Italie, Italie!
ITA LIE, Italie ! mère antique et féconde, ô vieille louve qui donnas le sein aux deux jumeaux, le Droit et l'Empire, pourquoi dors-tu, la tête cachée, plus basse que Téchine, sous le poil hérissé des Apennins, entre les deux mers latines?
Italie, Itahe ! pleine de joie, riche d'humanité, quand tu n'écoutes pas le conseil des habiles, mère aux chaudes
entrailles, toi de qui le beau sang est plus ardent et plus rouge de se mêler au sang de la vigne, sais-tu bien ce que ta fille sublime^ la Vierge d'Occident, passionnée damour et de grandeur, fait aujourd'hui pour vivre, souffre pour son salut et pour celui de tout le genre humain ? le sais-tu ?
Celle qui est née de tes flancs et du père Atlantique, car la semence fut du celte océan, la France ne t'appelle pas : elle ne crie pas à l'aide ; elle ne conseille point ; elle ne menace pas, elle! Mais elle te montre son œuvre, que les fourbes te cachent, et sa beauté de femme qui aime, sa gorge et son ventre, ses deux bras dans le feu, ses deux pieds dans le sang.
La Vierge passionnée entre les nations, celle que la grandeur de ses sacrifices renouvelle, la toujours jeune et toujours blessée, sais-tu que pour la cinquième fois, elle a jailli de ses douleurs et de ses convulsions pour le salut du monde ? As-tu ouï parler de sa suprême épreuve ? Et sais-tu où elle en est, le sais-tu, mère que nous aimons, mère trop lente, mère entravée peutêtre ?
Que fais-tu, vieille louve, dans la clairière de Rome, entre TAventin cher aux peuples et la colline du Vatican, où les nations répondent à Tappel de Tapôtre ? Est-ce que le Capitole, cette tête de pont qui mène à toutes les actions nécessaires, est un lieu pour
dormir ? Louve, on ne dort pas dans un lit de marbre. Oublies-tu, des deux mers latines, à regarder celle qui te sourit, la très amère Adriatique, où le sale Barbare mire sa face en ricanant, lave son linge et plonge ses mains pleines de crimes ?
Écoute, Italie, la voix qui vient de loin, mais qui chante dans ton cœur même. Car ni les Alpes de la calomnie, ni les monts de la Haine et des intérêts médiocres ne l'arrêtent. Et le beau sang parle droit au beau sang^ dans le fort silence du cœur.
Lève les yeux. Vois ce front qui
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dédaigne même la couronne, et nest plus fait que pour la lumière. Reconnais ce sourire, qui pare toute vie, et qui ornerait jusqu'à la mort. Viens plus près : à la face regarde ta fille, qui ne se plaint pas, non ! pas un cri ! et ne montre point ses plaies, mais les rubans de sang qui lui font des bandelettes nuptiales et la pourpre de son nouveau destin.
Elle est là devant toi, celle qui s'appelle la France, la loyale, la libre, la toujours Vierge, parce qu'elle est la fiancée de tout amour, la femme qui accepte toutes douleurs, et qui à la honte seule se refuse. Longtemps, longtemps, elle fut la Hardie et la Rieuse qui se partage entre la gloire
et la peine, entre 1 éclat du triomphe et la joie acharnée de l'honneur. Mais à présent, elle s'est mise au-dessus de tout ce qui passe, et de la victoire même. Qu'elle laimait pourtant !
La voici toute à sa vocation, entre Tamour et le sacrifice. Elle s'est affranchie même de Tillusion.
Elle a dépouillé les fleurs de sa charmante ivresse. Elle ne croit plus qu'à ses raisons de vaincre, ferme comme la terre qui ne peut pas périr, cette terre sacrée, cette terre chérie pour l'immense labour des moissons qu elle y a faites. Ses sillons maintenant sont dans les roses de la guerre. Son espérance est la certitude amoureuse de
ne pas mourir, comme de Ti'avoir pas vécu en vain. Et sa foi est la profonde volonté de vivre pour ce qui fait le prix unique de la vie.
Ore, à tout ce qu'elle a préféré, à tout ce qu'elle aime le plus encore, ardente et simple, cest elle-même qu'elle préfère : parce qu'elle veut être, et non pas seulement avoir été.
Nous avons passé l'âge des choses vaines. La soif d'une vie pleine et toute belle a éteint la faim des conquêtes.
Les os à croquer ne sont bons qu'aux chiens. Gros appétit, grosses fumées.
Sur les bords de la mer classique, les nobles nations, à la grande ame gen-
tille, rêvent d'être humaines, et d'humanité seulement.
Pèse, Italie, dans tes balances justes, pèse la Passion de la France. Vois-la comme elle est : toute brûlante de son droit, et bien silencieuse entre le service et le rire divin qu'elle garde, comme un baiser furtif, dans la douleur de servir. Son orgueil est le plus humble, humble comme un dieu en croix. Et son humilité a la fierté sans pareille du service, je te le dis. Vois comme elle est belle, toi qui, non moins silencieuse, aujourd'hui, dans ta forêt de marbre, ne grondes même pas, louve muette.
Dors-tu vraiment, ou ronges-tu le
frein? Mais qui ta bridée, dis-moi?
Ta résurrection est pourtant immortelle.
Si le Barbare était le plus fort, tu mourrais aussi, crois-le. Si nous devions mourir, faudrait-il pas que nous mourrions ensemble ? La servitude est la mort, pour les cœurs nobles. Quand tu étais à lagonie, elle t'a relevée, cette fille aux yeux clairs, si vaillante et si douce. Elle t'a pansée; elle t'a secourue; elle t'a guérie. Elle aurait horreur de te le rappeler : mais quel deuil, si tu loublies!
