‹ Israël chez les nationsChapitre 1 sur 65 · ONZIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

ONZIÈME ÉDITION

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

Droits de traduction et de reproduciion réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.

PRÉFACE

Ce livre a été écrit par un chrétien et un Français.

Comme chrétien, l’auteur est de ceux qui croient que l’esprit d’intolérance répugne au christianisme ; et rien ne lui paraît moins conforme à l’Évangile que les haines de races. Guerres de races ou guerres de classes, les jalousies des foules ne sauraient se couvrir de la robe du Christ. Aryens ou Sémites, ce n’est point par la proscription d’autrui que doit s’acheter le salut des peuples.

Comme Français, l’auteur est de ceux qui se persuadent que la France doit demeurer fidèle à

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sa tradition de Justice et de Liberté. C’est l’unique grandeur et l’unique richesse que la fortune des armes ne lui puisse ravir. Plus dures ont été les épreuves qu’elle a traversées, plus redoutables semblent les dangers par lesquels il lui faudra passer, et plus il importe à son honneur qu’elle reste elle-même, qu’elle ne trahisse pas, aux yeux des peuples, les grandes idées dont elle a été le héraut parmi les nations. Les renier ne serait pas seulement, de sa part, une apostasie, ce serait perdre sa raison d’être dans l’histoire. Une France s’abaissant, plus de cent ans après 1789, à rogner la liberté religieuse et l’égalité civile, à faire des catégories entre ses habitants d’après leur nom ou leur origine, une telle France ne serait pas reconnue du monde.

Il se peut que, dans le legs déjà séculaire de la Révolution, il y ait des maximes téméraires et des thèses outrées, dont un peuple, infatué de son titre de souverain, se puisse griser jusqu’à la démence. Ce n’est assurément ni la liberté religieuse, ni l’égalité civile ; ni l’une ni l’autre n’ont rien qui porte au cerveau, et, après avoir été la première à les prêcher à l’Europe, la France n’ira pas les abjurer, alors que, grâce à noire propagande ou à nos exemples, elles ont, toutes

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deux, conquis presque tous les États des deux mondes. A d'autres, la honte de semblables palinodies.

L’antisémitisme n’est conforme ni à nos principes, ni à notre génie national. Il nous est venu du dehors, de pays qui n’ont ni notre esprit, ni notre tradition. Il nous est venu d’outre-Rhin, de la vieille Allemagne, toujours prompte aux querelles confessionnelles et toujours imbue de l’esprit de caste ; de la nouvelle Allemagne, toute gonflée de l’orgueil de race et dédaigneuse de tout ce qui n’est point tudesque.

L’antisémitisme peut aussi se réclamer de la Russie, de cette énorme et informe Russie demeurée, dans ses steppes et ses forêts, à l’écart des grands courants de la vie moderne ; de la sainte Russie orthodoxe, à demi orientale, à demi asiatique, qui cherche l’unité nationale dans l’unité religieuse, et ne fait pas toujours meilleur visage au catholique et au luthérien qu’à l’israélite ; de cette Russie autocratique qui diffère de nous par toutes ses institutions et par toutes ses conditions économiques, politiques, religieuses ou sociales. Quelque sympathie que nous inspirent l’âme slave et le génie russe, les Russes, qui nous ont si souvent imités, seraient

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fort étonnés de se voir copier par nous ; autant vaudrait proposer au Tsar de prendre, pour ses moujiks et pour ses Cosaques, modèle sur la République française.

Les hommes de mon âge, grandis sous le second empire dans le culte de la liberté — elle était à la mode alors parmi la jeunesse — ont assisté à bien des spectacles troublants. Que de démentis donnés à la foi de nos vingt ans dans le Droit et dans la Justice ! Combien de vérités qui nous semblaient acquises ont été remises en question par la passion intéressée, ou par les prétentions ignorantes des générations nouvelles ! Que de conquêtes de la raison et de la liberté nous n’avons toujours pu défendre contre les violences de la force ou contre les falsifications de la sophistique des politiciens ! Droits des peuples foulés aux pieds au nom du principe de nationalité qui s’annonçait à tous comme un principe émancipateur; les États européens transformés, pour un demi-siècle, en camps retranchés et, de nouveau, séparés par des barrières de douanes et des murailles de préjugés presque aussi hautes que la muraille de Chine; la liberté de penser et la tolérance religieuse outragées cyniquement, ou violées hypocritement, par les partis

