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DE LA NATIONALISATION DES JUIFS

I. Que les juifs tendent presque partout à se nationaliser. — Quels sont les États où leur assimilation est le plus avancée? — Comment, dans le même pays, il faut distinguer entre les juifs indigènes et les immigrés. — Du patriotisme chez les juifs. — Comment ne peuvent être patriotes que les juifs affranchis. — De la naturalisation des étrangers. — Comment, en France, c’est devenu un avantage de n’être pas du pays. — IL Les juifs peuvent-ils encore former un peuple et un État? — De la persistance des espérances nationales chez Israël. — La religion et la foi au rétablissement de Juda. — Le rituel et la réunion des dispersés. — L’an prochain à Jérusalem. — III. Ce qui, en certains pays, ramène les juifs à leur exclusivisme. — Peut on reconstituer un État juif en Palestine? — Comment, alors même qu’il se reformerait, un pareil État ne saurait comprendre que le petit nombre des juifs. — Que le grand courant des migrations juives est dirigé vers l’Occident, non vers l’Orient. — Qu’au lieu de se rassembler, les juifs se dispersent plus que jamais sur la face du globe. — Comment cela tacilite leur nationalisation.

Ce travail d’assimilation par la langue, par le costume, par les mœurs se poursuit partout, en meme

temps, sans être également avancé chez tous les peuples, ni même être poussé aussi loin pour tous les juifs du même pays. Quel est, de tous les États des deux mondes, celui où cette nationalisation du juif est la plus complète? A tout prendre, c’est peut-être bien l’Italie, la terre classique du ghetto. La raison en est simple. Venus d’Orient dès l’antiquité, ou venus d’Espagne à la fin du moyen âge, les juifs de la Péninsule y sont établis depuis des siècles. L’Italie, où se sont réfugiés jadis nombre de Sephardim, est demeurée presque entièrement à l’abri des modernes migrations des Askenazim. 11 est en autrement des autres États de l’Europe ou de l’Amérique. Dans presque tous, il y a, sous ce rapport, une grande différence entre les israélites du Nord ou du Midi, fixés depuis longtemps dans le pays, et les juifs du Nord-Est qui y sont arrivés récemment, poussés par le flot des juifs russes et le grand reflux d’Israël d’Orient en Occident.

En Allemagne, par exemple, les juifs du Rhin, de l’Elbe, de l’Oder sont de vrais Allemands ; si, à Berlin ou ailleurs, il y a une société israélite, distincte de la société bourgeoise et de la société aristocratique, la faute en est aux mœurs allemandes, encore imprégnées de l’esprit de caste. En Angleterre, les juifs accueillis par Cromwell, ou débarqués sous les quatre George, sont aujourd’hui de purs Anglais, de manières, d’habitudes, de sentiments; tandis que la plèbe des juifs russes déversés, depuis une quinzaine d’années, sur les quar-

tiers de l’East-End forment, à Londres, comme une minable colonie des juivcries du Dniepr.

De même aux États-Unis, où il y avait des communautés israélites avant la guerre de rindépendance : à côté des juifs américanisés de longue date, il y a les nouveaux-venus fraîchement émigrés de Russie, parlant encore le jargon. C’est comme une nationalité de plus importée dans la grande république. Mais, à la différence des immigrants allemands, ces juifs russes, accueillis avec défiance, ne demandent qu’à s’américaniser. A l’Union et au drapeau étoilé', ils disent le mot de Ruth à Noémi : Ton peuple sera mon peuple.

Pour ce qui est cle la France, comment contester la nationalité française aux juifs de Provence ou du Comtat, qui, pelotonnés naguère à l’abri des clés pontificales, ont vécu, sans interruption, quatorze ou quinze siècles sur la terre de France, précédant les Normands et peut-ctre les Francs et les Rurgondcs, si bien qu’à regarder l’ancienneté, ils peuvent se vanter d etre Français entre les Français et indigènes entre les indigènes?

Et si vous prenez les juifs du Sud-Oueèt, installés aux bords de la Gironde ou de l’Adour sous les Valois, les juifs de Bordeaux qui, depuis Henri II, n’ont d’autre patrie que la France, dirons-nous qu’un séjour de trois cent cinquante années n’a pas suffi à en faire des Français?

Quant aux juifs de l’Est, avant-garde de la grande armée des Askenazim, aux juifs d’Alsace ou de Lorraine qui, eux aussi, ont durant deux ou trois cents ans été

tour à tour les sujets et les citoyens cie ia France, anciens compatriotes dont les pères et les grands-pères ont servi sous nos trois couleurs, les taxerons-nous d’étrangers parce qu’ils ont parfois un accent allemand? Et quand nous accueillons en frères les Alsaciens-Lorrains, protestants ou catholiques, qui ont opté pour la France vaincue, repousserons-nous, comme des intrus, les juifs de Metz ou de Strasbourg qui ont donné à la vieille patrie la même preuve d’attachement ?

