ANNIBAL, DE CLERMONT
ANNIBAt.
Y a-t-il longtemps que nous ne nous sommes vus!
DR CLERMONT
Plus d’un an ! depuis mon Voyage en Italie.
ANNIBAL
J'allais t’y rejoindre! parce que Annibal cl l'Italie cela va bien ensemble... cela me va!
de Clermont, riant.
Surtout, les délices de Cnpoirp!
ANMt.lL.
Et puis, aumut ce pavs-là qu’un autre. Car, en ce moment, je voyage par raison et par le conseil...
DF CLERMONT
De tes médecins?
ANNIBAL
Non, de mes créanciers !
DB CLERMONT
C’est donc toujours de meute?
ANMlUL.
Du tout. Cela augmente! Vois-tu, mon cher élève, vous autres jeunes gens de la lin de ce siècle, vous no savez pas vivre! Vous mangez voire patrimoine... C’est bien! je ne dis pas non. Mais uue fortune particulière a toujours des bornes, le crédit public n’en a pas! ccst le système de Law. C’est le mien, j’ai été élevé par mon oncle de Sucé, dans les souvenirs de la Ikgcnee!
DE CLERMONT
Dont tu es la dernière expression !
ANNIBAL
Ma jeunesse s’est écoulée sous les belles années du bon roi Louis XV, du sultan Louis XV. C’est sous son tègne que j’ai j mangé ma première fortune, celle de mon père, et la seconde,
• celle de mon oncle !
DE CLERMONT
Quoi! vraiment, tu as tout mange, tout?
annibal.
Polir le moins 1 Alors, car dans ces moments-là on est capable de tout, je me suis marié, je me suis encanaillé; moi, gentil- ; homme, j’ai épousé la fille d’un négociant, d’un juif, d’un lombard, d'un bourgeois, enfin!., non pas qu'elle ne lui très en, tu : le sais! lu lui as fait la cour !
DB CLERMONT
Moi! jamais!
ANNIBAL
Tu cs le seul de mes amis!
DE CLERMONT
C’était l’époque de mes caravanes à Malte.
C'est juste! cl six mois apïès nous étions séparés... d’un commun accord, c’est la seule fois que nous nous soyons entendus, elle à Marseille !... moi à Versailles! sans cela, je te l’aurais présentée, une femme charmante!... quinze cent mille livres tournois de dot. Mais qu'on me parle encore d’époux bien assortis, cette femme-là, pour mon malheur, avait tous mes gutUs!
DK CLERMONT.
Vous deviez vous adorer?
ANNIBAL
Nous ne pouvions pas vivre ensemble! Elle aimait comme moi lcjeu*le champagne et la dépense!,.. Quand je jetais cent louis par la fenêtre, elle en jetait deux cents; sa fortune... je veux I dire... mon bonheur ne pouvait durer!... c’est le seul chagrin
que j’aie eu en ma vie.
DR CLFMONT.
Je le trouve eu effet bien à plaindre.
ANNIBAL
Aussi, le ciel me devait quelque consolation!... (D'un nt'r o/fligi.) depuis trois mois je suis veuf.
le CLBiainsT, fui prenant la motn.
Alt! mon pauvre ami!... je te fais bien mon compliment!... et continent cela?
ANNIBAL
Je n’ai jamais su an juste comment cela est arrivé... II parait qu elle avait les passions très-vives, et dans un moment d’exaltation, elle s'est jetée à l'eau par amour !... { Fivemenf. ) pas pour moi!... je n’al pas , t çràcc au ciel, sa mort à me reprocher, et ce n'est pas là ce qui m'inquiète, mais cet événement- là est arrivé dans des circonstances si pénibles!... elle venait de faire on héritage immense, colossal... un autre négociant, un autre lombard, un onde à elle lui laissait à la Louisiane une fortune incalculable... comme mes regrets! j’ai tout perdu avec ma femme.. Aussi, je suis désolé, mes créanciers de même ! je vais être oblige, pour eux, de me remarier; mais, celte fois, j'aime mieux attendre et faire un meilleur choix du côté du caractère... une femme rangée, économe... c’est ce qu’il ntc faut .. Voilà, mon ami. ee qui m’est arrivé depuis notre séparation... Et loi, qu as-tu fait.
