QUATRIÈME RÉGIT
Le conteur prit le kémanschah sonore et lit glisser l'archet sur les cordes. Il leva les yeux vers le plafond brillant et les laissa s'emplir de larmes; puis il chanta sur un timbre aigu et guttural :
0 mes fils, lorsqu'un chêne magnifique élève son faîte jusqu'aux nuages, lorsqu'il étend ses branches sur le ciel comme des bras de guerrier sur un butin conquis, lorsqu'il couvre d'ombre la terre, et sous le sol pousse ses racines à la distance de plusieurs farsangs, les arbres et les plantes autour de lui s'étiolent, sèchent et meurent, parce que le grand chêne a pris pour lui toute la vie.
Tel Iskender. Il avait pris toute la gloire, toute la puissance ; son autorité s'étendait comme une ombre sur le front des rois.
(( Comment paraître héroïque, grand, magnanime auprès d'Iskender, maître du monde? Les étoiles cessent de briller lorsque le soleil se lève. »
Ainsi parlèrent les rois de la terre, soucieux el humiliés.
Puis ils dirent encore :
(( II faut qu'il disparaisse et s'éteigne; il faut qu'il laisse la terre vide de lui; alors nous brillerons dans la nuit. »
Et les rois marchèrent l'un vers l'autre et s'abordèrent avec des regards sournois. Aucun n'osait parler franchement le premier; les mots qu'ils prononçaient pouvaient avoir deux sens. Comme un marin jette la sonde afin de savoir si l'eau est assez profonde pour que son navire puisse avancer, ils sondaient la profondeur des lâchetés.
Et, s'étant trouvés d'un même niveau, comme une plaine autour d'une montagne, ils se concertèrent :
« Un homme de haute taille peut paraître petit auprès d'un géant. Nous sommes grands et il est difforme, mais nos fronts ne peuvent dominer son front.
« Nous rendons des hommages à Iskender, nous lui payons un tribut, et il nous permet de
régner.
« Il nous jette des royaumes comme un prodigue jette des pièces d'or aux mendiants.
« Il nous donne ce qu'il nous a pris.
« Il est comme un dieu sur la terre ; les armées ne veulent pas marcher contre lui.
(( Nous ne conduirons pas nos armées contre lui. Nous le combattrons nous seuls ensemble, et, puisqu'il a toute la puissance, nous aurons toute la ruse. »
Or Iskender était retourné à Istakr, et les réjouissances du peuple pour son retour avaient duré plusieurs mois.
Puis ce roi incomparable, ayant songé à Sémiramis, reine glorieuse, avait désiré voir la ville qu'elle avait fondée, et il était parti seul pour Babil.
Cette ville était le diadème sur le front du monde; ses fîères murailles étaient percées de cinquante portes de bronze ; ses terrasses s'élevaient comme les degrés du ciel, et elle avait une tour dont la base était énorme et dont le faîte disparaissait dans les nuages.
Iskender entra dans Babil et vit toutes ces splendeurs; il vit la tour prodigieuse, les palais et les jardins magnifiques soutenus par des piliers de granit.
Et il s'en retourna en disant :
— Je bâtirai cent villes comme Babil.
Et il traversait seul la plaine déserte, songeur, et laissait son cheval mordre les hautes herbes du chemin.
Hélas I hélas! les rois traîtres étaient là, derrière les buissons, derrière les rocs!
Le lâche affût des chasseurs sur le passage du lion guettait Iskender en tremblant.
Ce roi au front de lotus s'avançait sans méfiance. Étant dans ses royaumes paisibles, il n'était armé que d'une épée.
Soudain cent flèches jaillirent sans qu'on vît les arcs qui les lançaient, et elles pénétrèrent frémissantes dans le corps du Roi des rois.
Iskender, surpris par la douleur, chancela sur son cheval. Puis, avec un cri d'indignation, il arracha à poignées de ses blessures les flèches sanglantes.
Les rois se ruèrent en foule, car ils croyaient leur maître renversé; mais lorsqu'ils le virent droit sur son cheval, ruisselant comme une coupe à demi brisée, mais l'épée à la main et les yeux étincelants, ils s'arrêtèrent et blêmirent. Cependant ils élevèrent leurs arcs et une nouvelle nuée de flèches s'abattit. Cette fois, les mains coupables avaient tremblé, et ce fut le cheval d'iskender qui tomba criblé de blessures.
Iskender regarda le sol, et vit que l'herbe
croissait et que le sol n'était pas de fer. Il regarda le ciel, et vit que le ciel était d'azur et non d'or.
(( Malgré les blessures cruelles par où ma vie s'échappe, je ne mourrai pas aujourd'hui. »
Car il se souvint de la prédiction confirmée par Simurgh. -
Les rois se jetèrent sur lui et le frappèrent de leurs lances, et, tout en frappant, ils avaient honte de leur action parce qu'ils étaient rois.
Iskender, sanglant comme le ciel du soir, semblait tenir à la main mille épées, tant il couvrait de blessures ses lâches ennemis; mais les mouvements du combat faisaient couler en ruisseaux plus rapides son sang divin, que la terre buvait avec respect.
Sous une troisième o:rèle de flèches, il tomba sur un genou; mais il combattait encore. Ses ennemis n'approchaient pas à la longueur de son épée; ils bandaient leurs arcs de loin et, le trait lancé, ils baissaient le front pour ne pas voir leur déshonneur.
Enfin Iskender essava de se relever et il ne put pas. Il avait encore le courage et n'avait plus la force. Son sang entraînait sa vie. Il retomba, un voile rouge était sur ses yeux.
« Riistem! Rusteml cria-t-il. Ton frère va mourir, et mourir vaincu I »
Les rois affreux se rapprochèrent.
Tout à coup un bruit comme celui d'une armée qui s'avance gronda, menaçant.
Les assassins tournèrent la tète comme les assassins surpris.
Et ils virent d'une colline voisine un cavalier qui descendait comme roule une avalanche.
Ce cavalier fut bientôt près d'Iskender, qui, l'ayant vu, murmura : « Rusteml » Puis les yeux du Kéïani se fermèrent et il demeura immobile...
Peu après, le lieu du combat était couvert de morts, la plaine était redevenue silencieuse.
Iskendcr ouvrit faiblement les yeux; Rustem, tout en pleurant, se penchait vers son frère.
Pour le préserver des rayons du soleil il tenait au-dessus du roi un bouclier d'or; pour que le roi ne fût pas couché sur la terre trempée de sang, il avait étendu sur le sol son vêtement de fer.
Et Iskender vit que le sol était de fer et que le ciel était d'or.
u Mon frère I je vais mourir; ne pleure pas, car je meurs victorieux. »
Puis il se tut.
Et Rustem hurla de douleur, car le Roi des rois, tîls de Darab, fils de Phéïlékous, roi de Roum, roi du monde, maître de la massue, conquérant de Tlnde, du Touran et de l'Iran, Iskender le Réïani était mort sur le sol de fer, sous le ciel d'or!