alï'rontait les invectives d'une populace égarée.

Tout rentra tlaus l'ordre, et le soir même. Frappé rudement par le décret impérial, Staurakios vomit le sang dès qu'il liit parvenu dans sa demeure.

Le canir et les poumons étaient malades. Ses médecins et ses devins lamiliers le rassurèrent pourtant. Ils lui promirent chaque jour et son rétablissement et son avènement à 1 empire. Il languit jusqu'au mois de juin, et trépassa lavant-veille du jour où les bourreaux punirent ses amis rebelles de Cappadoee.

Quand les choses eurent repris leur cours régulier, Jean Bythométrès jugea propice le moment de faire aboutir enfin le mariage entre Irène et le Franc. La puissance des Arabes croissait terriblement. Les forces de l'empire paraissaient devoir être, un jour, trop débiles pour résister à l'élan fanatique de Tlslam. L'idée que servirent les croisades, plus tard, occupait, depuis quelques années, l'intelligence des euuu([ues. Il fallait contre rimmigration d Asie lancer les Barbares du Nord (jue civilisait déjà le christianisme. Unir Karl à l'Athénienne c'était simplement reconstituer l'empire intégral du Premier Constantin. Irène

désiiit vivjîiikîhI ccAlv concliisiorj (K* ses œuvres. Au mois clo mai, Jean Hytiiométrès s'cmhaïqua pour la Sicile, J^a<i^iia Uome, discuta sans faraud succès avec les Lalins. L(; pape exigeait la reconnaissance de sa suprénialie spirituelle par le patriarche, et mAnn; un droit d(^ contrôle sur Tortliodoxie. J*rétentions inacceptahles pour le sentiment byzantin. Léon III lut là-dessus intraitable. L'ambassadeur poursuiMt son voyage, (ranchitles Alpes, parvint dans l'Kcole Palatine auprès du vénérable Alcuin. il travailla tout un automne avec le jeune Eginhard qui le questionnait sur les choses de rOrient. Mais leunuque jugea ces gens peu subtils dans la dialectique, et loin d'égaler es intelligenc es érudites de l'empire grec dont ils copiaient seulement les modes extérieures tant celles des laïcs que celles des ecclésiastiques.

Dès la deuxième audience, Karl sembla fort enclin h la déférence pour Irène. Il approuva les panégyriques composés par Jean, et qu'on lui lût. Par malheur, les prélats de Rome détenaient l'influence . Cela fut manifeste lorsque le Franc, assez mal pourvu de majesté, eut interrogé Bythométrès sur les chances de convaincre le patriarche, de le soumettre au pape. Grand, noueux et voûté, barbon, la tête massive, les sourcils en broussaille , la moustache ridiculement longue, Karl parlait vite en latin. Poliment, il se flatta d'avoir obtenu le titre de patrice, et d'être, par là, quelque peu Byzantin. Il marchait, ce jour, dans une sente de jardin, sous les sorbiers dont les

fruits de corail tombaient, se mêlaient ii la poussière. Ses énormes pieds en chaussons de cuir écrasaient bruyamment les cailloux ii chaque pas. Le poil blond de ses mains s'illuminait au soleil. Il parla des Saxons <[u'il avait dû massacrer, des Sarrasins et de la tacti([ue propre ;i I(*s battre, des Lombards et de leur jriossièreté, des missionnaires qu'il avait envoyés sur l'I^lhe et ({ui fondaient des villes au milieu des Infidèles, selon les principes écrits par César et par Auguste. Du pape Léon, il (il un fervent éloge, se félicita de l'avoir rétabli, malgré certains brigands astucieux, sur le siège de saint Pierre, et surtout d'avoir suivi les conseils de cet esprit actif. Tout à coup il s'arrêta, se redressa, montra, d'un doigt malpropre, le ciel d'automne, et confia qu'avec le secours de la Providence, il irait bientôt à Rome, pour un acte important. 11 souhaita que Jean Bythométrès alors s'y trouvât avec d'autres Grecs renommés. A cela, l'eunuque reconnut la vérité de maints propos assurant que le pape couronnerait Karl, et le déclarerait empereur d'Occident. L'ambassadeur eut voulu tirer du barbare une certitude. Mais, en se promenant, on avait atteint les étables de la ferme royale ; et le barbon oubliait tout à la vue de ses ànesses blanches, présent des Aquitains. Pataugeant parmi le fumier, il les caressa l'une après l'autre. Il gronda le beiger, le souflleta tout à coup. Cet homme roux et bossu s'en fut, gémissant, sous les coups de la suite que ne se priva point de le crosser

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avec ses bâtons, ni de rire, d'une manière sauvage, et tant, que leurs grosses langues blêmes, leurs dentures ébréchées apparurent jusqu'au fond des gorges, l'.nsuite Karl s'agenouilla pesamment: il se mit ;i traire un<' ânesse dans un gobelet détain qu il remplit, qu il vida par quatre lois, sans se relever. A cliaque lampée, les Francs crièrent « Iloch ! Hoch ! », et se claquèrent les cuisses en signe de Joie. Leurs blouses de laine fj-ondaient laidement sur leur dos. Leurs colliers d'or n'étaient pas travaillés. Dans leurs bagues de plomb s'enchâssaient des pierreries superbes et très rares, dignes d'orner les iconostases. Leurs figures rougeatres étaient rasées de près, et leurs chevelures blondes serrées en des bandeaux de cuir vert. Mille taches souillaient leurs brayes. Par contre, avec leurs lonofues tresses mêlées à des rubans d'arofent, leurs Jones rondes, leurs yeux bleus, et leurs robes impudiques collant à des corps mamelus, les femmes étaient belles, en dépit d'une gaucherie sournoise. Que Jean fut un eunuque, ce les bouleversait. Elles l'examinaient insolemment, puis rougissaient quand ses regards les prenaient en faute de curiosité luxurieuse. Aussitôt elles cachaient leur confusion en se parlant à l'oreille, et en riant aux éclats comme leurs époux, leurs frères, leurs amants.

Bythométrès fut reçu dans des salles bassement voûtées, garnies de stalles en bois sans sculptures, et de tables en pierre très polie. Aux murailles resplendissaient les boucliers pendus, les épées, les lances

et les haches. Il no put boire leur hydromel, ni leur bière, ni leur lait aigre. Il gela dans les chambres trop vides et humides dont une botte de foin bouciialt mal la meurtrière. Le leu ne flambait (jne dans la salle royale. La place de chacun était marquée i» distance de ràtre. Et (juand il avait plu tout le jour, les gens mouillés se disputaient des préséances, l^arfois ils sortaient poui-, à Técart, vider leur (juerelle. Un seul rentrait suant et pâle, sans qu'on se permit de Tinterroffer sur l'issue du combat. Le lendemain les corbeaux criards et repus indiquaient le buisson où gisait le moins adroit au maniement de la terrible Iramée. Malgré la pluie, les jeunes gens nageaient tout le jour dans la rivière, domptaient leurs chevaux gris, s'exerçaient à la fronde. Ils repoussaient les sollicitations des vierges pour l'emporter en sautant des obstacles difficiles. Les moines étaient bruns comme des latins, gras h souhait, bons chanteurs. La plupart s'occupaient à faire construire des églises par les captifs de guerre. Partout on fendait la pierre, on gâchait l'argile, on superposait des blocs. Et les moines s'empressaient autour des travaux, le froc relevé dans la ceinture par-dessus leurs jambes velues. Avec leurs croix faites d'un bàlon et d'une tiaverse en 1er, ils hâtaient brutalement les eflorts des maçons, des charpentiers, des forgerons, de ceux qui défrichaient la broussaille, labouraient le sol, semaient le grain, ou revenaient pliant sous le poids des bètes tuées h la chasse.

Personne no comprouMÎt la logi(|iir' de Bythométri-s, personne cntie les guerriers, entre les prêtres. Quant aux évù(jucs de l^oine, leur ifçnorance les remplissait de présomption. Il ne les inquiétait pas de savoir si le lesous fut coneu de toute éternité par le i^araclet dans la (orme a venir de la Panagia, ou s'il a procédé de la nature humaine avant d'être choisi par le Theos. Ils adoraient le Christ à cause de ses miracles, et surtout celui de la résurrection ; et ils avouaient une grande peur du Diable. Hors de là, rien ne leur semblait clair. Les préoccupations de Jean excitèrent leurs sourires. Ils le surnommaient « le Nuaire » parce que sa parole leur semblait fort obscure. D'ailleurs ils ne lui passaient point d'être eunuque. Cela les intéressait exclusivement. Cela les maintenait en singulière joie. D'autres le plaignaient comme si la plus extraordinaire calamité lui fut échue. D'autres le méprisaient ainsi qu'un être abject. Dès qu'il eut acquis l'assurance du couronnement prochain , dès qu'il eut constaté les préparatifs du départ pour Rome, il se hâta de prendre congé.

Toutefois, il ne quitta point la ferme royale, sans avoir eu avec Eginhard un entretien presque décisif. Il ressortit que Karl avait, depuis la venue de Bythométrès fréquemment exposé les avantages de Tunion. Le rêve de souder en sa main les parties du monde régies par Constantin le Grand séduisait infiniment l'orgueil de Karl. Obtenir ce résultat sans guerre lui semblait heureux. S'il n'avait pas accordé d'autre

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audience à l'euniKjue d'Irène, s'il prolongeait au loin ses excursions de chasse, c'était par crainte d'éveiller, en ce moment, les susceptibilités de Rome hostile aux orthodoxes, et surtout à un ami du patriarche Tarasios.

Les deux ministres convinrent qu'après la cérémonie du couronnement, un ambassadeur grec pourrait être admis à régler les préliminaires d'une entente. Plus tard des légats francs se rendraient à Byzance.

Jean Bythométrès avait, sans le savoir, persuadé les gens de l'Ecole Palatine , Eginhard particulièrement qui lui reprochait naguère d'employer quarante mots pour un, d'embrouiller l'histoire par l'abondance de considérations inutiles, par des récits superflus touchant les Sarrasins, les Bulgares, les Petchenègues.

Sur le chemin du retour, Jean se demandait comment Irène accueillerait ce barbare grisonnant qui se jetait à genoux, devant ses nobles, pour traire lui-même les anesses. A l'idée répugnante des embrassements qui joindraient la fine Athénienne au colosse germanique, il se railla d'avoir repoussé l'amour de cette créature d'élection, jadis, afin de la livrer lui-même au (ils d'une Khazare, puis au descendant des Teutons. A ce prix cependant, Byzance et le Paraclet, avant peu, assujettiraient l'univers. Les Eons domineraient la bêtise du Mal incluse dans les forces des Barbares.

Et il s'exaltait au spectacle de son idée victorieuse poui' omettre l'obsédant regiet de n'avoir pas, un jour de soleil tendie, pressé, contre son cœur l'adolescence passionnée d'Irène, sous les yeux du Typhon de métal

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({iil ciachail, eiilrr; les l>iiissons de cytises, une eau torse dans tiii bassin rempli de cailloux verts.