DE CLERMONT
Ce qu’on fait en Italie ! admirer sur parole des fresques , des marbres, des toiles! crier au chef-d’œuvre, de peur de passer pour un ignorant, et fatigué d’enthousiasme, je me suis arrêté, au retour, un mois aux Iles d’Hycres.
ANNIBAL
Four te reposer?
DE CLERMONT
Alt! bien oui!...
lKi;NL\ OU LK MAGNÉTISME.
ANNIBAL
Tu as trouvé là le lion air, le calme...
UK ULEF1MOST.
Et mie petite baronne!... la baronne de Sainl-Savin. Tu ne Connais pas les passions de province !
ATiSIIAL.
Cela dure peu !
DE CLERMONT
Elles n'en finissent pas , vu la difficulté du recrutement. Et celle-ci, je ne sais comment m'y soustraire. Un premier amour... amour terrible! soupçonneuse, déliante, jalouse comme une Napolitaine, voulant toujours se tuer et ne se tuant jamais, en un mot, les plaisirs les plus monotones!... je ne te conseille pas de voyager de ceeôté’là, tu t'y ennuieras!
ANMBAL.
Si tu crois qu’on s’amuse à Versailles !... et à Paris, donc !... je ne m’y reconnais plus, et je me crois en pays étranger. Au lieu de s’occuper, comme de mon temps, d'Opéra et de petits soupers... on agite des questions de sciences, de politique et de réforme. Il y a un monsieur Turgot qui no parle que d'économie... c'est à n’y pas tenir!... Au lieu d’etre heureux, ils se font savants; au lieu de rire. Us raisonnent; et les femmes même, qui autrefois ne savaient pas l'orthographe, mais qui savaient aimer, c'était le bon temps, les femmes se mêlent de lire et de discuter! Te douterais-tu de ce qui maintenant fait tourner toutes les têtes, ce sont les mémoires d'un nommé Caron de Beaumarchais et le Haide magnétique, le somnambulisme! que sais-jc?
DE CLERMONT , vivement.
En vérité!
ANMBAL.
C'est à dormir debout!... Un étranger, un Allemand, le docteur Mesmer, reçoit à son hôtel, place Vendôme, les plus jolies femmes de la ville ci de la cour. Il étend les mains cl on bâille , il parle et on s’endort, c'est sa spécialité. Les mères y conduisent leurs filles, les maris leurs femmes , qui souvent mémo y vont toutes seules; et si je te racontais ce qui s'y passe...
Je le sais! Avant mon départ pour l'Italie, je suis allé chez lui, comme tout le monde !
DB CLERMONT
Dieu plus! J'ai pris des leçons du docteur.
ANMBAL.
Allons donc!
DB CLERMONT
Qui, après tout, est un savant distingué.
ANKIBAL.
Est-ce que, par hasard, loi, militaire et officier de dragons, lu croirais à de pareilles absurdités?
DB CLERMONT
Moque-toi de moi, si tu veux... je ne suis pas le seul... eiM.de Puyscgur, M. d’Esprétoesni), le jeune marquis de Lafayclte... ANN1BAL.
Comment toi aussi, lu me soutiendras que l'on puisse prendre sur quelqu’un une influence telle, que de loin, par lu force de sa volonté... on le fasse dormir tout éveillé, tantôt les yeux ouverts, tanlOl les yeux fermés...
DB CLERMONT
Pourquoi pas?
ANMBAL.
El qu’il soit forcé d'obéir 1 et qu'on le fasse parler, agir, venir, voir dans l'avenir ou à travers les murailles...
DB CLERMONT
Pourquoi pas?
ANNIBAL
Et qu'au réveil il ne sc souvienne de rien !... Mais ça n'a pas le sens commun!
DR CLERMONT
Je oe te dis pas non!.,, je suis de ton avis... mais je l'ai vu!
ANMBAL.
Ah ! tu l'as vui
DB CLERMONT
De mes propres yeux !
ANNIBLL.
Et comment expliqucs-lu cela?
DE CLERMONT
Gela ne me regarde pas !
annibal, avec impatience.
Il faut cependant raisonner et comprendre...