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qui s’en donnaient comme les champions ; des lois d’exception, des décrets d’exil ou de confiscation, promulgués au nom de la liberté, en des pays soi-disant libres, par de prétendus libéraux ; des appels au bras séculier, à la contrainte légale, à la tutelle de l’Etat, adressés, de tous côtés, au pouvoir par les intérêts et les appétits aux prises. Et cela, non pas seulement chez l’orientale Russie, encore enfoncée jusqu’au cou dans le moyen âge ou dans l’ancien régime, mais en Occident, en France, en Allemagne, chez les peuples prétendus les plus avancés de la vieille Europe. Ah I qu’elle est vieille, cette vieille Europe, et qu’elle a de mal à se rajeunir et à faire peau neuve ! Qu’il lui en coûte de se dépouiller de ses préjugés et de ses routines pour prendre l’esprit des temps nouveaux !

Et ces temps nouveaux, ces temps que nous invoquions de tous nos vœux, que vont-ils nous apporter, et comment tiendront-ils leurs présomptueuses promesses ? A en juger par les maximes et par les moyens que préconisent ceux qui s’en annoncent comme les représentants, ils risquent fort, ces temps nouveaux, de nous ramener aux pires pratiques du passé. Des hommes qui se vantent de frayer les voies de l’avenir prônent

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ingénument les procédés de l’ancien régime et sourient béatement aux violences légales empruntées à l’ancien régime par les légistes de la Révolution. Songes d’avenir et gothiques préjugés, utopies de rêveurs épris d’un nuageux idéal et souvenirs attardés d’un passé suranné ; éternelles compétitions de races et toujours nouvelles jalousies de classes se mêlent et s’enchevêtrent dans la tête des lettrés comme dans les cervelles populaires. Il y a de tout cela dans l’antisémitisme, du vieux et du neuf, du moyen âge archaïque et du socialisme chimérique, des instincts réactionnaires et des passions révolutionnaires ; et c’est pour cela que, des salons mondains au cabaret de l’ouvrier, l’antisémitisme trouve de l’écho en des milieux si divers.

Il nous faut l’avouer, une fois de plus, nous avions trop présumé de la raison et mis trop de confiance dans la civilisation. Jusque dans les pays les plus cultivés du continent, elle a souvent bien peu de profondeur et de solidité, cette brillante civilisation moderne dont nos badauds étaient si ridiculement fiers. Elle n’a guère, dans nos orgueilleuses capitales, que l’épaisseur d’un mince vernis au-dessous duquel, pour peu que l’on gratte, on retrouve toutes les ignorances et

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toutes les sauvageries des âges réputés barbares. C’est ainsi qu’à Paris, à Vienne, à Berlin, notre fin de siècle a l’humiliation d’entendre invoquer, par de bonnes âmes d’honnêtes gens, la proscription et la confiscation.

Ce n’est pas à dire que tout soit mal fondé dans les doléances des antisémites. Nullement. Qu’ils s’en prennent à nos mœurs publiques ou à nos mœurs privées, beaucoup de leurs griefs ne sont que trop justifiés. Au dehors comme chez nous et, dans notre France républicaine peut-être plus qu’ailleurs, ils ont raison ces bruyants antisémites, de dénoncer à grands cris certains procédés de gouvernement, certaines pratiques qui tendent à s’implanter dans la vie des nations modernes. L’antisémitisme a pu être, à son heure, une protestation de la conscience publique contre les complaisances coupables des hommes en place, contre la vénalité des politiciens et la domination tout ensemble occulte et cynique de financiers interlopes. A travers ses outrances et ses violences, l’antisémitisme est dans son droit quand il s’attaque au culte de l’argent, au trafic scandaleux des influences, à l’exploitation éhontée du peuple par les élus du peuple, ou encore quand il démasque l’hypocrite intolé-

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ranco d’inconséquents libres penseurs qui, de l’irréligion, comme de la corruption, se sont fait une méthode de gouvernement.

