LA BARONNE, M. DE CLERMONT
DE CLERMONT, à part.
Comment me débarrasser d'elle sans éclat?... Irène qui est ici! (Haut.) Comment, baronne, seule en voyage... à Toulon!... quelle heureuse rencontre. (Avançant un siège.) Si vous voulez...
LA BARONNE
C'est inutile!...
DE CLERMONT, à part.
Elle a un calme qui me l'ait frémir !
la baronne, s'approchanl de lui froidement. Monsieur le vicomte, vous savez qui je suis ?
de clermont, s inclinant.
Vous êtes charmante 1
LA BARONNE
Neme répondez pas! baronne de Saint-Savin, dernier rejeton d'une illustre maison, tenant à ce qu'il y a de mieux dans la Saintonge et le Poiiou : des malheurs de famille m'avaient obligée, moi orpheline, à me réfugier momentanément sur les frontières de l'Italie, où je voulais \ivre ignorée etsolitaire, fuyant le monde, et surtout les hommes, vous le savez... (A Clermont qui veut faire un geste.) Ne me répondez pas! Si malgré mes serments et presque ma volonté j'ai consenti à recevoir vos visites et même vos hommages, c'est que j'ai pensé que le vicomte Henri de Clermont, un officier français, un gentilhomme, comprendrait tout le prix d'un pareil sacrifice... car c'était un premier sentiment, monsieur, vous ne l'ignorez pas! je vous l'ai dit. (Mouvement dt Clermonl.)Ne me tépondez pas! Comment avezvous reconnu de pareils procédés... je vous le demande, monsieur, je vous le demande...
de clermont.
M'est-il permis de répondre ?
la baronne.
Non, perfide! vousme deviez toutes vos pensées... toute votre confiance... et sans m'en prévenir, vous quittez les îles d'IIyères et nos bosquets embaumés, vous venez vous établir mystérieusement dans celle auberge... dans quelle intention? par quel motif? dans quel espoir? parlerez-vous enfin, monsieur, parletez-vous, abuserez-vous plus longtemps du courroux que je modère et de la patience qui m'échappe?
de clermont, d'un ton solennel.
Madame la baronne... il n'y a pas d'amour sans confiance. Je vous aijuré...
LA baronne, avec colère.
Un amour éternel !
de clermont, tendrement.
Qui m'est facile... et il dure, vous le savez bien...
LA baronne, de même.
Depuis quinze jours!
de clermont, gaiement.
C'est déjà un à-compte sur l'éternité... un faible à-compte, j'en conviens; mais si vous voulez le prolonger... il faut... la baronne, se modérant.
Eh bien ! je vous écoule !
de clermont.
Ain : Vos maris en Palestine,
Il faut, dès que je l'atteste, Croire tout aveuglément !
Et garder sur tout le reste Le silence le plus grand !
LA BARONNE
Moi me (aire!.
de clermont.
Eh ! oui vraiment!
LA BARONNE
Me taire!... c'est impossible De moi ne l'espérez pas !
Un tel sacrifice, hélas!...
de clermont, galamment.
Pour moi seul sera pénible!
Je ne vous entendrai pas!
LA baronne, avec colère.
SI, monsieur... vous m'eniendrez... et je veux savoir..]
de clermont, a part.
Elle ne s'en va pas ! (Haut.) Eh bien ! madame... des ordres secrets me rappellent à Versailles, et, voulant nous épargner à tous deux la douleur d'une séparation...
LA BARONNE
Une séparation !
de clermont.
Mon trouble vous dit ass.z ce qu'elle me coûte !
LA BARONNE
Moi!... moi! vous quitter! mais vous voulez donc que je meure?
de clermont, à part.
Nous y voilà !
la baronne, suivant Clermont qui s'approche d'un meuble à
gauche.
Eh bien! si ma mort seule peut vous prouver mes tourments et mon amour, donnez-moi donc quelque arme, quelque poignard!...
de clermont, ouvrant froidement le nécessaire de voyage qui est sur la table à droite.
En voici un !... un poignard turc que j'ai rapporté de mes caravanes à Malte!
LA baronne, le regardant avec effroi.
Un poignard lurc !..
de clermont, froidement.
Désolé de n'avoir rien de mieux...
LA BARONNE
Ah çà, vous ne m'aimez plus du tout?
Et vous, baronne?
LA BARONNE
Moi !... je vous déteste ! et je veux à mon tour vous abandonner et vous trahir ! (Avec un soupir) du moins si je le peux! DE clermont, froidement.
Dans ce cas-là, baronne, vouloir c'est pouvoir, et je fais avec vous un pari...
LA BARONNE
Lequel ?
DE CLERMONT
C'est qu'avant vingt-quatre heures vous m'aurez oublié I
LA BARONNE
Perfide ! vous mériteriez bien de gagner!
Air : Du partage de la richesse.
En attendant, entre nous guerre ouverte! Haine mortelle !... oui, vous le méritez, Et c'est de moi que viendra voire perte. Adieu, monsieur !
DE CLERMONT, aVCC joie.
Quoi, vraiment vous partez?
LA BAtiONNE, revenant.
Non!... non, je reste!
de clermont, souriant avec contrainte.
Ah! vous êtes charmante t LA BARONNE, la regardant.
Car ma présence... oui... je crois l'éprouver, Grâce au ciel est pour vous trop gênante, Pour que je veuille encor vous en priver !
Vous vous trompez, baronne!
LA BARONNE
Et ce n'est pas tout! moi aussi, monsieur, j'ai affaire à Versailles... des affaires de famille que je négligeais pour vous!... je ne vous quitterai pas! nous ferons route ensemble, et la route est longue!...
DE CLERMONT, avec colère.
Baronne!... (.4 part.) Et aucun moyen de m'en délivrer, personne ne viendra à mon aide. (Apercevant le chevalier qui entre.) Ah!... le chevalier!