Heine, Shcikspeare's Madchen und Frauen
tir1. Qu’en conclure, sinon qu’il y a toujours quelque artifice dans les rapprochements de ce genre, et que, de leur passage à travers tous les climats et de leur contact avec
toutes les civilisations, les juifs ont gardé une étrange plasticité, qui les rend partout assimilables à leurs compatriotes de souche aryenne?
Inutile, après cela, d’insister sur la rapidité avec laquelle le juif, l’israélite cultivé surtout, se nationalise dans chaque pays. Mais en devenant Français, Allemand, Anglais, Américain, il garde parfois, à son insu, quelque chose des pays où vécurent ses ancêtres. Je ne dirai point qu’il demeure plus ou moins cosmopolite, le petit nombre seul est cosmopolite ; — mais comparé à nous, il est moins exclusivement national; il a plus d’ouvertures sur le dehors. Les langes traditionnels de préjugés nationaux dont chaque peuple est comme emmaillottô, le juif a moins de mal à s’en défaire. C’est là souvent son originalité et sa supériorité. L’israélite cultivé arrive, plus aisément que nous, à voir son pays du dedans et à la fois du dehors. Il en sent le génie national comme un indigène, et il le juge comme un étranger.
Par là, Israël reste toujours propre à servir d’intermé-
1. Quelques érudits s’y sont laissé prendre et ont cru découvrir là un argument en faveur de l’origine hébraïque de telle ou telle nation chrétienne. Chez quel peuple ne s’est-on pas flatté de retrouver les dix tribus d’Israël? Entre les nombreux essais de ce genre, j’en citerai un, dont le titre parle assez : Anglo-Israel and the Jewish problem. The ten lost tribes of Israël found and identified in the Anglo-Saxon Race , by Th. Rosling Howlett, B. A. (Philadelphia, Spangler, 1892).
diaire entre les divers peuples, à les rapprocher les uns des autres, à les expliquer les uns aux autres. C’est ainsi que Heine et Borne ont jeté par-dessus le Rhin, entre l’esprit français et l’esprit allemand, un pont aujourd’hui en ruine. C’est ainsi encore qu’une mince juiverie du Danemark nous a donné un critique comme G. Bran des, l’homme de l’Europe peut-être qui a le mieux pénétré le génie des diverses littératures.
Nous avons beau battre tous les buissons, impossible de découvrir un génie national juif, ce qui ne veut pas dire que les fils de Jacob, pareils à la statue de Condillac, n’aient d’impressions et d’idées que celles que leur suggère notre contact. Je ne sais si l’âme du Sémite diffère beaucoup de celle de l’Aryen ; mais l’âme juive ne rend pas toujours le même son que l’âme chrétienne. Cela tient à ce qu’elle n’a pas été, comme la nôtre, bercée dans la crèche de Bethléem, et que la religion laisse sur les âmes une empreinte plus durable qu’on ne l’imagine. Cela tient, non moins, à la longue humiliation d’Israël. J’admets donc volontiers qu’entre le juif et nous, il puisse subsister des différences de caractère, des nuances de sentiment ; mais je ne vois pas que ce soit un désavantage pour nous, et pour notre civilisation. J’ai peu de goût, je l’avoue, pour l’uniformité ; je laisse cela aux jacobins. A mes yeux, l’idéal d’une nation n’est pas un monolithe d’un seul bloc, ni un bronze fondu d’un seul jet. Mieux vaut, pour un peuple, être formé d’éléments divers et de races mul-
tiples. Si le juif diffère de nous, tant mieux ; il y a plus
de chances pour qu’à notre monotone et plate culture
moderne, en train de faire du globe un potiron bien lisse, il apporte parfois un peu de variété. Je suis tenté de leur reprocher, à ces fils de Sem, comme aux Orientaux qui s’habillent à notre mode, de trop nous ressembler, de trop nous imiter. Mais à quoi bon ! Quand ils n’auraient aucune originalité spécifique, quand ils ne seraient, ainsi que les Slaves, au dire des Allemands, qu’une matière ethnique brute, ne serait-ce rien que de nous fournir l’étoffe de philosophes comme Spinoza, de compositeurs comme Mendelssohn, de virtuoses comme Rubinstein, de poètes tels que Heine, d’orateurs tels que Gambetta, d’actrices telles que Rachel?
Lorsque je rencontre le lamentable convoi de ces juifs russes en voie d’exode, qui, refaisant en sens inverse, à des siècles de distance, le long chemin d’exil suivi par les pères de leurs pères, vont chercher la liberté aux pays où le soleil se couche, je me demande si quelqu’une de ces piteuses juives, amaigries par les fatigues de la route, ne porte pas dans ses flancs quelque futur Messie de l’art ou de la science. La mère de Spinoza a du débarquer ainsi, en fugitive, sur les plages basses de la Néerlande. Quant à moi, pour un métaphysicien tel que Raruch de Spinoza, pour un poète comme Heine, pour une Rachel seulement, — je me résignerais à doubler le nombre des juifs de France.