Les fleuves (iiii coulaient limoneux (rt v.'iirissants les plaines f[ni s'étalaient verdoyantes ou rousses sous les pays de nuages errants, les ombres des forôts qui dégagèrent les sains parfums de leurs essences, les vents qui sifflèrent dans les futaies, les monts qui s'entassèrent sur les horizons encombrés, les neiges des cimes que le soleil enflamma, que la lune bleuit, la mer glauque et féroce qui mordait aux bordages la galère de Venise, les villes blanches et dorées qui s'étagèrent dans les vapeurs des rives, ce ne furent que les décors négligeables de cette lutte tragique entre une idée et un appétit dans la tête d'un vieil eunuque majestueux pour les saints des serfs craintifs, des esclaves empressés, des matelots naïfs, des officiers déférents.

Au retour, Jean Bvthométrès se heurta contre un Aétios tout-puissant et adversaire. Ange haut paré de belles boucles, et formidablement musclé, il reçut le curopalate avec une afï'ectation de condescendance. La cohue d'une clientèle aussi bien militaire qu'ecclésiastique précédait le patrice, se rangeait sur son passage, et le suivait en une longue théorie de personnages arrogants. Comme il aimait la musique, des porteurs de cithare et des joueurs de flûte l'accompagnaient partout. Ils tiraient mille sons de leurs instruments s'il demeurait en silence. Les solliciteurs attendaient la fin du concert pour lui présenter leurs sup-

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pliqucs, et les fonctionnaires pour lui soumettre leurs travaux. Ilabilenieiil il obli<^ea Bytlioniétrès de lui rendre compte de sa mission, au milieu de ces gens dans le vestibule de Chalcé, où ils (irent attendre le voyageur, afin (ju'il ne rencontrât personne du Palais avant leur coterie chatoyante, impudente, historiée d'insignes neufs.

Le curopalate flaira le piège et se contenta de dire, sur le ton le plus familier, en ami, ses impressions futiles. Puis il invita le ministre i\ le suivre chez l'impératrice h qui d'abord il devait le récit impartial de ses pérégrinations, de leur résultat.

Aétios pâlit, mais ne quitta point sa chaise faite do quatre défenses d'éléphant et d'un cuir souple que ses esclaves transportaient en tous lieux. Ainsi, la plupart du temps, se trouvait-il assis, dans les tours, les jardins, ou les salles vides, alors que les plus grands personnages demeuraient droits sur leurs jambes. Une robe soyeuse, entièrement blanche, serrée par une ceinture d'émaux, enveloppait son corps d'athlète. Il maniait élégamment une canne en rondélies alternées d'agate et d'ambre que surmontait un reliquaire d'or et de cristal enfermant un ongle de la Vierge.

Ses partisans muiinurèrcnt ; ils paruienl s'indigner lorsque Bythométrès l'eut abandonné sans attendre la réponse. Aétios penaud se contenta de sourire, puis d'interroger promptement quelques émissaires revenus aussi d'outre-mer avec le soufïle des mômes vents ,

coinnu; s'il les Icimil, au moins pur devanl lui, pourlcs égaux (lu (Miropalule.

Dans le laboratoire, sous les erocodiles pendus au plafond parmi des loufTes d'herbes africaines et des pentacles de bois sculpté, Jean apprit de Phares que le beau ministre avait, depuis la mort de Staurakios, manœuvré sans une faute . Evidemment cet ange blanc visait à mettre sur le trône de la Maj^naure, son frère Léon, domestique des Scholes d'Orient qui ralliait à soi les iconoclastes du parti militaire. Il importait de soutenir contre cette double et redoutable ambition le nouveau logothètedu Genikon, Nicéphore, dont la prudence malicieuse sauverait seule Irène et l'empire. En parlant, le vieillard tisonnait les feux de ses cinq athanors avec une tige de fer, sans paraître incommodé par les vapeurs sulfureuses répandues dans la salle. Elles planaient sur les matras, les manuscrits déployés, les grenouilles en cage, les collections de minéraux et de métaux qui parsemaient les tables en cèdre bariolées de nombres et de chiffres, de formules mystérieuses, de symboles bizarres, de courbes géométriques, de lettres hébraïques et de mots arabes, d'hiéroglyphes extraordinaires. Tout cela parut l'intéresser mieux que les nouvelles rapportées par Jean, mieux que le danger des compétitions intestines.

Irène fut au contraire nerveuse, véhémente, acritée. Ses cheveux que la teinture avait rougis, chargeaient abondamment son profil roide àTépiderme halé. Maigre, elle semblait avoir grandi. Plutôt était-ce un éphèbe

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ardent qu'une matrone dif^ne ou qu'une souveraine altière. Avant la fin des réponses, elle posait d'autres questions pressantes, hardies. Elle allait et venait, siégeait un instant sur le bord de la cathèdre, surgissait vaillante, pérorait, retombait rageuse et anéantie. Alors le pape dédierait au Franc la couronne impériale ? Plus une heure même n'était a perdre si Ton voulait que l'ennemi naturel des orthodoxes devint leur porte-glaive. Elle désigna tout de suite un spathaire pour se rendre auprès de Karl. Elle serrait les mains de Bythométrès, le remerciait avec des épithètes douces. Même devinant le regret de cette âme héroïque, elle plongea ses regards généreux dans les yeux troublés de l'eunuque. Sans mot dire, elle s'olïVit, douloureuse, aimante, sensible, éperdue, et se laissa baiser lentement les mains. Jean put tenir Irène palpitante contre sa poitrine. Elle baissa les paupières afin de l'imaginer jeune et désirable comme dans le jardin d'Athènes. Autour de lui ([ui frémissait, elle fut onduleuse, CîMine, très longuement. Leurs larmes se mêlèrent dans un baiser timide et délicieux.

Après le silence d'une triste songerie, Jean comprit que leur désir essentiel n'était pas de se chérir ii la façon d'amants nigauds, : il fallait parfaire l'œuvre née de leur communion mentale et ancienne. Le premier, il efFaça d'un geste tout leur attendrissement, et recommença de traiter la question grave. Ils dissertèrent.

Byzance ne pouvait d aucune manière s'opposer aux

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actes (lu pape, du h'ranc. IJien qu'aux seuls hériliors lôgilinies tics (À'îsars, il appailiiit df (lisj)(îns(T !<• litre d'euipercur (rOccidenl, les armes ni les ressources de l'état <rrrc ne per'iietlaient de souhîver elïicaeement une telle revendication. Karl et i^éon 111 savaient tout de cette faiblesse, à tel point que les prélats de Home pressaient déjà leur ami de conquérir la Sicile. Irène l'avaiL appris. Autrefois, du reste, le pape Adrien s'adressait à elle et à son fils comme aux justes souverains de Rome; il les considéiait tels dans les actes publics pendant toute la durée de son pontificat. Luimême avait décerné le qualificatif de (( Très Pieuse » à la restauratrice des images. Au contraire, Léon, dès son avènement, s'était déclaré l'homme-lige du Franc. C'était officiellement la négation de la suprématie nominale reconnue à l'empire d'Orient. C'était la déchéance proclamée des successeurs de Justinien. L'équivoque de l'hégémonie romaine jusqu'alors admise par le monde était nettement dénoncée par la première autorité morale des Latins. Par suite, on déniait à Bvzance le privilège de revendiquer un droit souverain dans les afTaires de la chrétienté.

A constater cette déchéance, Irène et Jean décidèrent de ne pas récriminer. Discuter cette situation, c'était la reconnaître ouvertement. Il seyait d'agir d'autre manière. L'impératrice oublia son mal et les remèdes. Sortie de Daphné à la tête de ses cortèges, elle voulut conduire le spathaire jusqu'au vaisseau qui le mènerait vers le Franc pour arrêter le pala-

IRÈNE ET LES EUNUQUES ^in

(lin sur la route de Sicile en lui oflVant, comme dot, tout l'empire d'Orient avec la main de la Très Pieuse.

Ainsi la bataille et la déroute seraient évitées. Ainsi la force des Barbares blonds serait acquise à la défense, à la îîloire du l^u'aclet. C'était l'union cbarnelle des deux moitiés de l'empire romain (jui se (lanceraient pour les Temps, comme, dans les familles heureuses, les seconds cousins se lient par maria^^e afin de sauver l'intégrité du patrimoine et les traditions des ancêtres.

Irène se souciait peu ([ue Ivarl fut un barbon sans politesse, naïf et géant. L'histoire des ànesses la fit sourire. Peu lui importait. Le spathaire (ut chargé de dire au Franc que l'Athénienne, élue comme épouse par feu l'autocrator de Byzance pour ses qualités plastiques et son génie, renommée par le monde pour avoir terrassé les iconomaques et contenu les Sarrasins au delà du Taurus, que cette belle impératrice l'aimait : il était, sur le monde, le seul empereur digne d'elle, h cause de ses exploits, ;i cause de sa puissante sagesse.

En efVet, à l'est du Hhin et des Alpes, Byzance passait pour une ville de légende, (|iiasi divine, où se rencontraient les esprits délicats d'Europe, d'Asie, ceux qui conservaient l'héritage des sciences incluses aux cerveaux des races chaldéennes, égyptiennes, helléni([ues et latines. Or, cela même, sous le symbole humain d'Irène, se présentait h l'orgueil de Karl, à lui qui, pour imiter les Grecs, avait (onde son école pala-

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tiiie, relevé les collèges ecclésiastifjues, et fiiil r;issfnjbler les inanuscrits précieux dans les abbayes.

Irène ne doutait pas fju'il serait flatté, l'^n Tépousant elle lui donnerait l'investiture réservée aux (^ésai s. Il ceindrait légitimement la couronne du grand Constantin. 11 prendrait possession de l'héritage laissé par Auguste, Marc-Aurèle et Justinien. Le spathaire partit avec ces idées de Phares et de Jean, probablement décisives.

Le jour de Noël, Charlemagne fut proclamé dans Rome empereur d'Occident. Peu de temps après débarquèrent à la Chrysokéras Tévêque d'Amiens Josse et le comte Helgaud. Ils venaient répondre aux propositions du spathaire.

Alors ce fut , dans Byzance , un grand trouble. Aétios justement adjugeait à son frère le commandement sur les thèmes de Thrace et de Macédoine. Ainsi lui avait-il mis dans les mains l'armée propice au coup d'Etat. Nicéphore n'avait pu s'opposer à ces manœuvres sans risquer trop, bien que son ami Siginnios, gouverneur de la Thrace, se trouvât ainsi destitué. Dans le moment même où le bel eunuque pensait tenir le sceptre, l'apparition des Francs anéantit son espoir entier. Ses ennemis, les anciens zélateurs de Staurakios se réjouirent bruyamment, approuvèrent le dessein d'Irène, sur les gradins de THippodrome, sous les arcades des nymphées, sur les bornes des carrefours. Ils louaient l'impératrice de ce génie qui réunissait en une seule omnipotence les empires d Orient et

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d'Occident, qui jetait le monde dans la main grecque. Ils vantaient son administration cjui très opportunément exemptait alois les citoyens des taxes perçues d'ordinaires aux portes d'Abydos et Hiéros. La gloire du n()m romain allait s'épanouir à nouveau du Levant au Couchant. Maints hosannahs furent chantés dans les églises avec un enthousiasme inouï.

