LE CHOEUR
« 0 mes enfants, votre patrie est changée en désert ! etc. 1 »
Tandis que je m'occupais des douleurs d'Hécube, les descendants des Grecs avaient encore l'air, sur notre vaisseau, de se réjouir de la mort de Priam. Deux matelots se mirent à danser sur le pont, au son d'une lyre et d'un tambourin : ils exécutaient une espèce de pantomime. Tantôt ils levaient les bras au ciel, tantôt ils appuyaient une de leurs mains sur le côté, étendant l'autre main comme un orateur qui prononce une harangue. Ils portaient ensuite cette même main au cœur, au front et aux yeux. Tout cela était entremêlé d'attitudes plus ou moins bizarres^ sans caractère décidé, et assez semblables aux contorsions des Sauvages. On peut voir, au sujet des danses des Grecs modernes, les lettres de M. Guys et de madame Chénier. A cette pantomime succéda une ronde, où la chaîne, passant et repassant par différents points, rappelait assez bien les sujets de ces bas-reliefs où l'on voit des danses antiques. Heureusement l'ombre des voiles du vaisseau me dérobait un peu la figure et le vêtement des acteurs, et je pouvais transformer mes sales matelots en bergers de Sicile et d'Arcadie.
Le vent continuant à nous être favorable, nous franchîmes rapidement le canal qui sépare l'île de Ténédos du continent, et nous longeâmes la côte de l'Anatolie jusqu'au cap Baba, autrefois Lectum Promont or ium. Nous portâmes alors à l'ouest pour doubler à l'entrée de la nuit la pointe de l'île de Lesbos. Ce fut à Lesbos que naquirent Sapho et Alcée, et que la tête d'Orphée vint aborder en répétant le nom d'Eurydice :
Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente, vocabat.
Le 22 au matin la tramontane se leva avec une violence extraordinaire. Nous devions mouiller à Chio pour prendre d'autres pèlerins ; mais, par la frayeur et la mauvaise manœuvre du capitaine, nous fûmes obligés d'aller jeter l'ancre au port de Tchesmé, sur un fond de roc assez dangereux, près d'un grand vaisseau égyptien naufragé.
Ce port d'Asie a quelque chose de fatal. La flotte turque y fut 1 Les Troyennes. Théâtre des Grecs, traduction française.
brûlée, en 1770, par le comte Orlow, et les Romains y détruisirent les galères d'Antiochus, Tan 191 avant notre ère, si toutefois le Cyssus des anciens est le Tchesmé des modernes. M. de Choiseul a donné un plan et une vue de ce port. Le lecteur se souvient peut-être que j'étais presque entré à Tchesmé en faisant voile pour Smyrne, le 1er septembre, vingt et un jours avant mon second passage dans l'Archipel.
Nous attendîmes, le 22 et le 23, les pèlerins de l'île de Chio. Jean descendit à terre et me fit une ample provision de grenades de Tchesmé : elles ont une grande réputation dans le Levant, quoiqu'elles soient inférieures à celles de Jaffa. Mais je viens de nommer Jean, et cela me rappelle que je n'ai point encore parlé au lecteur de ce nouvel interprète, successeur du bon Joseph. C'était l'homme le plus mystérieux que j'aie jamais rencontré : deux petits yeux enfoncés dans la tête et comme cachés par un nez fort saillant, deux moustaches rouges, une habitude continuelle de sourire, quelque chose de souple dans le maintien, donneront d'abord une idée de sa personne. Quand il avait un mot à me dire, il commençait par s'avancer de côté, et, après avoir fait un long détour, il venait presque en rampant me chuchoter dans l'oreille la chose du monde la moins secrète. Aussitôt que je l'apercevais, je lui criais : Marchez droit et parlez haut; conseil qu'on pourrait adresser à bien des gens. Jean avait des intelligences avec les principaux papas : il racontait de moi des choses étranges; il me faisait des compliments de la part des pèlerins qui demeuraient à fond de cale, et que je n'avais pas remarqués. Au moment des repas, il n'avait jamais d'appétit, tant il était au-dessus des besoins vulgaires; mais aussitôt que Julien avait achevé de dîner, ce pauvre Jean descendait dans la chaloupe où l'on tenait mes provisions, et, sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers, il engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin, et tout cela avec une telle rapidité qu'on ne voyait pas le mouvement de ses lèvres. Il revenait ensuite d'un air triste me demander si j'avais besoin de ses services. Je lui conseillais de ne pas se laisser aller au chagrin et de prendre un peu de nourriture, sans quoi il courait le risque de tomber malade. Le Grec me croyait sa dupe; et cela lui faisait tant de plaisir, que je le lui laissais croire. Malgré ces petits défauts, Jean était au fond
un très-honnête homme, et il méritait la confiance que ses maîtres lui accordaient. Au reste je n'ai tracé ce portrait, et quelques autres, que pour satisfaire au goût de ces lecteurs qui aiment à connaître les personnages avec lesquels on les fait vivre. Pour moi, si j'avais eu le talent de ces sortes de caricatures, j'aurais cherché soigneusement à l'étouffer; tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime : on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie, la raillerie fine, la grande ironie du style oratoire, et le haut comique.
