RUINES 1)’UNE PETITE VILLE
res mêlées avec de la boue. Ou y trouve aussi quelques restes de murailles faites de grands blocs de pierre.
C’est évidemment l’emplacement d’une ancienne ville, dont la petite forteresse contiguë a été l’acropole. Mais l’espace est si petit qu’il ne paraît certainement pas possible que la population de cette ville ait pu dépasser deux mille hommes, et ainsi ce serait une folie de prétendre que ce soient les ruines delà grande ville de Troie, qui pouvait opposer aux Grecs dix mille combattants de ses propres fils. Sa population doit, par conséquent, avoir été au moins de cinquante mille hommes.
On trouve ce nombre approximatif de combattants dans le discours d’Agamemnon (//., Il, ia3-i3o), qui dit que si l’armée grecque se divisait par dizaines, et si chaque dizaine prenait un guerrier troyen pour leur verser le vin dans leurs coupes, plusieurs dizaines manqueraient d’échanson. L’armée grecque est supposée avoir été de cent mille hommes.
Si les preuves que j’ai données ne paraissaient pas encore suffisantes pour démontrer que Troie n’a jamais pu être sur les hauteurs de Bounarbaschi, je dirais que ni de l’acropole ni d’aucun autre endroit de l’emplacement qu’on attribue à cette ancienne ville, on ne voit le mont Ida, ce qui est en désaccord avec Homère (//., VIII, 47-5a), où Jupiter voit du sommet de l’Ida la ville de Troie.
Je dirais en outre qu’il y avait à Pergame le palais de Priam, avec cinquante chambres pour ses fils et
GERGIS.
douze chambres, dans un étage supérieur, pour ses filles (//., VI, 24a-a5o); devant la porte du palais de Priam, à Pergame, était l’assemblée desTroyens (VH, 345 - 346 ); dans l’acropole se trouvaient aussi les palais et la cour d’Hector et de Paris (VI, 3 1 3 - 3 17, 370); à Pergame étaient les temples de Minerve (VI, 88, 297), d’Apollon (V, 446 ; VII, 21). Hector sacrifiait dans l’acropole à Jupiter, et il est donc probable qu’il y avait aussi un temple de ce dieu (XXII, 1 70-1 72). Pergame doit avoir eu une très-grande porte, car on y introduisit le fameux cheval de bois (Od . , VIII,
Il est donc clair qu’Homère n’a aucunement pu avoir en vue la petite acropole sur les hauteurs de Bounarbaschi, avec sa petite porte d’un mètre de large. En effet, cette acropole et l’étendue de la ville basse sont si petites et si insignifiantes que je ne puis même être d’accord avec le savant Calvert, qui croit y reconnaître Gergis; car cette ancienne ville, habitée par les descendants des Teucriens (Hérod., V, 122), était une des villes les plus fortes de la princesse dardanienne Mania, qui y avait ses trésors. (Xénoph., Hell., III, i, g i 5 .)
En outre, selon les indications d’Hérodote (VII, 43 ), Xcrxès, en quittant Ilium, passa par la vallée bordée par les montagnes à'In-Trpé au nord et celles de Chib/nk au sud ; car il laissa à sa gauche les villes de Rhétée, d’Ophrynium et de Dardanum, qui confine avec Abydos, et à sa droite les Teucriens de Gergis.
Il nie semble donc qu’il faudra chercher la ville de
SCAMANHR1A.
Gergis sur les hauteurs de Chibluk , environ vis-à-vis du village d’ Halil-F.li , où de nombreux tessons et quelques vestiges de murs ne laissent pas de doute qu’une ville n’y ait existé.
Selon Tite-Live (XXX VIII , 39 ), les Romains ont réuni, après la défaite d’Antioche, Rhétée et Gergithus au territoire d’Ilium-INovum.
J’incline plutôt vers l’opinion qu’on pourrait placer ici la petite ville de Scamandria , dont on n’a pas encore pu indiquer la position géographique.