Aétios lut possédé de tlépit cl de rmcui". Aniour du Palais, il s'agila, mena grand l)iuit, entraîna ses musiciens, ses olHciers, ses dignitaires, leur suite impudente et somptueuse. Par cent moyens oratoires, confidentiels, pécuniaires il attaqua les hésitations des consciences. Les troupes de son frère Léon manœuvrèrent, défilèrent, terril)les, dans tous les (juartiers de la capitale. La cavalerie galopa dans les avenues pour les acclamations de groupes apostés et gagés. En outre, d'ombrageux caloyers redoutant le joug du pape, furent incités à défendre l'orthodoxie du haut de l'ambon, et dans les narthex. Aétios se rendit en personne chez les patrices, les honorables, les archontes. Il les assaillit d'arguments. Chevauchant un superbe étalon blanc à la crinière flottante, ec recouvert d'une housse purpurine, le patrice, au centre d'un escadron lumineux, cataphractaires en armures, seigneurs dorés, parcourut sans cesse les voies publiques pour faire halte au seuil de chacun. Parfois, quand il comptait une afïluence suffisante, il arrêtait son cheval, obtenait le silence, et discourait à la face des marchands, des charpentiers, des matelots :

— Votre pays, ne sera plus qu'une petite province de l'empire Irjiiie ! Notre Très Pieuse Irène se laisse troiiijjer par l;i (ouiherie des Lutins, comme elle se laissa tromper par les trahisons de Staurakios. Méditez ceci, gens de Hyzaiic<' !... La politique d<* Karl vise îi rasservissemciit de tons les peuples... Voilà longtemps déjà ([u'il prépare la machination prête à réussir aujourcriiui... Uappclez-vous le hniit (jiii coiirail du temps où noire Constantin divorça... On soupçonnait déjà les desseins du pape et de ses barbares. Qu'ils l'emportent ; et l'empire des basileis ne sera, pour le Franc, qu'une terre étrangère, qu'une terre conquise dont la fertilité comme les commerces enrichiront l'Occident. Pleurez tous, l'aigle romaine va s'envoler vers les Gaules. . . Nous avons cru pouvoir obéir à une femme, sublime à la vérité. Ce fut notre erreur. Nous sommes devenus sa dot. Elle apporte à son époux vos villes pour meubles, vos âmes pour esclaves, vos contrées pour tapis^ vos églises pour reliquaires!... Tout cela va parer la maison de Karl.

La multitude et l'élite acceptèrent aisément ces raisons parce que, dépendant d'une faction organisée et apte à s'emparer du pouvoir, chacun se pensait à la veille du triomphe. Si le mariage se consommait, la chance disparaissait d'acquérir une charge lucrative au cours de troubles successifs. Tel fut le calcul parmi les politiques.

En vain Bythométrès et Tarasios prêchèrent-ils que, . loin de réduire le vieil empire des Césars en province

de ses états occidentaux, Karl se hâterait de prendre le titre grec, de se fixer à Byzance, de fondre l'Occident et l'Orient dans l'unité romaine aussitôt reconstituée. Inutilement Phares citait-il maints exemples historiques pour montrer que, depuis sept siècles, le rêve de tous les l)ail>ai'es envahisseurs se proposait une pareille fin. Par suite, le civilisateur des Gaules et de la (icrmanie, r»'lu du clergé latin ne faillirait [)oinl ii satisfaire ainsi le désir manifeste de ses pères. 11 ceindrait, par-dessus la couronne de fer, le laurier des Césars et le bandeau des Basileis.

Or, comme la popularité de Nicéphore s'accroissait auprès de la classe moyenne, Irène ne craignait plus Aétios ni Léon. Bythométrès pensait avoir étaJjli l'équilibre entre les deux forces des ministres en nourrissant leur rivalité. Excellent administrateur, Nicéphore enchantait les contribuables dont il dégrevait les charges censitaires. Nul qui ne vantât cette sagesse de financier. La prospérité de la patrie doublait sous celte direction aux calculs impeccables. Aétios n'était plus que l'homme des nobles, des riches, des ambitieux, des stratèges. Et ceux-ci, de par leurs besoins d'argent demeuraient a la merci de Nicéphore. Toutefois, les conspirateurs professionnels tremblèrent de se voir réduits, sous l'autorité franque, ii l'état de citoyens paisil)les. La ville fourmillait trop de héros sans aveu, de capitaines dénués, d'archontes sans sou ni maille, de soldats en congé, de moines chassés des couvents, ([ui vendaient leur appui, leurs épées, leurs sermons

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au parti le; plus riche, et qui vivaient de cela. La compélillon (TAétios, de fiéon contre Irène leur promettait trop de iacilités pour tendre alteiiiativenient la main vers elh^ et vers eux. Donc ils allèrent par les rues excitant, avec des prêches et des cris, Tindi^nalion publique. Nicéphore appréhen(l;i «[u'ils ne convainquissent la populace. Il les fit stipendier en sousmain par SCS amis Nicétas et Sisinnios, au nom d'Irène. Mais cette clique n'aimait pas l'impératrice. Vétérans et moines stupides raillaient l'intelligence de la souveraine, la niaient, la traitaient de vieille empoisonneuse, rappelaient les morts singulières des deux Isauriens, du patriarche Paul, de Staurakios. Et comme ils tenaient à voir les largesses se prolonger, ils publiaient h tue-tête, la munificence, la sagesse et l'esprit de Nicéphore le Logothète.

L'astucieux financier laissa faire. Indifférent, sceptique en apparence, il n'empêcha point qne son nom fut répété avec honneur. A Bythométrès il disait que cette tactique était utile pour atténuer le prestige très inquiétant d'Aétios. Bonhomme, voûté, les mains lourdes et la panse évidente, Nicéphore simulait une humble malice dédaigneuse des apparats. Il affectait lui-même l'économie. Son extérieur était sans faste. Presque chaque soir on le vit traverser au pas d'une vieille mule, les places, pour aller dîner chez quelque marchand arménien, chez tel ou tel orfèvre, chez un de ces foulons dont l'opulente et tumultueuse corporation l'adorait. Ces artisans remplissaient à la fois la tâche

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des blanchisseurs, des teinturiers, des stoppeurs et des tailleurs. Dans une cité d'élégances ils accédaient partout. Ils colpoitaient l'opinion chez les familles, ils jouaient le rôle de confidents auprès des belles et de leurs assidus. Ils employaient nombre d'ouvriers, de serviteurs; ils achetaient à mille marchands les matières des teintures, et à cent armateurs les cargaisons de tissus précieux. Leur inlluence rayonnait en tous sens. Dans les rues où s'aggloméraient leurs honlicjues, leurs at(îliers, leurs séchoirs, ils s'imposaient maîtres et seigneurs. Ils entretenaient tout un clergé pour leur saint patron. Nicéphore les émerveilla par son entente des habiletés commerciales.

Irène crut pouvoir compter sur eux et sur lui. Elle négligea tout à lait les bandes éloquentes et impudentes d'Aétios qui, d'ailleurs, lassaient un peu la loule. Les eunuques avaient aiFronté tant de séditions qu'ils s'accoutumaient à n'y prendre garde. Bythométrès et Phares, maîtres dans Daphné, traitèrent magnifiquement l'évèque d'Amiens et le comte Helgaud. On se mit i) discuter les détails de l'alliance, en nécfligéant Aétios, ses rhéteurs et ses musiciens qui faisaient retentir les échos du Palais.

l*endant plusieurs jours Daphné et Chalcé furent en fête, lout odorantes du fumet des festins, toutes sonnantes de chœurs pieux et profanes, tout embellies par les processions de clergés somptueux suivant les reliquaires et les chasses, haussant les bannières aux reliefs de broderies et de joyaux mons-

4,^ imiNK KT M'.S KLNU^fEH

liuciix, ])r;m(liss;mt les croix (Tîn-frcnt rt (l'or, los stntucs dos sérapliiijs ii Ixml de, liMtnpos écarlate». Dans 1ns coins, sur les terrasses, évoluaient les bandes de la ^arde en uniformes coruscants sous les chenilles et les crinières des cascpies. Les sirnandres d(' la Sainte Sagesse frémissaient longuement aux coups des maillets. Les rumeurs de l'IIippodrome naissaient, grandissaient, décroissaient continûment, selon les péripéties des courses. Interminables et reptiliens les cortèges défilaient en bel ordre, s'étageaient sur les marches des escaliers géants, luisaient au soleil, s'éteignaient dans l'ombre, pénétraient les polygones des édifices à coupoles bleues, les remplissaient de leurs salutations hiérarchiques, de leurs présentations cérémonielles, de leurs éloquences grammaticales. Les hérauts sonnaient dans leurs cors d'ivoire. Les scribes couvraient d'écriture les parchemins. Les serviteurs emportaient des plateaux et des cratères. Les esclaves se baissaient en courant sous le poids des amphores roses et fauves. Les nègres balançaient les litières au rythme de leur marche souple. Les sécateurs des jardiniers cliquetaient en taillant les buissons selon la forme de tétraèdres, de pyramides, de cônes, de cubes, d'animaux véritables et fabuleux, paons et crocodiles, dragons et hydres ; comme si l'horticulteur magicien se plaisait à travestir le lègne végétal en bêles orgueilleuses ou hargneuses, et à l'armer de becs, de gueules, d'ailes, de griffes. Car Byzance tout entière, en dépit de ses opinions diverses, s évertuait pour

IRKNK KT LKS EUNUQUES 4^5

l'éinervelllement de rév(>(|uc Josse et du comte Hel-

gaïKi

L Athénienne elle-même s'occupait d'être parfaite. Le soin de sa parure 1 accaparait au milieu de ses cul)iculaires anxieuses, attentives, expertes et légères. Avec Phares, elle passait des heures à éprouver les thériaques nouvelles qu'il composait. iMisemble ils triaient les herbes salutaires. Le matin et le soir Irène se baignait dans des essences toniques , dans le jus acide des limons. Apparaître au I ranc comme une fée singulière et quelque peu dangereuse, cela lui semblait la tache importante, il (alhiit asservir ii son charme de princesse étrange le barbare défiant, pour, ensuite, régir cette volonté d'empereur victorieux, et celle de ses bandes moqueuses, de ses évèques intrigants. Toute à cet espoir, elle ne s'inquiétait pas de la lue, ni de ses tumultes momentanés.

Pourtant Aétios lui présenta une délégation d'officiers, d'honorables qui, s'étant prosternés devant elle, lurent une harangue. Ils 1 avertissaient de se prémunir contre tels sénateurs enclins à lui disputer le droit de choisir un maître pour Byzance. Investie du souverain pouvoir par la volonté tlu peuple, 1 impératrice ne devait-elle pas conserver intégralement cette faculté suprême? Le factum dénonçait les propos des soldats déclarant que si les prêtres latins avaient pu soumettre lancienne Home au Franc, lépée des Grecs saurait bien écarter les barbares de in Home nouvelle.

Irène haussa les épaules et les congédia sans autre

436 IHKNE KT LKS EtJNUQUKS

i'épons(; qiio dc^s présents et des loiiituges rebitives ii leur rhélorifjue. Mlle irall()ii:i point une iiieiileiire ;itt<'ntion aux députés des thèmes militaires qui piotestaieiil contre le commandement de rimpénétrable, du sévère Léon, nouveau stratège en Thiace et en Macédoine. Bythométrès leur fit comprendre que bientôt un empereur, materait avec Irène, les ambitieux.

