‹ IskenderChapitre 4 sur 9 · ET TU SAURAS QUELLE EST LA GR.SJÎDEUR · texte numérisé non relu

ET TU SAURAS QUELLE EST LA GR.SJÎDEUR

DU ROI DE l'iRAN.

Iskender devint triste après avoir lu, car il songea que la prospérité n'a qu'un temps et que le malheur même est fugitif.

Il pénétra dans une salle pavée de pierres rares, et dont les parois étaient drapées, de la corniche jusqu'à la mi-hauteur des murs, d'une soie

pourpre frangée d'or et de rubis. D'innombrables colonnes formaient des routes et des ombres ; on eût dit une forêt. Elles s'élançaient minces et gracieuses, d'un seul jet, jusqu'à la toiture, et leurs chapiteaux épanouis s'appuyaient sur deux grands béliers agenouillés et adossés, dont les corps se fondaient en un seul.

Iskender fit quelques pas entre les colonnes et se trouva subitement en face d'un vaste siège de pierre sur lequel apparaissait un roi d'une majesté divine, tenant d'une main le grand lotus, de l'autre le bâton de commandement, et regardant le monde avec des yeux sans regards. Audessus de lui un férouer(o), le corps passé dans un anneau, ouvrait ses ailes ; et sur le socle du trône étaient gravés ces mots :

Je suis Darab, grand Roi, Roi des rois, roi de l'Iran, Roi du monde,

FILS DE RaHMAN, FILS d'IsFENDIAR,

Kéïani.

Une émotion profonde enveloppa Iskender devant l'image glorieuse de son père ; son cœur se serra et il connut le remords, car il lui sembla que ce front de pierre se ridait de courroux et que les lèvres froides de Darab lui reprochaient d'avoir été cruel et vorace de gloire.

Il continua de marcher à travers les palais, seul, car il avait congédié d'un geste la foule turbulente; mais il regardait fixement le sol, et son orgueil se changeait en inquiétude. Les cris de joie de la ville, derrière lui, lui semblaient des menaces ; il prenait pour des pierres les roses qu'on lui jetait.

Par moments il apercevait dans le lointain, entre les monuments et les fleurs, des tombes magnifiques creusées en voûte dans le flanc des monts Islakr, auxquels s'adossait la ville. Ces tombes étaient la dernière gloire des rois.

Bientôt Iskender atteignit un palais qui était celui des épouses de Dara, toutes filles de roi. 11 éprouva l'hésitation d'un voleur qui se glisse, la nuit; mais les esclaves qui gardaient les portes s'écartèrent devant le nouveau maître. 11 entra; il trouva toutes ces péris au visage de lune livrées au désespoir. Elles versaient de la cendre sur leurs cheveux, se tordaient les bras et déchiraient leurs parures. Le roi passa, sans oser les regarder, au milieu de toutes ces veuves que faisait la chute de celui qu'il avait renversé; et de telles larmes, coulant par sa faute de prunelles si pures, rendaient sa poitrine pleine de soupirs et son cœur plein de regrets.

Il sortit hâtivement sur une terrasse de marbre

LE TRONE DES KEIANIS. 7o

qui dominait Istakr, les palais et les jardins de roses; mais là il vit, se tenant debout Tune près de l'autre, les mains posées sur le rebord de pierre, la belle Rouscheneck et la reine Dilaraï, contemplant d'un regard morne la ville tumultueuse. Iskender ne put supporter la fière douleur de celle qui avait conquis son amour; il s'élança vers elle, et, s'agenouillant, posa ses lèvres tremblantes sur les bords de la robe traînante où s'enveloppait la jeune fille, et, mouillant le lin de ses larmes :

— Rouscheneck! murmura-t-il, pardonnemoi; je réparerai le mal que j'ai causé.

— Bithekoum! s'écria la fille de Daraense reculant vivement.

— Non, dit le roi, je t'ai trompée. Je suis Iskender, maître du Roum.

— Et de l'Iran, continua dédaigneusement Rouscheneck.

La reine Dilaraï se cacha le visage dans ses mains.