Elles sont malades, nos sociétés contemporaines, plus malades peut-être que ne l’imagine le plus convaincu des antisémites. L’erreur de l’antisémitisme est de se méprendre sur les causes du mal et sur le siège du mal. Il n’en aperçoit, ou n’en veut apercevoir qu’un symptôme, et ce symptôme, il le prend pour le principe morbide. L’antisémitisme est essentiellement « simpliste », comme on dit aujourd'hui : la complexité des phénomènes sociaux lui échappe, et cette infirmité, qui devrait être sa condamnation, est pour beaucoup dans ses succès près du populaire, dont la simplicité se laisse toujours séduire à ce qui lui semble simple.

Quand les juifs auraient tous les vices et toute la puissance que se plaît à leur attribuer la haine de leurs ennemis, il ne serait guère moins enfantin de voir, dans une poignée de Sémites, le principe des maux de nos sociétés contemporaines.

Il n’est pas vrai que, pour rendre la santé aux nations modernes, il suffise d’en retrancher le Sémite, comme le fer d’un chiruigien extirpe un

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kyste ou une excroissance maligne. Le mal est autrement grave et autrement profond. Le mal est en nous-mêmes, dans notre sang, jusque dans la moelle de nos os; ce n’est pas un corps étranger qu’il suffise, pour guérir, d’enlever de nos chairs. Les juifs seraient jusqu’au dernier bannis de la terre de France, Israël aurait disparu de la face de l’Europe que la France n’en serait guère plus saine, ni l’Europe mieux portante. La première chose, pour guérir, c’est de connaître sa maladie. Or, l’antisémitisme nous fait illusion ; il nous aveugle sur nous-mêmes en s’efforçant de nous faire croire qu’au lieu d’être en nous, la cause de notre mal est hors de nous. Pas d’erreur plus dangereuse. Nous sommes atteints d’une affection intérieure, qui tient à notre constitution et à tout notre régime, et les antisémites s’obstinent à nous répéter qu’il n’y a là qu’un mal superficiel, accidentel, étranger à notre race et à notre sang. Alors même qu’ils se vantent de mettre à nu nos plaies secrètes, ils en méconnaissent la nature; partant, au lieu d’en préparer la guérison, ils risquent fort de les envenimer.

Tel sera, je crois, le sentiment de tout lecteur assez réfléchi et assez indépendant pour se faire

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une opinion conforme à sa raison et non aux antipathies du vulgaire. L’antisémitisme, alors meme que ses griefs semblent le mieux fondés, se trompe sur le principe de nos maux. Gela, il m’eût été facile de le démontrer, d’une manière plus complète, si j’avais pu traiter, dans ce volume, de la finance, du capital et de l’ascendant de la Bourse. Il m’a fallu, malheureusement, laisser de côté, pour aujourd’hui, une partie de mon sujet, celle qui, par ce temps d’asservissement aux intérêts matériels, préoccupe surtout le public, la question d’argent. Je me proposais d’abord de lui consacrer un ou deux chapitres ; mais cette question d’argent a pris une telle place dans nos sociétés démocratiques , elle prime si clairement partout, elle est d’une telle complexité et prête à tant de confusions qu’elle m’a paru valoir d’être traitée à part. Aussi ce volume sera-t-il suivi d’un autre où je chercherai à définir le rôle de l’argent chez les nations contemporaines.

Ce sera, pour moi, l’occasion de reprendre quelques-unes des vues émises dans mon livre : la Papauté , le Socialisme et la Démocratie. Entre ces deux sujets, aucun lien, semble-t-il. C’est une erreur, car l’antisémitisme aussi est une question

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sociale. Et pour moi, en étudiant l’action du juif et le moderne Israël comme en examinant les enseignements du Pape sur le socialisme et sur la démocratie, j’ai toujours en vue le même objet : la liberté religieuse et la paix sociale. Caritas et Peur, telle reste ma devise ; — si je ne m’abuse, c’est une devise chrétienne qui ne messied pas à un Français.

Paris, avril 1893.

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