Contents d'abord de cette assurance et de superbes dons c[ui leur lurent prodigués, ces mandataires des soldats se répandirent dans les lieux publics, aiin de participer à la liesse des fêtes. Dans les carrefours prêchaient les moines et les capitaines d'Aétios. A les entendre, il seyait de craindre que les grades de l'armée grecque ne fussent distribués aux nobles francs, dès leur arrivée sur le Bosphore. Cet argument frappa les émissaires des thèmes. Ils furent pris de colère. Comme ils détestaient Aétios et Léon, ils refusèrent cependant de s'enrôler dans le parti. Or, les foulons s'agitaient. Ces gens de commerce avaient une médiocre confiance dans les capacités économiques du Barbare et de ses prélats. Ils dénigraient aussi, par avance, cette union peut-être néfaste aux intérêts du port, des armateurs et delà Ville. La simplicité des Germains, leur rusticité même ne pouvaient-elles pas édicter des lois somptuaires désastreuses pour le luxe général, cause de la richesse byzantine. On fit circuler des mandements d'évêques latins accusant la mollesse et la magnificence des Orthodoxes, les désignant ainsi que les pécheurs condamnés par les prophéties de saint Jean,

dans tous les versets de l'Apocalypse. Aux foulons se joignirent les orfèvres, les corroyeurs et les charrons, les émailleurs, les parfumeurs, les architectes :

— Nicéphore le Logothète nous sauvera seul du Franc et de Tavidité de Léon, frère de l'eunuquo... Triomphe Nicéphore!.. Il n'ignore aucun des intérêts de la Ville; tandis que notre très pieuse Irène nous oublie dans le laboratoire de son alchimiste... Périssent iiéon et les eunuques. Triomphe Nicéphore le sage Logothète !

Les émissaires des thèmes se rallièrent à ce cri. Nombreux, déterminés, conscients de la force qu'ils représentaient, le glaive sur le ventre, ils fréquentèrent le quartier des foulons. Etrangers, ils reçurent une hospitalité d'autant plus généreuse qu^on escomptait le prix de leur aide. Nicétas les fit fraterniser avec ses drongaires et ses comtes. Beaucoup des militaires qui n'avaient obtenu d'Aétios que des promesses insuffisantes se réunirent à ces camarades des provinces. Les scholaires peu à peu désertèrent le parti de Léon, pour se rapprocher de leur chef et de Nicéphore. A la liFi de l'été, la population marchande et la garde du Palais s'acoquinèrent. Ia' patrice Sisinnios et son fière Nicétas ouvrirent leurs palais aux principaux de la laclion. On banquetait autour de leurs tables (jue les changeurs et les maîtres des corporations fournissaient abondamment. Sous le faix des volailles, des fruits, et des outres pleines, trottinaient les mules en files qui se dirigeaient vers le seuil des deux frères. Les

438 ïnÊNE ET T,KS EUNUQUES

(If'piilôs (les thèmes appelèrent leurs amis df l;i jiiovinee. Du campa daris 1(;k jardins de Sisinnios (jni s'étendaient jus(ju'au Bosphore. Ce fut une ripaillr continue. Comblés par les riches, deux questeurs, Serantapichos et Théoktistos, couvrirent de leur autorité judiciaire ces désordres qu'Aétios dénonça.

Mais Bythométrès aimait que les ^ens hostiles au bel homme pussent lui opposer d'infranchissables obstacles. Il encourageait de son mieux Nicéphore qui fut promu logothcte général. Le quartier des foulons s'enguirlanda. Le dimanche suivant, avec une grande pompe, le cortège corporatif fut remercier la Panagia de Sainte-Sophie pour cette faveur. Bythométrès crut maintenir l'équilibre, en faisant, par Irène, flatter tantôt le superbe patrice et tantôt le logothète général; tandis qu'il réglait méticuleusement les clauses du contrat nuptial avec l'évêque d'Amiens.

Nicéphore n'aspirait guère à chausser la pourpre. 11 se fut borné au rôle de ministre populaire, si, parmi ses collaborateurs familiers, ne se fussent trouvés des personnages très ambitieux. Les patrices Grégorios et Pétros gardaient rancune a l'impératrice et à Jean parce qu'ils s'estimaient trop méconnus. Ayant convoité le thème de Macédoine ils se résignaient mal à leur échec. Ennemis d'Aétios, qui les avait durement évincés, ils n'excusèrent pas Irène de lui laisser tant d'honneurs. Surtout les patrices redoutèrent que le bel ange bouclé ne livrât la couronne à son frère, avant peu, et qu'eux-mêmes ne fussent alors exilés, ruinés,

dépouillés de leurs biens. Ils accusèrent Bythométrès de faiblesse, et même de trahison. C'était précisément l'heure où, pour la première lois, Nicéphore parut dangereux, les convives de Sisinnios et de Nicétas avant, certain soir, liissé le fifros locfothète sui- un pavois et Tayaut promené par tout le (juartier des louions h la tète d'une ibule considérable, chanteuse de relrains subversifs, amie de militaires turbulents. Jean et Irène ne jugèrent pas le moment opportun pour diminuer le prestige d'Aétios et de Léon en les démentant. Le curopalatc fil entendre à Grégorios (ils de Mousoulacios (ju On ne pouvait lui conférer alors la dignité de stratège en Macédoine mais ([u'on le nommerait dans un autre thème.

Impétueux et téméraire, le solliciteur n'accepta point cette mesure dilatoire. Il courut se jeter aux pieds de Nicéphore, lui promit, afin d'abattre Aétios, le secours de sa famille entière qui comptait plusieurs chefs de légions. Ceux-ci jusqu'il présent hésitaient entre les scholaires de Nicétas et les Thracésiens de Léon qui leur pi'oposaient également des pactes. Non sans calmer le rebelle, non sans protester de sa vénération pour l'impératrice, de son admiration pour Aétios, le logothète général accueillit l'offre. Les questeurs Théoktistos et Serantapichos persuadèrent les soldats dans les casernes de Chalcé : « Aétios et sa clientèle pressaient Irène dans Kleuthérion pour (pielle associât Léon a l'empire. Les légionnaires supporteraient-ils que le frère dereunuf[ue les commandât ? Mieux valait Nicéphore. »

44^ IHK.M-; KT LKS KINUOUES

Mal instruites des choses, les tr()uj)es crurent ii celte fable, d'autant plus que Nicéphore, fit, à plusieurs reprises, (ouettcr avec ostentation clans inippodronie de pauvres artisans cjui Tavaimt, en un nioinentd ivresse, dénommé Hasileus et Autoerator. On choisit un soir où Sisinnios et Nicétas traitaient les émissaires des thèmes, où le logothète universel dînait chez l'un de ses louions. Au sortir de table, les ouvriers avec leurs maîtres reconduisirent le ministre jusqu'au Palais Sacré. Les légionnaires des Mousoulacios et les scholaires de Nicétas, exaspérés par les défis des Thracésiens, saluèrent avec les épithètes impériales l'invité des marchands.

Au lieu de les combattre, les partisans d'Aétios et de Léon estimèrent que, par cette audace, leurs adversaires se perdaient. Donc ils se contentèrent de les huer copieusement. Le gros Logothète distribua des coups de pied cruels h ceux qui voulurent lui passer les chaussons de pourpre, ayant arrêté sa mule. Lui se débattit sans trop savoir quelle attitude il convenait de choisir au milieu d amis échauffés, de soldats ivres, d'une populace grisée par des chansons et des clameurs. Cependant, éperdu, sournois, ignorant s'il garderait sa tète sur les épaules ou s'il trônerait à la face du monde, il n empêcha point quelques cavaliers de le hisser sur un cheval magnifiquement caparaçonné dont les orfèvres saisirent les rênes. Et ils le menèrent tous vers l'Augusteon. De mille endroits, les gens accouraient, munis de torches, en

racclamant. Ces torches s'échevelèrent sous le vent d'octobre, lunièrent atrocement. Les soldats s'amusaient à faire un empereur. Ils l)attaient en cadence leurs boucliers avec leurs glaives. Aétios voulut enfin lancer les Thracésiens. Leurs drongaires hésitaient, avouant que cette révolution pour le moins les débarrasserait du Franc, des leudes, des compétiteurs étrangers. Mieux valail ([u'elle s'accomplît. Alors le bel ange sauta sur un cheval, sortit de Byzance et galopa jus(ju'au camp de son Irère. Voyant Lémeute grandir, Grégorios, Petros et Sisinnios la conduisirent jusqu'à la porte de Bronze fermant la (]halcé. Là, ce .Hi octobre, vers dix heures du soir, Nicétas à la tète des scholaires déclara qu'Irène, au lieu du perfide Léon, associait Nicéphore à Tempire. Aussitôt les questeurs du Palais introduisirent, au delii de Chalcé, Sisinnios Tripliyllios, avec une légion des Mousoulacios. Dans les jardins de Daphné, les cubiculaires prétendirent qu'Irène apurait des comptes au fond des caves d'Lleuthérion, avec ses eunuques Phares et Bvthométrès. Nicétas envoya des scholaires la garder, autant pour lui rendre honneur que pour l'empêcher de sortir, et d'ameuter, sans raison, une autre partie du peuple. Au point du jour seulement, le bruit des armes et des chevaux réveilla les serviteurs de l'impératrice. Ils lui montrèrent les avenues occupées par les escadrons de Xicétas, en annonçant qu'xVétios avait pris la fuite. Elle se crut hors de Taflaire, en tous cas. Sans doute Nicéphore l'avait délivrée d'Aétios. Mais que pense-

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raient l'évôquc d'Amiens et If comte llel^aiid de cette aventur(\ Mlle [iria son ciiropolate (rnlh-r ii leur reclierclie, II ne put franchir lesli<(ries des scliolaires. Ainsi elle s'apprit captive.

lia coli're et la raf^e seconrrent son corps, son âme. Elle j)()nssa des cris rauques en se roulant sur sa couche. VA\e invectiva contre Jean (|ni n'avait pas ajouté foi à certaines dénonciations. Les larmes ruisselaient sur la peau mate du beau visage chargé de sa chevelure rougeatre. Phares était malade. Elle se rendit à son chevet. Débile, il ne comprit pas, et refusa de croire aux événements. D'ailleurs il s'endormit, vieillard las et fiévreux, trop soucieux de son mal physique pour s'intéresser aux cataclysmes extérieurs. Parmi le troupeau de ses femmes éplorées, l'Athénienne courut à travers le palais, en se lamentant. Elle eut voulu se rendre h la Magnaure, et convoquer les sénateurs. Les drongaires des sentinelles mandés près d/elle la supplièrent d'attendre. On se battait dans l'Hippodrome, jurèrent-ils. Et ils ne savaient où découvrir Nicétas pour lui réclamer des ordres. Irène entendit les simandres des églises frémir et retentir indéfiniment sous les coups des clercs appelant les fidèles pour la lecture des proclamations que les prêtres devaient faire sur Tambon.