La vérité, c’est qu’en France, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, — partout si vous voulez, — il y a une distinction à faire entre juifs et juifs, entre les israélites indigènes, nés de parents établis depuis longtemps dans le pays, et les israélites étrangers qui s’y sont transportés à une date récente. Et cette distinction, elle ne doit pas seulement s’appliquer aux juifs, mais à toutes les races ou les religions qui nous fournissent des immigrants, — ainsi, dans notre France, aux protestants, réformés ou luthériens, dont le nombre chez nous, à Paris, du moins, a singulièrement grossi depuis un demi-siècle. Parmi eux, également, on n’a pas le droit de confondre les vieux Français, les familles sorties de notre sol, ou depuis longtemps tranchées, avec les nouveaux venus de Suisse, de Hollande ou d’Allemagne. Pour ces derniers, comme pour les catholiques qui nous arrivent de Belgique, d’Espagne, d’Italie, comme pour les Levantins de tout rite qui commencent à débarquer chez nous, le cas est le même que

pour les juifs récemment accourus d’outre-Rhin ou d’outre-Vistule. Pour en faire de vrais Français, des Français de corps et d’âme, si j’ose ainsi parler, il ne suffira ni d’un séjour d’une douzaine d’années dans un hôtel de la plaine Monceau, ni de lettres de grande naturalisation. — Et ce que nous disons de la France vous pouvez le dire aussi bien de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Amérique.

Tout autre est la situation des juifs fixés anciennement dans le pays. Ceux-là ont eu le loisir d’y prendre racine; la sève de la terre natale a eu le temps de monter à leur cœur et à leur cerveau. Au point de vue national, ce ne sont plus des juifs, mais bien des Français, des Anglais, des Allemands, des Américains Israélites, — ou, comme l’on disait à Varsovie, en 1863, des nationaux du rite mosaïque. Ils ont si bien pris les habitudes, les goûts, les idées, parfois meme les travers et les préjugés des pays où ils ont vu le jour, qu'ils peuvent souvent être donnés comme des représentants de l’esprit national. Ainsi, en France, quoi de plus français que l’auteur de la Famille Cardinal ou de V Abbé Constantin?

Et ce n’est pas seulement par l’esprit, c’est par les sentiments, c’est par toutes les fibres de leur être que ces descendants de Jacob se sentent Français, Anglais, Allemands, Italiens, Américains. Et pour cette sorte d’identification à la patrie vivante, il ne faut pas toujours beaucoup de générations. Le patriotisme, chez un

peuple patriote qui vous traite en citoyen, s acquiert vite; il s’apprend, dès l’enfance, à l’école, au collège. Parce qu’il avait du sang de Juif génois, Gambetta n’en avait pas moins le cœur français ; il aurait eu peine à s’imaginer être autre chose que Français; tout son orgueil, il l’avait mis sur la France. De même, parce que son grand-père était un Juif vénitien, Disraeli n’en était pas moins Anglais; l’on sait s’il avait la tierté du renom britannique. Si Marx-Mordechaï, comme tant de socialistes de toute race, s’est fait l’apôtre du cosmopolitisme, Ferdinand Lassalle était un patriote allemand, fauteur zélé de l’unité allemande, tout prêt, pour elle, à lier partie avec la Prusse et avec Bismarck.

Voici l’Italie, tant les exemples abondent. Parce que les ancêtres de Daniel Manin sortaient des ruelles étroites du glielto nuovo ou du ghetto vecchio , Venise affranchie n’en a pas moins acquitté une dette d'honneur en ensevelissant Manin sous les arcades byzantines du narthex de San-Marco. Je vais souvent en Italie, je n’ai jamais rencontré d’Italien plus jaloux de la grandeur de la Péninsule que M. Luzzatti, l’ancien ministre du Trésor; comme Français, j’aurais même un reproche à lui faire : celui de n’être pas exempt des préventions italiennes en politique étrangère. A quoi sert d’éire juif, si cela ne vous préserve point des préjugés nationaux? Eh bien non, je m’en suis aperçu plus d’une fois, et en Italie, et en Allemagne, et en France môme, le judaïsme n’est pas toujours un vaccin contre le chauvinisme.