— Je ne suis pas roi de l'Iran, dit Iskender, je suis l'esclave de Dara et le tien. 0 toi dont le regard brise mon orgueil, ordonne, et tu verras que j'ai dit vrai

— Ya donc vers Dara, le roi des rois, le maître du monde. Sois la poussière de ses pieds, et

rends-lui ce que lu lui as làcliemeût dérobé, dit Rouscheneck.

— Et quand je t'aurai obéi, tourneras-tu vers moi tes yeux cléments?

— Q uand Tesclave aura fait son devoir, il recevra un salaire, répondit la fille de Dara avec mépris.

Et. appuyant son bras cbarmant sur l'épaule de sa mère, elle s'éloigna le cœur torturé d'amour sous cette apparence si fière, et remonta l'escalier de son palais sans tourner une seule fois la tète.

Iskender, le cœur brûlé et le corps tremblant de fièvre, car il croyait n'être pas aimé de Rouscheneck, descendit rapidement vers la ville. Se dérobant aux démonstrations populaires, il interrogea un pele^\an, apprit la fuite de Dara, le chemin probable qu'il avait choisi, il cria : « Mon cheval! » et partit suivi seulement d'un petit nombre de soldats.

Au moment où il passait entre les deux taureaux ailés gardiens de la porte d'Istakr, il vit deux hommes, vêtus comme les plus nobles Iraniens, gravir le colossal escalier en paraissant se hâter.

Ces hommes étaient Mayar et Djanousipar, les fidèles destours du roi.

Ils venaient vers Iskender, roi du monde, et dès qu'ils l'aperçurent ils s'humilièrent devant lui.

— Ta es le soleil de nos yeux, et nous sommes ton sacrifice, dirent-ils. Désormais le pays d'Iran est bien à toi, car nous avons frappé Dara, le Réïaoi, avec une épée iudienne; et il se meurt sur la route du Rerman. Ta main puissante nous récompensera d'avoir tué ton ennemi, et nous serons comme le diadème sur le front du monde.

Iskender, en entendant l'aA^eu de ce crime sans pareil, poussa un cri de désespoir et ordonna qu'on se saisît immédiatement des deux destours. Puis, ne songeant pas à sa vie, il lança périlieusement son cheval sur la pente de l'escalier, et se dirigea d'une course si rapide vers le Kerman que ses cavaliers bientôt renoncèrent à le suivre.

Le soleil se mourait au bord d'un ciel d'orage. Tu aurais dit qu'il avait reçu une blessure et que son sang se répandait sur les nuages. Un vent brûlant courait dans la plaine, séchant sur le visage pur d'iskender les larmes qui coulaient sans cesse.

Le roi de Roum atteignit bientôt les gorges des monts Istakr, et s'avança entre les rochers noirs et âpres, effrayé de l'aspect lugubre de ces lieux. Le ciel s'obscurcissait de plus en plus sous l'envahissement des nuages compactes et lourds; un

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grondement continu se prolongeait de vallée en vallée, et des rafales brusques sifflaient dans l'air.

Tout à coup le cheval dlskender s'arrêta, baissant la tête et flairant le sol. Alors le roi vit Dara, fils de Darab, qui se mourait, étendu sur la terre, n'ayant à ses côtés ni médecin, ni famille, ni soldats. Lorsqu'il vit cette poitrine royale ouverte et ce sang précieux répandu sur la poussière vile, son cœur se brisa de douleur. Il sauta de son cheval, et, s'agenouillant auprès du roi, il lui ôta sa cuirasse brisée et son pesant diadème; et Dara ayant lentement ouvert les yeux, reconnut que la nuit était venue et que sa tête reposait sur la cuisse dlskender de Roum.

— 0 grand roi! murmura Iskender, se peutil que par ma faute tu sois réduit à cet étal? Viens, si tu as la force de te lever; je te coucherai sur mon cheval et je te conduirai vers des médecins habiles, qui te rendront à la vie, à ton trône et à l'Iran, qui n'a jamais cessé d'être à toi, car je suis le plus humble de tes esclaves. Je t'obéirai en toutes choses, et je ne respirerai que par ta volonté.