Les jardins frissonnaient dans l'aube fraîche. Un murmure de foules curieuses arriva par bouffées. Irène monta sur une terrasse devant les scliolaires. Elle espéra les attirer dans son obéissance. Elle leur demanda de la conduire au Palais Sacré. Les rangs de-

IRKNE ET LKS EUNUQUES 44^^

meurèrent silencieux, rigides et, en somme, indifl'érents h sa plainte. KUe s'ali'aissa sur le sol, san^rlota. Ses eunu(jues la soulevèrent attendris. Ils la portèrent dans sa cathèdre. Kl le les détesta parce (ju'ils assistaient à sa di'chéance. l^lle les chassa. Leurs pas mous s'éloignèrent.

Soudain, elle imagina que ce mallieur était un châtiment pour le supplice de (Constantin ; et elle vilipenda Staurakios mort, Aétios lointain, Bythométrès présent, lui, qui se blottit dans ses manteaux noirs, le nez pale et les yeux tristes. Elle cria que, depuis ce crime, elle n'avait cessé de souffrir, que l'instinct d'hérédité, que son instinct maternel, lésé par ce sinistre événement, s'était révolté en elle-même, affaiblissant l'esprit par une obsession tragique, usant les nerfs, les organes qu'ils commandent, la chair, le cerveau. Et puis, cet assassinat l'avait certainement rendue odieuse aux yeux des mères et de la multitude sentimentale. De là cet isolement où Tabandonnait son peuple, tandis que les marchands et les provinciaux acclamaient un Nicéphore, tandis que les iconoclastes approchaient du troue un Aétios, après un Staurakios.

Enhn, deux otficiers de Nicétas communiquèrent l'ordre de conduire l'impératrice au Palais Sacré. Irène s'estima sauvée. Le Sénat la seconderait. On accorderait à Nicéphore le titre de César, on l'enverrait régir les thèmes d'Asie. Elle demeurerait la maîtresse. Elle épouserait le Franc.

Vive et hardie, elle se para des ornements officiels,

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(l(;s iiisijrncs. l'Jlc pirlciidil imposer à de misérables advoisjiircs le spcchiclc (rmic magnifique attitude, (^et rdoit a(-('()m |)li, cl coiiiiim' le pîolovcsliaiif lui remellail 1(; scc'plrc, (îlle londil. vai larmes. Son émotion oaoïia les femmes cjui gémircîiit et se lamentèrent. Irène raisonnait tout liant, ;i la manière des théurgistes. Le rythme de destruelion (ju'avait engendré son âme volontaire afin de réduire les forces ennemies du (^opronyme et du Khazar, la dominait donc à tel point (jue, déjà, son afl'ection maternelle avait été trahie par la puissance acquise de h\ fatalité, à tel point qu'ellemême succombait en sa personne morale, et que le (ruit de l'œuvre pénible se dérobait sous sa main.

Les simandr'es retentissaient pour la gloire de l'usurpateur en ce gris matin du i^'" novembre, pendant qu'Irène évoquait son adolescence de vierge philosophe. Avec une dévotion de chaque heure, de chaque pensée, n'avait-elle pas tenté, durant sa vie impériale, la pratique des idées sublimes ? Pourquoi le Théos la frappait-il ?

On l'assit dans sa litière, et elle fut au milieu des cavaliers. Jusqu'au Palais Sacré, elle ne vit que les harnais tendus sur les croupes des chevaux, et les postures roides des soldats bardés . Dans Chalcé même , une double haie de candidats hérissée de lances, lui cacha la foule murmurante et grouillante des fonctionnaires. Au seuil de Daphné, elle réclama la présence de Jean Bythométrès , de Phares . Le drongaire l'assura que celui-ci était à l'article de la mort, et que le patrice Sisinnios avait appelé l'autre.

On la séparait de ses amis. Par dignité, elle ne protesta point, se laissa mener avec ses cuhicnlaires dans ses appartements privés. De lii, elle pnt examiner les troupes occupant l<'s jardins, j^ardant les terrasses et les porches. Tout le jour elle attendit en vain qu'on statuât sur ses volontés. Elle demanda les sénateurs. On lui répondit qu'ils interrogeaient Nicéphoie sur l'AuîXUstéon. cl (lu'ils viendraient ensuite rendre hommage avec lui. I''n apprenant les noms de ceux ([wi plaidaient en laveur du Logothète général, elle céda brusquement ii la colère. Le sacellaire Léon de Sinope, les frères Triphyllios, les autres, avaient été par elle comblés de présents. Ils avaient maintes fois dîné l\ sa table. Elle répéta leurs serments terribles de préférer h toutes choses du monde son amitié. Et elle éclatait de rire, en délirant.

Elle exigea ([u'on lût ([uérir du moins le patriarche. Deux heures plus tard, l'émissaire revint disant que les prêtres et les évèques s'étaient, de bon matin, assemblés autour de Tarasios pour le supplier de soustraire TEglise orthodoxe ii la lyiaiinie du pape, car le Franc ne manquerait pas de Timplanter dans Byzance . Le [)alriai'ch(' ii avait pu se dcbaiiasscr de leurs pieuses objurgations. Lui-mèmc avait, dans Sainte-Sophie, consacré Nicéphore, à 1 aube. Mais Irène refusa de croire à cette prompte trahison.

Vers le soir, il lit grand froid. Elle grelottait. On ne put se procurer de fagots, parce que les gardes avaient la consigne de ne laisser ouvrir aucune porte,

44^) iiu:nk kt lks kunlquks

pas inrinc mlh; des bûchers. Les ciibieulaircs durent envelopper riinj)ératrice dans un manteau militaire, et lui mettre les pieds dans une (ourrure. Ofi alluma des torches résineuses cjui l'enfumèrent.

Glacée, sufloquée, rame en désespoir, t-Uc se blottit dans une calhèdre. La fièvre ne réchauda (jue ses oreilles et ses joues. Vers le milieu de la nuit, une longue rumeur se propagea dans le Palais Sacré, de cohorte en cohorte, gyg'ia les postes établis aux couloirs de Daphné. Les soldats avertirent les cubiculaires, que le patriarche, ayant cédé aux instances des évoques, ayant posé la couronne impériale sur la tète du Logothète Universel dans la Sainte-Sagesse, le Sénat, venait de ratifier la décision religieuse, à la condition que Nicéphore repoussât le joug de 1 Occident, et qu'Irène conservât ses titres, ses privilèges, ses insignes.

Et, comme pour lui garantir cette promesse des sénateurs, les troupes parquées dans les jardins mêlèrent les noms d'Irène et de Nicéphore à leurs acclamations propitiatoires.

L'impératrice eut le courage de se traîner jusqu'au balcon, d'étendre les mains dans le froid vers ce tumulte de voix confuses, d armes bousculées, de chevaux impatients.

Puisqu'elle gardait ses titres et son appareil de souveraine, elle s'estima suffisamment pourvue. Nicéphore lasserait le peuple, comme Constantin, Staurakios et Aétios l'avaient lassé. Avec Taide du Paraclet,

bientôt, elle recommencerait l'œuvre interrompue.

Les soldats criaient et riaient. Les chevaux piafïaient et secouaient leurs mors. Plusieurs lanternes, passant au poinjr d'ombres, éclairaient des cuirasses, des lances droites, des bouchers à terre, des bêtes endormies debout, la crinière pendante et les naseaux vers le sol. Lt nulle autre vie n'était, jusqu'au loin entre les façades aux colonnes indistinctes, entre les massifs d'oliviers, de lauriers, de cyprès et de cèdres. Seul, le bruit sourd d'une masse militaire cohérente, anxieuse disciplinée, prête aux alertes, animait l'obscur de la nuit.

L'impératrice se relir.i. On referma les vantaux de la baie. Que Tarasios l'eut trahie, c'était maintenant la seule cause de la rage impériale. Elle imagina la (igure élégante du patriarche, cette barbe soigneusement émondée, cette taille avantageuse, ces mains fines, cette mine allable et ironique ii la fois, puis sévère. Et chacune de ces qualités, pour certaines qu'elles parussent, n'excusait pas la confiance d'Irène en ce fourbe. Elle ne se pardonnait pas de l'avoir élu, au lieu d'autres, fidèles et loyaux. Elle eut voulu le faire saisir, battre de verges, aveugler, jus({u'ii ce (pie la mort raidît cette prestance, étouffât le cliarme de cette parole fleurie. Et, à défaut du traître, Irène empoignait sa gorge, crispait dessus ses ongles furieux, afin de punir sa propre erreur.

Autour d elle, il n'était personne à qui elle put confier sa peine. Ces eunu(|ues obsé(|uieux, ces filles peureuses étaient depuis peu de temps a son ser-

vice ; car, soufïVMiitf», (;lle s'exîispôrjiit fréquemment, cl ("liiissail de sa présence, di's la moindre faute, les serviteurs étouidis ou maladroits. lOlle se fit appoilcr du vin de Sanios, y trempa du pain, sans louelu r aii.\ autres mets qu on disposa devant elle sur une table d'onyx. La (umée des torches noircissait le marbre vert des murailles, et forçait les yeux à laimoy(M' bien (ju'on éventât le milieu de la salle avec les plumes des chasse-mouches. La li([ueur chaleuieuse sucra la bouche d'Irène. Et elle goûta de Taise ;« savourer. Alors ses paupières s'appesantirent. Sa tète pencha. Elle s'assoupit dans la cathèdre de cèdre, à Lombre du dais de pourpre. La flamme dansante des torches changeait à chaque instant l'apparence de sa figure pour l'effroi superstitieux des filles cubiculaires qui la contemplaient. Elles préférèrent ne pas écarter la table, ni la coupe, ni les mets, de peur de la réveiller; car elles étaient fort émues par cette affliction. En sorte que l'impératrice finit par s'accouder entre les plats, et ronfler. Les pendeloques du diadème s'incrustèrent dans un gâteau de fruits qui servit d'oreiller à la Très Pieuse.

Vers l'aube, les mouvements des cavaliers, la sonnerie d'une trompette lointaine abolirent ce sommeil. S'étant redressée, Irène constata sa dégradation^ et que le vin répandu tachait aussi ses vêtements. En un coin de la salle, reposait un jeune eunuque arménien, brun comme Actéon, roulé dans sa robe bise à bandes d'argent. Deux petites cubiculaires

s'étaient endormies embrassées; leurs tresses étaient mélani£ées, leurs voiles confondus. Les autres avaient été ailleurs se coucher. Irène profita de cette manièro de solitude pour réparer son désordre. Puis elle frappa dans ses mains. L'eunu(|uc bondit ; les cubiculaircs se mirent à genoux. Des esclaves entrèrent avec les miroirs, les bassins d'argent, les boîtes h cosmétiques, les fioles de parfums. Il pleuvait sur les chevaux piteux, sur les feuilles rousses, sur les façades grises, sur les mosaï(jues brillantes, sur les casques des soldats en loniïs manteaux écarlates.