Pline (V, 33) nomme Scamandria parmi les villes qu’on pouvait voir dans la plaine de Troie, en suivant la côte à bord d’un navire, et il paraît s’étonner que Scamandria existât encore, car il dit : « Est tamen et nunc Scamandria civitas parva. » Son nom semble indiquer qu’elle était située sur le Scamandre. En outre, d’après Mauduit, on voit par un passage d’Anne Comnène que Scamandria était située à une demi-journée d’Abydos, et sur la route d’Abydos à Adramy te, ce qui correspond parfaitement à la position des vestiges de la petite ville sur les hauteurs de Rallidagb. Je crois devoir mentionner encore, d’après le même auteur, qu’il existe au Musée du Louvre, sous les numéros 546 et 607, deux tablettes de marbre, sur lesquelles est gravé un traité d’alliance entre les habitants d’ilium- Novum et ceux de Scamandria; en vertu de ce contrat, les deux villes s’obligent à se défendre contre leurs ennemis communs. Ces tablettes ont été trouvées et données au Musée du Louvre par M. Dubois.
Je ne quittai la petite acropole qu’à cinq heures du
I ÜO SOCCER AU SCAMARDHE.
soir, et, après avoir de nouveau traversé du sud au nord tout l’espace qu’on croit être l’emplacement de l’ancienne Troie, je descendis au Scamaudre pour prendre mon souper, qui consistait en pain d’orge et en eau du fleuve. Le pain était à tel point séché par la chaleur que je ne pouvais pas le briser; mais, après qu’il eut trempé un quart d’heure dans l’eau, il était mou comme un gâteau de Savoie, et je le mangeai avec délices, en faisant de copieuses libations dans la rivière. Ces libations n’étaient pourtant pas faciles à faire, car je n’avais pas de coupe, et, chaque fois que je voulais boire, je devais me pencher sur l’eau du fleuve eu m’appuyant sur mes bras, qui s’enfonçaient jusqu’aux coudes dans la boue. Mais j’éprouvais une vive satisfaction à boire l’eau du Scamandre, et je pensais que mille autres se soumettraient avec joie à des fatigues bien plus grandes encore, pour voir ce fleuve divin et pour goûter de son eau.
Ce délicieux repas fini , je me rendis à Bounarbaschi, où je louai cinq ouvriers avec des houes, des pioches et des paniers, pour faire des fouilles le lendemain. Puis je me couchai pour la nuit sur le rocher, au pied duquel jaillissent les nombreuses sources. Je ne choisis pas ce gîte pour être visité par les mânes des belles Troyennes qui avaient lavé leur linge aux deux sources <■/’ Homère , mais pour me mettre à l’abri des serpents, dont j’avais eu peur la nuit précédente. Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par une pluie battante; mais, ne sachant pas où me réfugier, j’ùtai ma redingote, avec laquelle je me couvris la tête et la
FOUILLES A BOUNARBASCHI. 161
poitrine, et ma fatigue était telle que je me rendormis aussitôt et que je dormis jusqu’au matin.
Il devait avoir plu presque toute la nuit, car j’étais trempé jusqu’aux os. Je retournai à Bounarbaschi pour mettre des vêtements secs, car j’en avais dans mon sac de voyage ; mais la saleté dans la maison de l’Albanais était telle que je n’osais pas y suspendre mes habits pour les sécher, de peur de les voir le soir envahis par la vermine. Je gardai donc mes vêtements mouillés sur le corps, pour les faire sécher à l’ardeur du soleil.
Mon guide était déjà là avec le cheval, et mes cinq ouvriers m’attendaient avec leurs instruments; je me fis donc donner par mon hôte le pain de la journée, que je mis dans un sac suspendu au aayjAâpiov du cheval, et puis nous partîmes.
Nous commençâmes à faire des fouilles immédiatement au sud-est de Bounarbaschi. Nous étant échelonnés, mes cinq ouvriers, mon guide et moi, sur une ligne d’environ i oo mètres, nous sondâmes le terrain en creusant des trous, afin d’ouvrir des fossés, dans le cas où nous trouverions des ruines d’anciens bâtiments, ou seulement du tesson.