Dara, qui, un instant auparavant, se mourait seul, abandonné, sans un coussin pour appuyer sa tète, sans un ami pour lui donner le baiser de

la séparation, fut ému des paroles sincères du roi de Roum, dont il sentait les larmes couler sur sa blessure comme l'eau d'une source.

— 0 roi plein de bravoure, dit-il d'une voix éteinte, vois jusqu'où peut aller le malheur d'un roi, et ne t'attache pas à la gloire, car nul n'emporte son trône avec soi. Combien ai-je eu de puissance, de soldats, de trésors'. Combien de femmes au visage charmant dans ma couche parfumée! Les quatre pieds de mon trône s'appuyaient sur le monde ; tous les hommes m'étaient soumis ; tous les cœurs portaient la marque de leur amour pour moi. Et cependant vois où je suis tombé.

— Roi des rois, dit Iskender, de quel supplice punirai-je tes meurtriers? Mais il est des baumes bienfaisants; ta blessure se fermera, et le grand pays d'Iran sera encore longtemps la poussière de ta chaussure.

— Non, non ! l'Iran n'est plus à moi, murmura Dara. Désormais, je n'aurai plus du feu que la fumée, ma gloire sera un souvenir dans l'esprit des hommes, et mon trône restera vide de moi. Mais écoute, ô Iskender; il est dans le monde un homme, un Réïani, qui peut-élre vit obscur et pauvre, bien qu'il soit, puisque je meurs, roi de l'Iran. Cet homme est mon frère, car Darab m'a dit en mourant : « Il m'est né un autic fils, dont

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je n'ai jamais vu le visage ; mais ne le crains pas, bien qu'il soit ton aîné, car il ignore son origine. » 0 roi, si ton âme aime la justice, cherche, jusqu'à ce que tu le trouves, ce Réïani, reconnaissable entre tous les hommes au délicieux parfum de sa poitrine, et place-le sur le trône de Tlran, que Dara usurpa depuis huit années.

— C'est moi qui suis ton frère ! s'écria Iskender, la voix pleine de larmes; moi, le cruel ambitieux qui cause ta mort et qui n'est pas digne de porter la couronne. Darab a pris pour reine la fille de Pheïlékous, puis Ta renvoyée dans le Roum grosse de moi : je suis le fils de Darab, ô Dara, et ton frère misérable.

Toute la vérité vibrait dans la voix du roi de Roum, et Dara, lui saisissant la main, en plaça la paume sur ses lèvres.

— Pardonne-moi, mon frère, dit-il, de n'avoir pas cherché à te rendre le trône, par amour pour la gloire fugitive d'être le premier des hommes; je suis puni, et Ahura veut que la punition me vienne de toi ; mais au moins il permet que je meure sur les genoux d'un frère.

— Tu ne mourras pas ! s'écria Iskender en baisant le roi sur la tète: Ahura te donnera de longues années, afin que je puisse racheter par mon amour pour toi le mal que je t'ai fait.

Dara poussa un grand soupir de douleur el pencha la tête sur sa poitrine.

— Je meurs, murmura-t-il.

Cependant le soleil était mort, le ciel s'alourdissait de plus en plus; de larges gouttes d'eau commençaient à tomber et s'écrasaient sur les rochers ; de longs éclairs suivis de bruits terribles illuminaient de moment en moment le groupe des deux rois. Et alors Iskender voyait apparaître le visage douloureux de Dara, dont la barbe royale trempait dans le sang; puis tout redevenait obscur.

Mais la voix de Dara, entrecoupée par le râle,, se fît de nouveau entendre.

— Mon frère, dit-il, remets la couronne des Kéïanis sur ma tète afin que je meure en roi.

Iskender replaça le diadème royal sur le front de Dara.