Ce n'est pas pour elle-même que la France t invoque : Italie, c'est pour toi. C'est pour ta beauté, et ton hon-
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neur uniquement. Ta fille ne te juge pas. Mais par sa bouche soucieuse, cest toi-même qui te parles à toi-
même, et toi seule.
Le temps n'est plus de peser le pour et le contre. Tout ne se mesure pas aux balances mesquines de l'intérêt. 11 n'est pas vrai que l'histoire du monde se fasse dans une boutique d'usurier.
Des vieillards qui gouvernent en toussant, sans jamais arriver à faire le total ' de leurs comptes, peuvent bien perdre les peuples, mais jamais ils ne les sauvent, car il faut accomplir pour sauver. C'est la loi du drame; et nous sommes au plus fort de la tragédie.
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Le cœur ni la foudre ne se troquent pas contre les vieux pots et la ferraille, dans le marché aux puces. Les espèces du sang n entrent pas dans vos livres de caisse, ni la croix du Vendredi Saint, ni les galères de Salamine , ni le bûcher de Jeanne , ni le chef de saint Louis, ni Zama, ni Lépante, ni le bras de Cervantes, ni les haillons de Valmy.
Non. Ces vieux changeurs, pareils à des aras qui ont la taie sur Tœil, rognent en vain les écus du destin , assis dans leur comptoir. Mais tandis qu'ils essaient au trébuchet, d'une main cauteleuse, les pièces sans aloi de leur plate expérience, le messiiger de Jupiter, le Destin lui-même, le
brusque Voleur de Nuit, rase toute la boutique. Aujourd'hui, c'est la fatalité qui pèse. Son doigt terrible est le fléau. Assez dliabileté. Assez de calculs. Quand les maîtres qui gouvernent sont trop sages, la sagesse est leur vice : pour épargner les vivres, ils font mourir de faim le peuple qu'ils ont mis au régime. Ils ont un vieil aïeul, célèbre dans les contes, un grand-père aux longues oreilles, fameux pour être mort de jeûne entre deux picotins.
Ils sont penchés sur le papier, ils ahgnent des chiffres et ne voient même pas le texte de feu, qui est écrit par les étoiles dans le ciel. Les conjonctions commandent ; et ces perroquets cacochymes grattent du bec quelque proto-
cole, quils ont pris le soin de libeller en tel grimoire, qu'il n'ait pas de sens. Mais les peuples ont leurs planètes, où les vieux changeurs ne changent rien.
Sur leur perchoir, mère Italie, laisseles à leurs besicles. Ou bien pousse-les une bonne fois, enferme-les dans le canon de leurs lunettes. Italie, lèvetoi, prends conseil des astres et de ton cœur.
Il sagit maintenant de vouloir et daimer. Montre ce que tu sais foire.
Le lit nuptial de faction est ouvert.
La forte femme, la mère, n'est pas neutre : elle aime et elle hait. Elle donne son sang à son amour, son lait
à ses petits. Et elle étouffe entre ses bras le crapuleux Barbare qui veut Tétreindre. Il n est pas une âme généreuse, qui ne trouve son bien à ce qui plus lui coûte. Le Barbare seul vit pour lui-même et pour le suint de sa peau rousse.
L'heure immortelle de Rome doit sonner : celle de son honneur ou de sa fuite.
Trente et Trieste t'appellent. Et les filles slaves, qui ont besoin d'une tutelle sans outrage, qui ne les viole point, qui ne les mutile point, et ne les assassine pas. Sur les rives de FAdriatique, salée de larmes, tous les hons de Saint- Marc frémissent, et leurs ailes battent
vers Venise ; tous, ils rugissent que tu viennes. Tous, ils t attendent, pour les délivrer de la buse autrichienne, de riiyène hongroise, du pointilleux Barbare, armé de la potence qui les opprime, qui les enchaîne, qui veut leur arracher la langue et leur crever les yeux.
Les cœurs romains, les âmes gentilles ne vivent pas de marchés. Ce n'est pas un troc de la politique, dans une échoppe de fripier, qui peut te rendre les terres latines et les lions dérobés. Le Barbare est sans pardon.
Le Barbare a d'éternels retours. Deux mille ans de savante grimace ne lavent pas plus le cœur barbare de la souillure originelle, qu'ils ne parfument sa
peau grasse, ou quils n ôtent la sueur de la haine à son âme violente. Trente et Trieste , TAdriatique et les belles lèvres Dalmates aux mille dents qui rient, ne seront bien à toi, Italie, que si tu les paies de ton sang.
Italie, laisseras-tu ta fille de l'Occident, toute sublime, toute droite dans sa pourpre, la laisseras-tu voler à la vengeance du genre humain, avec les cousins d'Angleterre et la grande amitié des Slaves? Et toi seule, mère forte, tu n en serais pas ? Seule, tu ne prendrais pas parti ? Vas-tu dormir encore ? Ou te dressant enfin d'un bond, entre le Vatican et le Capitole, va-t-on te voir prête à saisir Tépée romaine, marcher dur vers le Nord, le bras levé, le
grand rire des légions pavoisant ta face brune, les yeux pleins du feu noir qui s'allume au soleil du Forum et du Vésuve, faite pour aimer, pour combattre et pour vaincre avec nous, Italie, Italie!
21 Décembre 1914.
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