Ordinairement on fait des fouilles dans des endroits où l’on espère trouver des antiquités; ici j’avais la conviction pleine et entière de l’impossibilité d’en trouver, et néanmoins je me résignai aux frais et à la fatigue inouïe des fouilles, et je le fis avec la même ardeur que j’y aurais mise, si j’avais eu la certitude de découvrir des trésors archéologiques; je le
162 FOUILLES A BOUNARBASCHI.
fis à la poursuite du but désintéressé d’extirper le dogme absurde et erroné que Troie a été située sur les hauteurs de Bounarbaschi. Je m’étais réservé une pelle, une pioche et un panier, et, malgré la chaleur accablante, je travaillai avec autant d’ardeur que le meilleur de mes ouvriers.
Nous atteignîmes presque partout le rocher à une profondeur de 60 centimètres à i mètre ; mais nulle part le moindre morceau de tuile ou de poterie, nulle part le moindre indice que les lieux eussent jamais été habités par l’homme. Nous poursuivîmes nos fouilles à l’est jusqu’au Scamandre, et nous les continuâmes encore pendant tout le jour suivant, en allant au nord jusqu’aux rochers de Ballidagh sans plus de résultat, de sorte que je puis à présent jurer que jamais une ville n’y a existé.
Il me paraît vraiment inconcevable qu’on ait jamais pu reconnaître dans les hauteurs de Bounarbaschi l’emplacement de Troie. En effet on dirait que les voyageurs viennent ici avec un système préconçu qui les aveugle; car, s’ils voyaient clair, ils s’apercevraient immédiatement qu’il est impossible de concilier la position de ces hauteurs avec les indications de l’Iliade.
La distance des hauteurs de Bounarbaschi jusqu’au camp grec, au promontoire de Sigée, est de i4 kilomètres, tandis que tous les combats et toutes les allées et venues dans l’Iliade font supposer qu’il pourrait y avoir à peine 5 kilomètres entre la ville et le camp grec.
PREMIÈRE BATAILLE DE l’iLIADE. 163
Considérons, par exemple, la première bataille.
Dans la nuit, Jupiter ordonne au dieu des rêves de se rendre chez Agamemnon et de l’engager à armer les Grecs, en lui promettant qu’ils prendront Troie le lendemain { 11 ., Il, 8 -i 5 ). A l’aube du jour, Agamemnon fait appeler les Grecs à l’assemblée, raconte aux chefs son rêve, et propose, pour sonder leurs intentions, de retourner dans la patrie (II, 48- 1 4o) ; les troupes se dispersent à grands cris sur les navires et les mettent à flot (II, i 4 a-i 54 ). Ulysse retient les troupes et leur persuade de resterai, 182-aio). De longs discours sont ensuite prononcés par Ulysse, Nestor et Agamemnon (II, 284-3g3); on prend la résolution de rester; les guerriers se dispersent dans le camp pour préparer le repas du matin, puis ils mangent (II, 394-4° i). Agamemnon sacrifie un taureau gras à Jupiter et rassemble les chefs pour cette cérémonie (II, 4o2-433) ; Nestor fait un nouveau discours, puis Agamemnon fait mettre l’armée en bataille (II, 44 i- 454 ); les guerriers se rangent pour le combat devant leur camp dans la plaine du Scamandre (II, 464 - 465 ).
Les Troyens en sont avertis par Iris; ils s’arment, ils ouvrent toutes les portes de leur ville, et ils courent dehors avec un grand bruit (II, 786-810; III, 1-9). Les deux armées se rencontrent dans la plaine (III, 1 5 ) ; mais la plaine ne devait pas être grande , car, du haut des portes Scées, Hélène reconnaît les chefs des Grecs et indique leurs noms à Priam (111, 1 66-a 3 5 ) ; l’armée grecque ne devait pas être