Irène ressassa quelques heures ses chagrins. Un des messagers qu'elle envoya dans Chalcé, revint annoncer que Nicéphore, avec les patrices de sa faction et les principaux du Sénat, s apprêtait à lui faire visite. Elle descendit dans la grande salle de Daphné et prit place sur le trône double du Copronyme, après avoir commandé qu'on otat les autres sièges. Elle obtint facilement qu'une centuine de candidats, sous les ordres d un comte, garnissent les murailles, à sa droite et à sa gauche. Plus de cinquante moines, abbés, prêtres et prélats qui lui vouaient toute leur gratitude pour avoir relevé les images saintes entourèrent son trône. Les cierges allumés, les croix hautes, ils entonnèrent un los a l'impératrice quand Nicéphore entra derrière les hérauts.

Interdit, il sarrèla. Tous demeurèrent stupides devant la posture orgueilleuse d'Irène et cet appareil sacré. Très humble, en balbutiant, il montra qu'il

45o IRKNK KT I>i:s EUNUQUES

n'avait pas voulu chaii^^or ses souliers noirs contre les souliers de pourpre, désiiaiil tenir cette investiture de la Dcspoïna môme. Kt il bredouilla, peut-être honteux de son ingratitude, cai" Irine l'avait maintenu en sa i)lace de chartulairc bien qu'il eût été nommé par les amis de Constantin au temps où, rebelles, ils avaient reclus la Très Pieuse dans Kleuthérion. Aussi rcpétalt-il maintenant qu'il ne se faisait nulle illusion sur ses mérites particuliers. A son obscurité le privant de jaloux il devait sa chance. On l'avait, au reste, désigné contre son espoir.

Et le gros homme voûté demeurait là, debout, mal à l'aise, bien que le diadème de pourpre serrât ses cheveux grisonnants, bien que le sceptre remplît sa main blafarde et potelée. Au souvenir de leurs anciens serments, les patriccs baissaient les yeux. Quant aux sénateurs, ils ne savaient que dire, encore qu'ils eussent rédio'é des homélies dont les parchemins roulés occupaient leurs mains velues.

Irène ne les dégagea point de leur gène. Muette, elle semblait une relique dans la somptueuse châsse de ses insignes que gardaient les moines, les abbés, six évoques aux dalmaliques d'or, cent soldats blancs, colossaux et immobiles.

Nicéphore continua de multiplier les assurances de son dévouement. Il la supplia de so fier. Tout ce que la maîtresse des Romains exigerait de son esclave, il s'empresserait de le (aire. Aucune pernicieuse aventure, il le jura, ne devait suivre un événement fâcheux pour

elle en apparence seulement. Môme il blâma ceux (|iii maintenant agissaient envers leur souveraine comme Judas envers le Christ.

A vrai dire, la foule de Sainte-Sophie n'avait pas été unanime pour exalter le Logothète général. La colère de la rue, celle des cloîtres lui paraissaient dangereuses. Irène avait trop souvent rallié le peuple à sa cause. Il seyait, pour quelques jours encore, de Tamadouer, de la ménager, de lui rendre possibles certaines velléités de domination, afin qu'elle parut s'associer à la fortune du nouveau Basileus, et la consacrer ainsi.

Néanmoins Grégorios lut un discours assez bref exposant l'urgence d'ouvrir le trésor secret des Isauriens que rimpératrice ne devait plus détenir seule puisqu'elle agréait le concours de Nicéphore et du Sénat.

Irène mesura leur avidité et leur besoin de récompenser largement les fauteurs de la révolution, les émissaires des thèmes, les officiers des Thracésiens, tous les partisans d'Aétios qui se déclaraient à présent pour le Logothète général. Par l'appât de l'argent, elle pensa leur soutirer des garanties. Feignant de ne point apercevoir les patrices ni les sénateurs, elle s'adressa directement au Basileus :

— Homme, je suis certaine que c'est le Théos qui m'élcva, moi, bien qu indigne et fille sans aïeux nobles, jusque sur le tronc d'empire. Aussi je n'impute qu'il moi-même et à mes fautes les causes de mon abaissement. En tous lieux et de toutes manières que

4ij2 IIIKNK KT IJCS EtNfi.UKS

le nom du Solf^iiciir soil Ixiiil Hoiic, jiyaiit invoqué le seul Koi (le lous les rois, el. le Seigneur des seigneurs, je lui athiJMierai Ion élévation; car je crois que, sans un signe de son omnipotence, rien ne peut advenir. Le succès de tes agissements prouve que les bruits répandus sur ton compte étaient vrais. Si j'avais permis qu'ils persuadassent ma prévoyance, nul ne me désobéissant, tu eusses péri. Or, rassurée par tes protestations et tes serments, j'ai voué ton destin et celui des tiens au Théos qui commande le monde par l'entremise des princes et des rois. Aujourd'hui, par conséquent, je te respecterai comme l'empereur promu par Lui-même. Voici que je te prie d'épargner ma faiblesse, et de me laisser, pour consolation d'un incomparable désastre, le palais d'Éleuthérion que j'ai construit de mes mains...

Cette allocution d'une âme courageusement résignée n'émut qu'à demi les sénateurs, les patrices. Ils se concertèrent un instant autour de Nicéphore. Le besoin d'argent les pressait. Des corps de troupes étaient peu sûrs. Certains menaçaient de rejoindre Aétios et Léon en Thrace, si l'on manquait aux engagements pécuniaires. Sisinnidos et Grégorios avaient vidé leurs caisses. Les foulons ne voulaient plus dénouer les pans de leur bourses. A tout prix il fallait obtenir d'Irène le fonds des Isauriens. Les patrices soufflèrent h Nicéphore cette réponse :

— Si tu désires, Despoïna, que les privilèges te soient conservés, jure auparavant sur les bois de la

Vraie Croix, par toute la vertu tlivine, que tu ne dissimuleras rien des richesses impériales. Aussitôt j'aviserai pour ([u'on te rende publiquement les honneurs ; et j'assurerai ta quiétude, dans l'avenir.

Irène s'étonna qu'ils ne discutassent pas ses revendications. Elle se demanda s'ils étaient résolus a violer leurs promesses dés qu'ils posséderaient, avec lOr, la sécurité. Néanmoins elle se leva, quand on eut apporté la relique suprême, se signa, tendit les mains.

— Par les bois vénérables et vivifiants de la Croix, je ne cèlerai môme pas une obole !

Alors elle dit que Jean Bythométrès n'ignorait aucun secret d'I^^leuthérion, et qu'il saurait les mettre en possession du trésor isaurien. Les sénateurs renvoyèrent quérir dans le palais de Sisinnidos où il était captif. Ils ne permirent pas qu'elle lui donnât l'ordre hors de leur présence, ?S'icéphore étant allé recevoir dans Chalcé les délégations du port.

Blême, faible, appuyé sur un bâton blanc, reunu(|ue arriva entre ses gardiens. Irène et lui se contemplèrent désespérément lorsqu'elle lui confirma Tordre de livrer leurs richesses aux principaux du Sénat. 11 ne répondit qu'en se prosternant. Ce silence signifia leur regret aussi d'avoir sacrifié leur amour d'Athènes pour une telle fin ignominieuse, l^^lle le bénit en fermant les yeux. Elle ne souhaitait pas le voir, informe et vieilli, se rappeler leur jeunesse héroïque, leurs jours de science passionnée au bord de la fontaine où le tvphon crachait une eau tordue.

454 IHKNK KT m: S KINUOLKS

Il partit sans avoir pioiioncr' un mot. Fllo îiUentlit en vain son rrtoiii-.

Elle alleiulit jnscju'à riicurc où le palriec Gréfroiios la vint chercliei- ii la trte de Tescorte ordinaire. Xicéphore consentait à la (aire paraître sur le parvis de la Grande l^glise devant le clergé, devant les troupes. Elle crut un moment h ses espoirs de partager tout. Quand ils avancèrent ensemble, la double acclamation les salua, sincère et unanime, vociférée par les bouches militaires, ecclésiastiques et laïques de mille et mille têtes casquées de fer, mitrées d'or, voilées d'étoffes multicolores, coiffées de calottes diverses. Visages bruns ou hâves, enthousiastes ou extatiques, enivrés par la vue des étendards, des bannières et des oriflammes, parle sondes fanfares, le retentissement des simandres, les bruits rythmiques des gestes en armes, les essors des pigeons et des corneilles autour des pinacles lumineux; cela depuis le fronton de l'Hippodrome jusqu'aux mosaïques de Sainte-Sophie baignant dans le peuple noir des moines qui fourmillait, qui grouillait au pied des colonnes et des statues équestres.

A côté d'Irène, l'empereur nouveau marchait, corpulent et soucieux. L'ironie d'un sourire crispait sa bouche dédaigneuse, les paupières de ses yeux étonnés. La couronne d'escarboucles et de perles n'était qu'une toque ronde sur la tignasse grise. Il louchait sans cesse vers l'agrafe de joyaux qui retenait h son épaule droite le manteau d'ample pourpre à longs plis cylindriques. Son

IRÈNE KT LKS EUNUOUKS /\î)î)

dos courbé de scribe semblait fléchir sous les honneurs indus; et il regardait l'Athénienne à la dérobée, avec un air tantôt narquois, tantôt humble, tantôt haineux. Pourtant, il la remercia d'avoir exactement remis à l'état le fonds isaurien. Elle garda le silence, et sentit qu'elle commettait une faute. Quand elle voulut la réparer en prononçant quelques paroles d'alliance, un higoumène merveilleusement barbu commençait le discours d'accueil au nom des confréries.

Or, au moment de pénétrer dans la magnificence illuminée du sanctuaire, Nicéphore, d'un doigt levé, arrêta l'impératrice. Aussitôt elle fut entourée de dignitaires obséquieux. Le patrice Grégorios lui représentait à voix basse, entre ses révérences, qu'il ne seyait point il la Très Pieuse Irène de remercier publiquement le Théos pour l'avènement du Basileus. Il ne convenait pas que le maître des Romains parût devoir son élévation à un autre choix qu'à celui du peuple et des légions.

Grave, avec un peu de tristesse feinte dans les yeux fugaces, cet homme gracieux commentait la loi des hiérarchies, pendant que défdaicnt, en s'inclinant au passage, les fonctionnaires, les officiers, les prêtres, tous les gens de cour. Lui-même, après chaque phrase, saluait de sa tète aux cheveux lisses, peignés vers les sourcils, vers la barbe courte et soyeuse. Il gardait les mains en croix sous le manteau blanc que barrait une large bande d'azur verticale depuis le cœur jusqu h la cheville du pied gauche. Irène ne put réprimer les très-

/\-)C) JRKNE KT M:s KINUQUES

saillcmciits de (loiilciiis cl de r;ifr<- rjni secouèrent son otre chiiis lii cliàssc de l'Iiahit eérénioiiiel. Mais, dédai- «^iiaiit d(; r('>j)l KjiK'j', cWc demanda ([iTon la conduisil dans Mleulln-rion si les trésoriers du Sénat avaient fini de recevoir Taigent. Gré^orios donna les ordres nécessaires. Trois clievanx blancs attelés à un char du J^ilais s'avancèrent. Le patrice aida respectueusement Irène h prendre place. lAii-môme sauta sur un coursier. L'on partit au milieu d'acclamations. Des cavaliers précédèrent et suivirent. Consternée, Irène ne s'aperçut pas d'abord que l'on se dirigeait vers le Pelagion. Ensuite, fdle crut que l'on choisissait un détour pour des raisons de police.