Dans la nuit du 22 au 23, le bâtiment chassa sur son ancre, et nous pensâmes nous perdre sur les débris du vaisseau d'Alexandrie naufragé auprès de nous. Les pèlerins de Ghio arrivèrent le 23 à midi : ils étaient au nombre de seize. A dix heures du soir nous appareillâmes par une fort belle nuit, avec un vent d'est modéré, qui remonta au nord le 24 au lever du jour.
Nous passâmes entre Nicaria et Samos. Cette dernière île fut célèbre par sa fertilité, par ses tyrans, et surtout par la naissance de Pythagore. Le bel épisode de Télémaque a effacé tout ce que les poètes nous ont dit de Samos. Nous nous engageâmes dans le canal que forment les Sporades, Pathmos, Leria, Cos, etc., et les rivages de l'Asie. Là serpentait le Méandre, là s'élevaient Éphèse, Milet, Halicarnasse, Cnide : je saluais pour la dernière fois la patrie d'Homère, d'Hérodote, d'Hippocrate, de Thaïes , d'Aspasie ; mais je n'apercevais ni le temple d'Éphèse, ni le tombeau de Mausole, ni la Vénus de Cnide ; et, sans les travaux de Pococke, de Wood, de Spon, de Choiseul, je n'aurais pu, sous un nom moderne et sans gloire, reconnaître le promontoire de Mycale.
Le 25, à six heures du matin, nous jetâmes l'ancre au port de Rhodes, afin de prendre un pilote pour la côte de Syrie. Je descendis à terre et je me fis conduire chez M. Magallon, consul français. Toujours même réception, même hospitalité, même politesse. M. Magallon était malade ; il voulut cependant me présenter au commandant turc, très-bon homme, qui me donna un chevreau noir, et me permit de me promener où je voudrais. Je lui montrai un firman qu'il mit sur sa tête, en me déclarant qu'il portait ainsi tous les amis du Grand Seigneur.
Il me tardait de sortir de cette audience, pour jeter du moins un regard sur cettefameuseRhodesoùje ne devaispasser qu'un moment.
Ici commençait pour moi une antiquité qui formait le passage entre l'antiquité grecque que je quittais, et l'antiquité hébraïque dont j'allais chercher les souvenirs. Les monuments des chevaliers de Rhodes ranimèrent ma curiosité un peu fatiguée des ruines de Sparte et d'Athènes. Des lois sages sur le commerce 4, quelques vers de Pindare sur l'épouse du Soleil et la fille de Vénus 2, des poètes comiques, des peintres, des monuments plus grands que beaux ; voilà, je crois, tout ce que rappelle au voyageur la Rhodes antique. Les Rhodiens étaient braves :il est assez singulier qu'ils se soient rendus célèbres dans les armes pour avoir soutenu un siège avec gloire, comme les chevaliers leurs successeurs. Rhodes, honorée de la présence deCicéron et de Pompée, fut souillée par le séjour de Tibère. Les Perses s'emparèrent de Rhodes sous le règne d'Honorius. Elle fut prise ensuite par les généraux des califes l'an 647 de notre ère, et reprise par Anastase , empereur d'Orient. Les Vénitiens s'y établirent en 1203; Jean Ducas l'enleva aux Vénitiens. Les Turcs la conquirent sur les Grecs. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s'en saisirent en 1304, 1308 ou 1319. Ils la gardèrent à peu près deux siècles, et la rendirent à Soliman II, le 25 décembre 1522. On peut consulter, sur Rhodes, Coronelli, Dapper, Savary et M. de Ghoiseul.
