MENSONGES DE DÉMÉTRIOS DE SCEPS1S
la capitale du royaume troyen, sous le sceptre d’Ænée. Il prétendait donc qu’il n’y avait pas à Ilium- Novum et dans ses environs assez de place pour les grands exploits de l’Iiade, et que tout le terrain qui séparait cette ville de la mer était alluvial et de formation postérieure à la guerre de Troie. Comme autre preuve que l’emplacement des deux villes ne pouvait pas être identique, il citait : qu’ Achille et Hector avaient couru trois fois autour de Troie, tandis qu’on ne pouvait pas courir autour dllium-Novum « £tà tyjv ouvepi pfltyyv » , à cause du dos montagneux continu. ( Strabon, XU1 , I, page 109.)
Enfin il prétendait qu’on devait placer l’ancienne Troie dans l’emplacement de ’IWwv xtopm à 3 o stades d’Ilium-Novum et à 42 stades de la côte, bien qu’il convînt qu’il n’en restait pas la moindre trace. ( Stra bon , XIII, I, page 99.)
Strabon, avec le grand discernement qui le caractérise, n’aurait certainement pas approuvé ces assertions erronées de Démétrios de Scepsis, s’il eût visité lui-même la plaine de Troie, car ces arguments sont faciles à réfuter.
D’abord la distance d’Ilium-Novum, en ligne directe au nord, jusqu’à la côte, est de 4 kilomètres, tandis qu’il y a 5 kilomètres d’Ilium-Novum, en ligne directe au nord-ouest, jusqu’au cap de Sigée, que du temps de Strabon la tradition indiquait encore comme l’emplacement du camp grec; car cet écrivain dit (XIO, I, page io 3 ) : « Après Rhétée on voit « Sigée, ville détruite, le port des Achéens, le camp
i 88 LE NAÜSTATHME.
« achéen et le marais, ou lac, appelé Stomalimne et « l’embouchure du Scamandre. »
Les récits des marches des deux armées dans Homère prouvent jusqu’à l’évidence que le Naustathme et le camp grecs se trouvaient entre Sigée et l’embouchure du Scamandre. Cette distance est à présent de 1,720 mètres; mais certaines traces d’un ancien lit fluvial, que j’ai trouvées à environ 280 mètres plus à l’est, ne me laissent pas douter que l’embouchure du Scamandre n’ait été du temps de la guerre de Troie à environ a kilomètres de Sigée.
Néanmoins le Naustathme était trop étroit, car Homère dit (//., XIV, 3 i- 36 ) :
Tàç yàp irpwTaç îveSiov&e Etpitaav, aùràp rilyos èiù irpupYiciv lÿeijxav.
OùSè yàp oùS’, «ùptiç Trep èwv, i^uvifaaTO itxcxt AiytaXo; vvia; yaàéetv • UTeivovro Xao£.
Tw pa Tfpoxpdnoa; ê'puoav, xal itX-flffav àTcamiç flïovo; <rro[x.a jiaxpôv, â'aov (TuveépyaOov àxpai.
« Ils avaient tiré la première ligne de vaisseaux sur « la plaine, et ils avaient construit un mur devant « leurs poupes, car le rivage, malgré son étendue, « ne pouvait pas contenir tous les navires ; les peuci pies étaient resserrés dans un espace trop étroit ; « c’est pourquoi les vaisseaux étaient placés en plu- « sieurs files, et remplissaient tout le long rivage « qu’embrassaient les promontoires. »
J’interprète ainsi ce passage d’Homère : les navires
LE NAÜSTATHME.
furent tirés sur la rive entre le promontoire de Sigée et l’embouchure du Scamandre et ils remplissaient ainsi toute la rive sèche, où il y avait possibilité de placer des navires ; car les grands lacs et les profonds marais entre l’embouchure du Scamandre et le promontoire de Rhétée ne permettaient pas d’y établir un camp. En outre la distance entre les deux promontoires, que Strabon indique par erreur de 60 stades ou 1 1 , i oo mètres, et qui est en réalité de 5 , 55 o mètres, ou de 3 o stades, comme Pline (V, 33 ) le remarque justement, est en contradiction avec les indications d’Homère sur l’étendue du camp grec. Par exemple Agamemnon, debout sur le pont du navire d’Ulysse, fait de toute la force de sa voix un discours, qu’on entend dans la tente d’Ajax, située à l’extrémité gauche, et dans celle d’Achille à l’extrémité droite. (//., VIII, 220-227.)
Je crois que je n’ai pas besoin de dire qu’aucun mortel ne pourrait saisir les paroles d’un autre mortel à une distance de plus d’un kilomètre.
Achille, sur l’extrémité droite, entend Hector crier à l’extrémité gauche. { 11 ., XVI, 77-78.) Inutile d’observer qu’aucun cri humain ne peut être entendu au-delà de 2 kilomètres.
Achille voit de sa tente, à l’extrémité droite, Nestor à l’extrémité gauche. {II., XI, 597-600.) Je fais observer qu’on reconnaît difficilement un homme à une distance de 2 kilomètres, et jamais à une distance de 5 kilomètres et demi.
En outre, si le camp grec s’était étendu d’un cap à
190 LE CAMP GREC TRAVERSÉ PAR AUCUN FLEUVE, l’autre, il aurait été coupé par le Scamandre, le Kalifatli-Asmak et le bras du Simoïs, appelé In-Te'pésésma/c, tandis qu’il n’y a dans Homère aucun indice que le camp ait été traversé par un fleuve.
Pour donner une autre preuve éclatante que le camp grec ne peut pas avoir occupé tout l’espace entre les deux promontoires de Sigée et de Rhétée, je rappellerai que, selon Homère (//., X, 4 ^ 8 ), les Cariens et les Péoniens, troupes auxiliaires de Troie, étaient campés sur les bords de la mer, et, selon le vers 4 M du même chant, les Thraces, aussi alliés des Troyens, arrivés récemment, étaient à l’extrémité du rivage.
Les roseaux qu’ Ulysse trouva sur le rivage (X, 467) et le héron, oiseau qui habite les marais, dont Ulysse et Diomède entendent le cri (X, 274), ne laissent pas de doute qu’il y avait déjà des marais sur les bords de la mer du temps de la guerre de Troie.