DE CLERMONT
Parbleu, mon cher, si tu n’acceptes que ce que tu comprends, te voilà forcé de renoncer à tout ce qu'il v a de mieux et de plus
| beau dans ce monde!... tau’as jamais rien compris aux femmes., i et cependant tu y crois!
ANMBAL.
Pas toujours!
Enfin, elles existent, tu ne peux le nier!
ANMBAL.
C’est irai!... c'est un argument!
DE CLERMONT
Ata : L'éluda esl inutile (De J eau ntt et Ca!:r.).
Moi je crois aux mensonges Qui comblent tous mes vtrux !
Je crus* a tous les songes Qui me rendent heureux;
Enfin, et j'en fai* gloire.
Je cruis, quuique vaurien.
Je crois, qu'il vaut mieux croira Que de ne croire a rien!,..
Le système est te nue».
Mais a chacun le sien t Oui, croire à l’iinposvitilc A pour moi tant iratlr.nl!:,
Que, chose inadmissible.
Si je me mariais ..
J'aurais presque croyance En ir.a chaste moitié !
Ricr-cu de pitié?...
Je cruis à la constance...
Je crois à l'amitié !
Oui, mémo a l'amitié !.. .
Car je crois aux mensonges, etc.
Et ce qui me fortifie encore plus dans mon opinion, c'cst que ; cet empire magnétique... celle influence attractive dont tu te moquais tout à l'heure... j'en ai fait l'épreuve par moi-méroe!
ANMBAL.
Ah! bah! voilà qui devient plus piquant!
DK CLEHMo.M.
Un jour, en sortant d'une des séances du docteur allemand, je me rendais à Trianon, où m’appelait un ordre de la reine... je me promenais en attendant audience lorsque j'entends dans un bosquet le léger froissement d’uric robe, je m'approche avec précaution, j’cntr'ouvre doucement le feuillage, et j'aperçois une jeune fille qui venait do s'asseoir sur un banc de verdure, un livre à la main.
ANMBAL.
folie?
DE CLERMONT
Adorable! et ce qui était mieux encore, dans sa tournure, dans ses traits, dans son regard, tout ce qui constituait pour nous un sujet précieux, unique, admirable, cl l'imagination encore remplie du système du maître, je ne pus résister à l’envie d’essayer ma nouvelle science magnétique... et quelle fut ma surprise... je dirai presque, mon effroi...
ANMBAL.
Elle s'endormit!
DB CLERMONT
Ont, mon ami.
ANMBAL.
| L'effet du livre qu'elle lisait !
DE CLEnMONT.
Non pas! il était fermé... et depuis ce jour je ne pensais plus... ,
ANMBAL.
Qu'au magnétisme!...
DB CLERMONT
Du tout... à ma belle inconnue ! et juge de mon émotion en la retrouvant un soir au cercle de la reine I... elle lient à une des premières familles de la cour...
ANNIBAL, vivement.
Son nom?
DE CLERMONT
Ah! je ne te le dirai pas!... pour mon honneur I car, dussé-je m’exposer à toutes tes railleries... moi, mauvais sujet, moi... ton élève... j'étais devenu amoureux fou...
ANNIBAL
T'oublier à ce point-là?
DE CLERMONT
Que veux-tu? tout le monde a ses moments d’erreur et de faiblesse. Je m’étais fait présenter chez son père, cl pendant plus de trois mois je n'ai pas perdu une occasion de la voir, de la suivre...
ANNIBAL
Il me semble alors que c'était die qui exerçait sur loi tème d'attraction!...
OK CLERMONT
Et ce qui est plus honteux, plus humiliant cnrnre... mais je suis dans mon jour de franchise... c'e<.i que me* hommages, mes assiduités, n’ohiinrcnt rien, que son Indifférence; le dépit, la colère. le désespoir, ii’ctirenl pas plus de succès, elle ne daigna même pas s'apercevoir que j'étais furieux! cl enfin... je ne sais pas si je dois te l'avouer...
ANMBAL.
Allons... du murage!—
de clermont.
On me dit, un jour, que monsieur son père était sorti... le lendemain, il était encore absent ; et le troisième jour, même rénonse... il était clair...
ANNIBAL
Que l’on te congédiait!
de CLERMONXT, arec colère.