Le char s'arrêta sur le quai devant la passerelle d'un dromon. Comme l'impératrice poussait un cri de surprise et de révolte, Grégorios dit :

— O maîtresse des Romains, les hommes sages estiment que tu te reposeras mieux au monastère que tu fondas dans l'ile de Prinkipo. L'air v est plus sain que dans le paysage d'Eleuthérion. Et tes religieuses te chérissent. Veuille m'autoriser h t'v conduire.

— Voilà donc l'effet de vos promesses ? Atterrée, elle n'objecta plus rien. Avant que le signal

fut donné aux rameurs, elle s'informa de Bythométrès. Grégorios répondit que les sénateurs avaient conseillé à l'eunuque de regagner Athènes, sa patrie, pour instruire de son art non pareil la jeunesse. On l'avait embarqué sur un vaisseau mettant à la voile. Alors elle exigea du moins un reçu des sommes livrées par

son cnropalatc. Le patrice la contenta sur ce point.

A la vérité, le séjour dans l'île ne fut pas si dur (|uVdlc avait craint. I/hivcr âpre et précoce fit goùler les avantafres de la retraite, quelques jours. On assure (prcn abordant, elle se fit mener dans sa chambre, se coucha, dormit (juarante heures. Au bout d'une ([uinzalne, elle apprit que trois oKiciers des Scholaircs, et un ami de Nicétas avaient été étoufles dans un cachot desNoumera, pour avoir accusé l'empereur de répandre ses largesses parmi les manichéens au détriment des orthodoxes. Les turmarques des scholaires au premier mouvement de leur indin-nation, eurent l'audace de traverser le Bosphore, et de venir se plaindre auprès de rimpératrice.

Entourée de ses nonnes et de ses chapelains, dans une salle faite de mosaïques admirables qui perpétuaient le souvenir des Douze Apôtres avec leurs images gigantesques, elle reçut ces hommes aux cuirasses écailleuses, aux lourdes cnémides, aux manteaux d écarlate. Ce fut une audience impériale sans que les chambellans ecclésiastiques omissent rien du protocole. Les turmarques se commentèrent longuement. Des juges militaires envoyaient au supplice les familles haïes parles foulons qui régentaientla ville. Bien que Nicéphore eiit congédié les ambassadeurs de Karl en leur décernant tous les honneurs et en leur adioif^nant un héraut grec chargé de reconnaître l'Empereur d'Occident, on craignait, en Sicile, l'invasion des Francs papistes. Irène recueillit ces doléances, les fit rédiger

458 IHKNK I;T LKS KLNL<^)LKS

surl'hourc par sos moines, et transmettre au liasileus, afin d'acconiplii' un acte de gouvernement.

Six jours après, une galère atterrit vers le soir. Irène soupnit avec Tabbcsse. Le palricc Grégorios accompagné de matelots entra dans la salle, se piosterna, puis lut un ordre l)rer d'exil dans Tilc de Lesbos. Les matelots emballèrent vivement les bardes, la vaisselle et les ustensiles de rimpératricc qui, dans sa colère, invectivait. Comme elle résistait, quatre eunuques furent introduits. Ils lui jetèrent une étofï'c sur la tète, l'enveloppèrent, toute, Vy serrèrent, et l'emportèrent ainsi bâillonnée jusqu'à la nef.

Dans le château d'arrière qu'on avait tendu de quelques tapisseries, ils dénouèrent le drap. La mer était grosse et le vent déchaîné. Irène dut céder au pouvoir du mal le plus ridicule et le plus vil.

Ou la déposa sur la plage que dominait la citadelle de Mitylène. A l'ombre d'une tour carrée, dans une sorte de redan, plusieurs maisons de bois s'adossaient contre le mur de défense. En l'une qu'envahissaient les chardons et les plantes aiguës, les matelots débarquèrent les coffres remplis dans l'île de Prinkipo. Grégorios pria la souveraine d'accepter momentanément ce logis. 11 assura qu'on préparait des appartements meilleurs.

Inerte et digne, elle ne hasarda nulle remarque. Sous les yeux surpris des sentinelles, elle s'installa, dirigeant le travail des religieuses qu'on avait transportées avec elle. Grégorios fut ému cependant. 11

IRÈNE ET LES ELM'ol ES 4^">9

s'occupa de lui découvrir un meilleur frite. Mais le gouverneur de Mitylène n'osa point en désigner de peur (|ue Nicéphore le destituât. Toutefois, il lui convenu c|u'on abandonnerait à l'impératrice la jouissance d'un temple payen, très antique, sis non loin de la lorteresse, sur un étroit promontoire borné de trois cotés par l'abîme liquide.

Ce fut là qu'Irène, quelques mois encore, vécut. Elle n'y mourut pas solitaire. En ce même lieu d'exil, Bythométrès, Phares, Aétios et Marie d'Arménie qui avait elle-même ameuté son monastère contre l'usurpateur du troue isaurien, furent déversés par une galère de Constantinople. A peu près folle, Marie parlait toute seule, continûment. Phares agonisait. Aétios avait eu la dextre tranchée en se défendant contre les massacreurs de son frère dans l'isthme de Callipolis avec le dernier escadron de ses partisans. Bythoniétrès cachait son hydropisie sous une cagoule noire, et aussi les blessures suppurantes que lui laissaient les fers d'une détention consécutive à la révolte éphémère des Athéniens, admirateurs d'Irène.

Au bord de la mer violette, devant les lumières illimitées du ciel, parmi les plissures d'un terrain rose et jaune parsemé de myrtes, d'oliviers poussiéreux, les vaincus se navrèrent ensemble, conscients d'être h jamais exclus du monde glorieux. Ils abritèrent leurs lamentations et leurs silences plus lugubres sous le chaume qui recouvrait la toiture naguère béante du vieux sanctuaire. Onze Ephésiens échappés de la

/\(')o imk.m; i;t i,i:s ki .nlolks

l(MnpMr, sous le icMiir (rAlexandre, avaient dédié cet ('(lifico il l;i (Iciiiciicc (1(; I\)S(,'idôn. Une stèle l'attestait encore. U()u<^ics par le temps, les colonnes projetaient une ombre propice anx fatigues , au cliafrriii. I.a. Mai'ic, hideuse et sèche, conversait naïvement avec la Panngia ({u'ellc croyait voisine. A l'écart, le bel Aétios contemplait les eaux changeantes ; parfois, en regardant le moignon de son poing, il murmurait un vers d'Euripide. Indifférent à sa chute, Phares jouissait du soleil matinal, de l'ombre méridienne, de la fraîcheur vespérale. Il riait aux pépiements des passereaux, et respirait l'émanation des herbes chaudes. Avide, il dévorait le miel, le fromage des bergers, en gloussant de bonheur. Les yeux clos, Irène et Bythométrès enlaçaient leurs mains, se les baisaient en silence, et cela si fervemment, que les sentinelles postées a l'attache du promontoire se gaussaient du couple amoureux.

Or, les ressources des exilés s'épuisèrent. Le chef de la chiourne crut devoir leur appliquer la loi vulgaire, et ne leur procurer les aliments qu'en échange d'une tâche accomplie. Il leur confia des quenouilles, de la laine, des rouets. Irène donna l'exemple de la soumission aux cruautés du destin. ]\Iarie chantait, en filant, ses cantiques. Eunuques et impératrices se ressemblaient dans leur vieillesse. Assis sur les débris des degrés payens, sur les fûts des colonnes abattues, ils firent ronfler les rouets, de l'aube au soir. A cause de son moignon, Aétios maintenait sa quenouille dans le coude plié.

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Irène dunna l'exemple de la soumission.

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On dit que Nicéphore naviguant dans les eaux de Lesbos, en l'été de Tan 8ov3, (ut curieux de voir les déchus.

Il débarqua sous le promontoire, escalada les sentes, se fit livrer passage par les sentinelles, et marcha vers la colonnade en ruines. Il trouva ses prisonniers à la besogne. Amollis par l'âge, flétris, leurs bajoues blettes, les eunu(|ues se drapaient dans les lambeaux d'haljits jadis somptueux. Leurs pieds nus pressaient les pédales des rouets. Marie chantonnait. Comme en un trône, Irène siégeait sur un chapiteau rompu. Un chillon de pourpre contenait ses cheveux gris, et une vo\)e de laine noire à frauf^es violettes ondulait le loncr de son corps éti([ue. La main gardait un grand bâton. Devant elle, le rouet et la ([uenouille étaient prêts pour la reprise du labeur.

Nicéphore resta debout. Parce qu'il était vêtu d'un costume militaire, ils ne le reconnurent pas d'abord. Ils le prirent pour un ollicier. Sa cuirasse de bufïleterie, par-dessus la tunique bleue, reproduisait les exactes apparences en relief d'une nudité virile et herculéenne, les muscles des mamelles, les plis du ventre, le trou du nombril. A partir de la taille tombaient, contre les caleçons, de lourdes lanières Ijlanches, terminées par des têtes léonines d'onyx, d'agathe, de topaze, d'argent. Un court manteau d'hyacinthe, brodé d'un aigle de soie et agrafé sur l'épaule, recouvrait d'une capuce sa tignasse grise. Nulle autre arme qu'un barreau d'ivoire ne le chargeait.

Après avoir r(''j)()iKlii a un signe du dehors, un marin s'approclia de lui :

— Ravoii (lu (llirist, souffre* ma parole. Voici le vent favorable ; et, si tu ne le défends pas, les matelots vont hisser les vergues de la galère impériale.

A ces mots, les eunuques, Irène se regardèrent; et leurs yeux se signifièrent qu'ils devinaient exactement la qualité du voyageur. ]Mais elle le laissa dans son trouble, et attendit qu'il parlât.

Nicéphore se décida :

— Je te salue, Très pieuse maîtresse des Romains.

— Ne mets pas une ironie indigne de nous dans ton discours,... répondit-elle, hautaine et simple.

— Est-ce de l'ironie? Sept mois viennent de s'écouler depuis l'heure où, malgré moi, je fus porté à l'empire par les ennemis de tes eunuques. Et cependant je balbutie.. : je demeure sans voix, quand j'approche.

La tristesse orgueilleuse d'Irène lui reprocha :

— Toutefois, tu m'as reléguée à Lesbos, tu m'as pris les trésors d'Eleuthérion, tu m'obliges h filer comme une pauvre femme pour gagner le pain de chaque jour...

— Byzance est pauvre, l'ennemi pressant, le Sénat cupide. Je n'ai pas les mérites indispensables pour obtenir d'eux ce que je voudrais te donner; et je dus obéir à la voix publique réclamant ton exil... Je suis un humble serviteur : une oreille pour entendre. Ne me condamne pas.

Il ne bougeait point. Les eunuques filaient. Irène toussa péniblement :

— Ainsi que je teTavais juré,... reprit-elle,.. . sur les bois vénérables et vivifiants de la vraie Croix, je ne t'ai pas celé une obole du trésor d Eleuthérion... Par retour, tu devais pourvoir aux honneurs de mon rang, à mes nécessités, à mon repos... J'attends la réalisation de tes promesses...

Narquois comme devant, Nicéphore joua la comédie :

— Avant peu , elles seront réalisées. Le sénat délibère avec les patrices sur cela. Patiente quelques semaines encore.