388 LES JUIFS et l’antisémitisme.

Qu’on me permette ici un souvenir déjà lointain. J’ai dit, si je ne me trompe, qu<|) j’avais passé à Dresde, en 1867, plusieurs mois dans une famille israélite. Il y avait là un jeune homme de dix-huit ans, de pure race juive, qui lisait, à livre ouvert, la Genèse en hébreu. C’était, tout comme Lassalle, un ardent unitaire allemand, mais en même temps un loyal sujet saxon. Il invoquait la restauration de l’empire germanique, mais pour kaiser , il eût voulu le roi de Saxe. « Si la France ose se mettre en travers de notre unité, me répétait-il, malheur à vous! nous irons à Paris; nous vous reprendrons l’Alsace et la Lorraine. »

Il ne savait pas, hélas ! dire si vrai. Trois ans plus tard, il a dû venir en France, avec des milliers de ses coreligionnaires qui chantaient, à l’unisson de leurs camarades chrétiens, la Wacht am Rhein L Ce descendant de Jacob, aux cheveux bruns et aux yeux noirs, l’on eût pu le donner pour type de la jeunesse allemande. Il était tout imbu de l’esprit germanique; il avait le dédain du Slave et du Welche; il professait la naïve philosophie de l’histoire de certains docteurs d’outre-Rbin. A l’entendre, rien de grand, dans le monde, ne s’était fait que par les Germains ; les nations modernes valaient à proportion de la dose de sang teutonique injecté dans leurs veines. Il semblait oublier que lui-même n’avait peutêtre pas, dans tous ses membres, une goutte du sang

1. A BerUn seul, on calculait, vers 1885, qu’il y avait deux mille anciens soldats juifs ayant fait la campagne de France.

de Hermann. Il parut décontenancé le jour où je me permis de lui en faire la remarque. Les israélites que je rencontrais, dans cette famille saxonne, étaient tous aussi Allemands; le plus souvent, je ne pouvais les distinguer des chrétiens. Un jour vint dîner un juif de Berlin, qui avait porté le fusil à aiguille à Sadowa, un vrai Prussien, blond, frais, parlant haut avec l’accent berlinois. « Après Kœnigsgratz, disait-il, on est fier d’être Prussien. » Et Prussiens ou Saxons, on sentait, chez tous, l’orgueil national allemand.

Ce sentiment m’étonnait alors chez des juifs. Depuis, ce qui m’a touché davantage, j’en ai rencontré qui avaient le cœur d’être des patriotes polonais, gardant à la nation morte une affection obstinée. J’en ai connu aussi qui, de bonne foi, se regardaient comme Russes, qui pensaient et parlaient en Russes. « S’il n’y en a pas davantage, me confiait un juif d’Odessa ; c’est pour cause. En ce sens aussi, chaque pays a les juifs qu’il mérite. »

Le patriotisme ne peut guère être éprouvé que des hommes, qui, autour de leur berceau, ont senti une patrie. Comment le demander à des émigrés qui nont pas eu le temps de s’implanter au pays, ou à des proscrits, tels que les juifs russes qui roulent de nation en nation, semblables au perikatétipolé de la steppe, à cette boule d'herbes sèches que le vent d’automne fait voler au hasard sur la plaine dénudée ? Ceux-là n’ont plus de patrie; ils ont été déracinés du sol natal. Si

avare qu’elle fût pour eux, si restreints qu’y fussent

leurs droits, ils y tenaient, le plus souvent à cette monotone terre russe, où leurs pères avaient peiné et prié, des siècles et des siècles. Pour les obliger à la quitter, il ne faut rien moins que l’excès de la misère, ou le désespoir d’y retrouver jamais la paix.

Alors même, combien ne peuvent s’en détacher sans une sorte d’arrachement ! Avant de partir pour les pays où le soleil se couche, ils vont, avec leurs enfants, faire une dernière visite à leur cimetière, et, au milieu des larmes et des lamentations, les femmes disent un long adieu aux morts qui ne peuvent les accompagner en exil. Plus malheureux que leurs frères, de Ségovie, chassés de Castille sous Isabelle, ils n’ont pas la consolation d’emporter avec eux les pierres tombales de leurs ancêtres 1. Qu’ils s’attardent en Europe, qu’ils franchissent tout droit le large Océan, ou qu’ils longent lentement les côtes de la Méditerranée, au risque de ne point trouver de plage où débarquer; partout où ils arrivent, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Amérique, ils se sentent étrangers; il leur faut se faire à un nouveau ciel, à une nouvelle terre, à une nouvelle langue, à une nouvelle vie. Ils s’y feront pourtant, plus rapidement peut-être qu’ils n’osent l’imaginer. Partout où leur sourira la liberté, où les balances de la loi seront les mêmes pour eux que pour le chrétien, ils se nationaliseront vite. Ils auront pour le pays qui

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