Que l'on me fermait U porte... A moi... un pareil affront ! c’était, il enivrai, le lendemain de notre duel... qui lilianl de bruit... lu sais... toi et moi... contre ccsdeux officiers étrangers pour celle cantatrice italienne!
ANMBAL.
Qui nous trompait tous les quatre l
de clermont, souriant.
Oui... elle aimait les quatuor.-.
ANMBAL.
Et c'est pour cela, pour une querelle musicale qnc l'on refasait de te recevoir?
DR CLERMONT
Aussi, dans mon dépit, dans mi rage, j’étais capable de tout... pour obtenir un instant, un seul instant de cette Itère beauté!
ANNIBAL
Eli bien!... et le magnétisme, et si puissance!...
de clermont, viremtni.
Ali! si j'en avais trouvé i’occa$*on...
Air : L'amour qu’Eitmcnd a an me taire .
Pour vaincre ce co*ur inflexible,
F.n Mesmer et dans ioun lalent J'avais espoir; mats impossible De la trouver seule un instant.
Elle avau, pour garde fidèle.
Un père, un frère, et pour me faire fuir,
Une tante... un argus !...
ANMB.iL, gaiement.
C'est elto
Qu'il fallait d'abord endormir!
C'était In tante, eh ! oui, nvoo cher, c'est elle Qu'il fallait d’abord endormir.
PE CLERMONT
Que te dirais- je? Découragé, désespéré, je donnai, dan* mon dépit, nia démission de capitaine de dragons; je quittai la France depuis un an, décidé à l'oublier; je subis un voyage d'agrément qui m'ennuie à périr, tout en faisant ce que je peux pour m’étourdir et ine distraire !...
AXNIBAL.
Et quels sont tes projets, maintenant?
DR CLERMONT
De reprendre du service. J'ai adiessé une demandent! ministre, et voyant que la réponse n’arrivait pas, je me rendais à Versailles poiir b Mer celte décision.
aNNIBAL, d'un air de doute.
Rien vrai?
DE CLEBMONT.
Eli hicn, non! (A demi voix.) Mais pour tâcher de me rapprocher d’elle cl de ia revoir.
ANNIBAL
Quoi! ta folie te tient toujours!
DE CLERMONT
Tu l'as dit.
ANNIBAL
C'est fini!... je vais te renier pour mon élève... Tais-toi au nrnins devant ce jeune homme... car c'est lui !... Non, c'est madame Jaquemart.
SCÈICE VIX.
LES PRÉCÉDENTS, TÉRÉZ1NE. sortant du corridor à gauche.
têrèzixb. tenant tm registre sous son bras.
Ces messieurs .«ont servi»! Moi»>i>m le chevalier les attend dans le petit salon! (.du comte Anmbal.) Quant u l.i chambre, je vous ai donné la même à tous les deux.
ANNIBAL
Cela m’est égal. Je n’y tiens pas!
TÊRÉZINI.
Et nu souper de prince!
* ANMBAL.
C’est différent! j’y tiens!
TêRêZine, présentant le registre A AnnioaL
Si ces messieurs voulaient bien écrire leur nom!
DE CLERMONT
Volontiers... Attends -moi donc !...
ANNIBAL
J’ai trop faim... écris pour moi.
DE CLERMONT
C’est juste! .. ion nom et Icnnc».
têrézinb. à Clermont, pendant qu'Annibal écrit.
Ah! le vôtre, c’est inutile! je le connais ! Henri dû Clermont, c’est un beau nom !
EJ»! mais celui de Tér< zinc était tort gentil, et r.'esi vraiment dommage que lu l aies quitte... je l’aimais bien mieux que ceint de Jaquemart !
têrézinb. avec un soupir.
Ah! ah!... je le vois bien !
DE CLERMONT, lisant.
O ciel I... (On entend au dehors te fouet du postillon.) tébézine, avec impatience.
Encore du monde qui nous aime! on ne peut pas s’occuper ...i instant des détails de sa maison!... Pardonner, mohsieur le vicomte 1 (Criant au dehors.) On y va ! on y va ! (Elle sort par la porte du fond.)
DR CLERMONT
Parmi les voyageurs qui viennent d’arriver, le vice-amiral comte de Dricnue. avec sa tille... et sa sœur la marqnise de Vil* liers !... Irène, ici!... et mes amis qui m’attendent!... n’im-
nortc!...