Alors Irène réprima son désir d'apitoyer le vainqueur :

— Je me sens alTaiblie, vieille. Tache que ta promesse soit plus prompte que la mort. Pour ceux-ci, surtout, j'invoque ta mansuétude. Songe que nous avons fait de grands jours à Byzance.

— Qui l'oublierait?.. Aucun ne l'oublie. Dans l'ile de Prinkipo, aux premières heures de mon règne, les amis n'accouraient-ils pas nombreux pour honorer ton exil?

Irène sourit, avec un air d'indulgence :

— Aussi tu m'envoyas des geôliers au milieu de l'hiver rigoureux. Ils m'internèrent ici, loin de tous.

— 11 le falhiit. Tu n'aurais pas voulu, toi (|ui aimes Byzance , livrer la ville aux malheurs des séditions.

— Je ne l'aurais pas voulu, sans doute.

— Tes vrais amis cessent ils de venir te visiter?

464 IHKNK KT LKS KINL'OUES

Vois : jiii premier voyiif^e (|iie j'cnlrcpreiids pour connaître l'état (les ports, les besoins des îles, je me transporte près (le loi et des tiens, comme un ami fidèle.

— Je t(î congédierai donc en amie, les lameurs doivent monter vers l'horizon avec le vent. Que le Théos couvre Byzance de gloire, et ton règne de félicité... Va...

Elle lui parut si noble (ju'il n'osa poursuivre l'injurieuse plaisanterie. S'étant incliné, il s'éloigna. Les eunuques avaient feint de Tignorer en filant. La folle avait continué de fredonner. Quand Nicéphore fut loin, ils n'interrompirent pas leur tache, par crainte d'un espion capable de raconter une grandeur moindre que n'était leur application à l'humble besogne.

Dans le bruit monotone des rouets Marie, la première, se leva et vint appuyer sa tète sur Tépaule d'Irène lente à recommencer le travail.

— Despoïna... Despoïna... Cesse de rêver ; sinon tu n'auras point accompli la tache, et le maître des ateliers refusera le paiement du fil parce que la quantité ne se trouvera pas entière — Je prie le Théos afin qu'il allège ta peine.

Irène se remit à Touvrage :

— Tourne donc, rouet... file, quenouille

Les rouets tournèrent sans que des paroles se mêlassent à leur ronflement.

Jean tira le fil et l'aplatit sur son pouce mouillé :

— Le soir vient... le ciel verdit dans la pourpre du couchant. La tâche n'est pas achevée.

Irène s'évertua :

— Tourne donc, rouet... File quenouille! Marie ne put s'empôcher de la plaindre :

— Je vois la ialigue de ta face qui s'incline, et tes mèches grises, et un peu de sueur sur les rides de tes tempes !...

Irène toussa.

— Sa bouche est un seul pli amer!... fit observer Jean à Marie.

Aétios soupirait :

— Ses doigts las s'embarrassent dans la laine!... Jean vit blêmir la Déchue :

— Irène, Irène.... Ne te souviens pas d'Athènes, ni de ta splendide adolescence, ni de la palme d'or dans ta main quand tu récitais sur l'Acropole les strophes du divin Euripide.

Elle s'arrêta de filer :

— Comment devines-tu mon souvenir?

— Que regarde-t-elle de ses yeux fixés sur l'horizon de la mer?... interrogeait Marie.

— Quelle douleur regarde-t-elle?... se demandaient-ils.

— Irène, Irène. .. poursuivit la douleur de Jean,... ne te souviens pas de ma tunique parfumée, ni des paroles bourdonnant sur mes lèvres alors fraîches, ni de mon émoi saluant ta beauté.

La vieille le dévisagea :

— Comment devines-tu mon souvenir ?

A voix basse, Aétios remarquait :

4^)() IHK.NK Kl LKS Kf.N U<^LES

— (iomiiH- cllr soiillic d admirer sa niémoii*- !

— Iai Tiis Pieuse goùle le sau^ de loiitcs ses blessures.

— Tliéos î TIh'os î. .. exhala Maiie îi hout de souffrances,... épargne les forces de tes serviteurs !

— Irène, Irène,... criait Jean,... ne te rappelle pas nos promenades le long des oliviers, ni mon rêve, ni mon intelligence illuminant ton ame vierge.

— Tu devineras donc toujours mes souvenirs!... reprochait Irène... Quand cesserai-je de me désoler en oubliant ces choses ?...

Phares haussa doucement les épaules :

— Elle parle d'oublier le bonheur dans Tadversité, comme parle un petit enfant qui ne sait rien de la détresse.

Et toute la tritesse de Jean adorait sa disciple :

— Ses dents tremblent...

Marie les mains jointes adjura la divinité :

— Théos ! Théos ! elle a expié suffisamment... Pardonne-lui...

— Tourne donc, rouet... tourne, tourne.

Ainsi la voix brève et sourde de la Despoïna avec une sorte de rage active son labeur.

— Irène,... implore Jean, de toute son intelligence et de tout son amour,... ne te souviens pas de Byzance étendue sous la proue de notre galère, ni des eaux bleues, ni des collines fleuries, ni des étendards sur les coupoles d'or... Irène, Irène, ne maudis pas le sacrifice que nous consentîmes. Ne regrette pas ma passion

IRÈNE KT LKS EUNlOt'ES 4^7

abolie. Ne pleure pas mes lèvres d'autrefois. Ne pleure pas notre amour soumis aux grandes destinées de nos rêves...

— Ne me demande pas cela... supplie la Despoïna, la gorge sèche,... ne me demande pas cela... En vérité. Jean, ne me demande pas cela... Car je veux, je veux regretter la vue de tes lèvres fleuries, car je veux regretter le baiser que nous n'avons pas pris, l'étreinte que nous n'avons pas eue... car je veux sangloter enfin sur tout ce que m'avait promis ta rencontre, et que refusa la sévérité de ton rêve;.. Que m'importent les années de gloire, les flaques de sang, les acclamations de l'Hippodrome et le cortège des ambassadeurs barl)ares ? Je n'ai pas eu ta force (jue m'avaient promise les yeux. Je n'ai pas eu ton cœur que m'avait promis ta voix... Jean, Jean, Jean!... Tu m'as menti! Tu as flétri en moi ce qui était moi-même. Tu as mis en moi un autre et une autre... Or, quand, après le passage des temps eflVénés, je me retrouve au bout des ans, je reconnais en moi une àme nulle qui ne ressentit pas même la fièvre du crime, qui ne ressent pas le remords du crime. Je suis le miroir brisé d'une ambition aride, la tienne, Jean, Jean, Jean! Mes crimes crient contre toi. Ma vieillesse secoue contre toi les loques de ses chairs fripées... Comment as-tu osé prendre toute ma vie et toute la vie, tous mes bonheurs et tous tes bonheurs, en abusant mon enfance avec la bulle d'un rêve fragile que l'ouragan dissipa. Depuis quarante ans tu es mon espoir, Jean!... Laisse-moi regretter le baiser

4^)8 im;M-: kt lks kunlc^ijeh

que nous n jinoms pas pris, et Ich cintc (jiic iioiih iravons pas eue... Cr rcj^rcl c'est le seul inslanl de joie !... Frénétique, ellr I«miiii;i I<' lond en sanglotant.

— Iri'ne ! Irène î Nos vies se sont trompées î. .. pleura Jean (|ui ne reniait plus la Ijeauté de leurs espoirs... Irène!... Mais le but de notre crreui* valait mieux que nos vies !...

Aétios exalta le rêve perdu, avec le même amour :

— Pense, Dcspoïna, pense a Tempire que nous apprêtions...

— Un empire, qui n'eut connu pour limites ([uc Tanneau du vieil Océan, marmonna Phares.

— Un empire,... dit Jean,... qui eût réuni le cerveau de Byzance au corps robuste des Francs.

Et Marie joignait ses mains dévotes :

— Qui des deux églises eut fait une seule foi har-monieuse chantant chaque matin, chaque midi, chaque soir, 1 amc unique des hommes dans les basiliques épanouies sur le monde d'Orientet sur le monde d'Occident.

Jean supputait encore les conséquences impossibles :

— Tes savants eussent gagné la connaissance des astres.

Phares émerveillé, Aétios, fidèle a son espoir périmé, Marie en extase, tous s'enivrèrent avec le prestige de rillusion :

— Le bruit de la guerre n'eût plus jamais retenti dans les siècles.

— Les fruits de la terre travaillée par tous les bras eussent rassasié toutes les bouches...

IIIKM-: ET LKS KlNKaKS 4^9

— Nous aurions reconnu dans nos cœurs la face du Théos. ..

— Tourne, rouel;... file, (jueuouille,... répondait la Décliuc qui secouait la tète.

Alors Jean conseilla :

— File, Irène, file le même rêve...

— (]omme nous avons filé le destin de Byzance... murmura la mélancolie de Phares.

— Le destin doré de Byzance... confirmait Aétios. ]Mais Irène écarta celle insuffisante félicité.

— Coulez mes larmes, tourne, rouet..., file, quenouille !. ..

l^'.ux se contentaient d'avoir agi :

— Nos galères oui labouré tant de mers !

— Nos armées ont piétiné tant de provinces!

— Nos icônes ont consolé tant de peines î...

— Mais je regrette,... gémit Irène, qui tout à coup se dressa el, par un grand cri de désespoir répondit [\ loutes ces joies imparfaites,... Mais je regrette le baiser que nous n'avons pas pris, Jean !

Celui-ci haussa les épaules et sourit ii cette faiblesse :

— Le bul de notre erreur, Irène, valait mieux que nos vies, que toutes les vies...

Surgit un enfant chargé d'un plal et d'une amphore :

— J apporte le repas du soir... La mer s'assombril, mais les paresseux et les paresseuses n'ont pas achevé la tâche.

Va, du «•este, il menaça fjcntiment les travailleurs. Marie tenta de le fléchir.

47» JMKNK KT LKS EUNUQUES

— ])<)niic, pclil, un peu do vin ii celte pauvre feinine qui pleure, et qui est bien fatiguée.

— On m'a dit de ne rien donner,... refusa récolier timide,... si Ton ne pesait devant moi le poids total de la laine.

— Donne cependant, pour la vieille Irène, un peu de vin... insista Marie les larmes aux yeux.

— Elle paraît bien lasse et triste, mais je ne veux pas désobéir à mon père, en lui donnant à boire.

— J'ai fort soif, mon bel enfant... implora la vieille Irène, brisée.

— Eh bien,... répondit-il, après avoir regardé au dehors si nul ne le surveillait,... je m'assiérai ici, au lieu de remporter l'urne et la corbeille, comme on me l'avait prescrit... Dès que vous aurez fini la teiche, je tendrai l'urne à la vieille. Hàtez-vous seulement, de peur que mon père ne survienne, en me voyant larder.

Il en fut ainsi, ce soir-là, puis les autres, jusqu'aux premiers temps du mois d'août. Alors s'évanouit pour toujours Irène d'Athènes, sept années avant que. soigneusement découpé, poli, serti d'argent, le crâne de Nicéphore le Logothète servit aux ivresses coutumières de son vainqueur, Kroum le Bulgare.

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