— Ecoute maintenant mes derniers ordres : Assieds-toi sur le trône des Kéïanis ; ne laisse pas l'Iran sans roi, le corps sans tète et sans bras, et que la justice marche toujours avec toi. Prends mes trésors innombrables et sans pareils, mais ne regarde pas mes femmes voilées, car celles qui furent aimées par moi ne doivent plus être aimées. Demande-moi pour épouse ma fille au corps pur, Rouscheneck, qui n'est plus une

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enfant, et jure-moi d'exaucer mes derniers désirs.

— 0 mon frère! s'écria Iskender, je m'efforcerai d'égaler en \ertu Dara, le plus vertueux, des hommes. L'Iran sera comme la chair et je serai son sang. Le palais de tes femmes voilées sera mieux clos que le jardin du paradis, et ta fille sera comme le cœur dans la poitrine.

Dara attira son frère vers lui, et les lèvres d'iskender posèrent sur la bouche mourante le baiser de la séparation, pendant que le ciel grondait et pleurait.

Après ce baiser, des sanglots prirent Dara à la gorge. Les terreurs de l'agonie lui emplirent l'esprit, et il n'entendit plus le bruit de la foudre et il ne vit plus la terre, bien que ses yeux grands ouverts reflétassent les éclairs violets.

Iskender, éperdu d'épouvante, sentant son frère se tordre entre ses bras en de convulsives souffrances, se mit à pousser de longs cris de détresse, appelant au secours du roi de l'Iran les hommes et le ciel. Sa voix retentissait dans les vallées, et son cheval pris de folie, la crinière dressée, s'enfuit à travers l'orage.

Des torrents d'eau tombaient des nuages et le vent soufflait sur la blessure de Dara ; mais bientôt le roi devint immobile; son âme s'échappa, et la Mort lui mit sur la tète un casque noir.

Iskonder sentit Je corps devenir froid, et il eut peur. 11 Yonlut fuir cette solitude pleine de colère et appela en vain son cheval. Il posa la tète de Dara sur le sol et se leva; mais au moment de s'éloigner il ne put supporter l'idée d'abandonner ainsi Dara sur la terre humide, sans un esclave qui le pleure. 11 prit son frère dans ses bras et se mit à marcher à traAers les rochers. A chaque moment un éclair éblouissant lui montrait un ravin où il allait rouler ou une pierre qu'il allait heurter; cependant il marchait d'un pas ferme et rapide. Bientôt le corps inerte de Dara, dont les membres se balançaient horriblement, lui parut s'alourdir, et il sentit sa force de héros diminuer. Il fut contraint de s'arrêter et de se reposer. Il se remit en route et sortit des gorges des monts Istakr. La sueur coulait sur son front et se mêlait à l'eau du ciel qui ruisselait de ses vêtements et alourdissait sa marche. Sa respiration devenait haletante; il posait son fardeau sur le sol fangeux et se couchait auprès de lui; puis il le reprenait, et vingt pas plus loin s'arrêtait de nouveau. Lorsqu'il arriva sous les murs de la ville le ciel blanchissait. Iskender posa le corps de Dara sur la première marche de l'escalier d'istakr, et, poussant un grand soupir, il s'évanouit.

Quand le soleil éclaira le monde, les Iraniens

crurent \oir deux cadavres sur l'escalier d'Istakr; ils s'approchèrent, et, reconnaissant les deux rois, ils éclatèrent en sanglots et en gémissements. Mais Iskender ouvrit les yeux, se dressa, et tous se prosternèrent devant lui.

Le lendemain le cadavre de Dara, fils de Darab, Kéïani, baigné d'eau de rose, avant en main le lotus royal, fut couché dans un cercueil magnifique et glorieusement porté dans un tombeau creusé au flanc de la montafrnc. Au même moment Mayar et Djanousi par furent suspendus aux murailles, la tète en bas, et les innombrables habitants d'Istakr viarent l'un après l'autre leur jeter une pierre.

C'est ainsi qu'Iskendcr, fils de Darab, petit-fils de Phéïlékous, plein de gloire et de beauté, s'assit sur le trône d'ivoire des rois de l'Iran et posa sur sa tète la couronne des Ivéïanis.

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