Rhodes m'offrait à chaque pas des traces de nos mœurs et des souvenirs de ma patrie. Je retrouvais une petite France au milieu de la Grèce :
Procedo, et parvam Trojam simulataque magnis
Pergama
Agnosco
Je parcourais une longue rue, appelée encore la rue des Chevaliers. Elle est bordée de maisons gothiques; les murs de ces maisons sont parsemés de devises gauloises et des armoiries de nos familles historiques. Je remarquai les lis de France couronnés, et aussi frais que s'ils sortaient de la main du sculpteur. Les Turcs, qui ont mutilé partout les monuments de la Grèce, ont épargné ceux de la chevalerie : l'honneur chrétien a étonné la bravoure infidèle, et les Saladin ont respecté les Couci. ^
1 On peut consulter Leunclavius, dans son Traité du droit maritime des Grecs et des Romains. La belle ordonnance de Louis XIV sur la marine conserve plusieurs dispositions des lois rhodiennes.
2 La nymphe Rliodos.
Au bout de la rue des Chevaliers ou trouve trois arceaux gothiques qui conduisent au palais du grand-maître. Ce palais sert aujourd'hui de prison. Un couvent à demi ruiné, et desservi par deux moines, est tout ce qui rappelle à Rhodes cette religion qui y fit tant de miracles. Les pères me conduisirent à leur chapelle. On y voit une Vierge gothique, peinte sur bois; elle tient son enfant dans ses bras : les armes du grand-maître d'Aubusson sont gravées au bas du tableau. Cette antiquité curieuse fut découverte, il y a quelques années, par un esclave qui cultivait le jardin du couvent. Il y a dans la chapelle un second autel dédié à saint Louis, dont on retrouve l'image dans tout l'Orient, et dont j'ai vu le lit de mort a Carthage. Je laissai quelques aumônes à cet autel, en priant les pères de dire une messe pour mon bon voyage, comme si j'avais prévu les dangers que je courrais sur les côtes de Rhodes à mon retour d'Égypte.
Le port marchand de Rhodes serait assez sûr, si l'on rétablissait - les anciens ouvrages qui le défendaient. Au fond de ce port s'élève un mur flanqué de deux tours. Ces deux tours, selon la tradition du pays, ont remplacé les deux rochers qui servaient de base au colosse. On sait que les vaisseaux ne passaient point entre les jambes de ce colosse,, et je n'en parle que pour ne rien oublier.
Assez près de ce premier port se trouvent la darse des galères et le chantier de construction. On y bâtissait alors une frégate de trente canons avec des sapins tirés des montagnes de l'île ; ce qui m'a paru digne de remarque.
Les rivages de Rhodes, du côté de la Caramanie (la Doride et la Carie), sont à peu près au niveau de la mer; mais l'île s'élève dans l'intérieur, et l'on remarque surtout une haute montagne, aplatie à sa cime, citée par tous les géographes de l'antiquité. Il reste encore à Linde quelques vestiges du temple de Minerve. Camire et Ialyse ont disparu. Rhodes fournissait autrefois de l'huile à toute l'Anatolie ; elle n'en a pas aujourd'hui assez pour sa propre consommation. Elle exporte encore un peu de blé. Les vignes donnent un vin très-bon, qui ressemble à ceux du Rhône : les plants en ont peut-être été apportés du Dauphiné par les chevaliers de cette langue, d'autant plus qu'on appelle ces vins, comme en Chypre, vins de Commanderie.
Nos géographies nous disent que l'on fabrique à Rhodes des ve-
lours et des tapisseries très-estimés : quelques toiles grossières, dont on fait des meubles aussi grossiers, sont, dans ce genre, le seul produit de l'industrie des Rhodiens. Ce peuple, dont les colonies fondèrent autrefois Naples et Agrigente, occupe à peine aujourd'hui un coin de son île déserte. Un aga, avec une centaine de janissaires dégénérés, suffisent pour garder un troupeau d'esclaves soumis. On ne conçoit pas comment l'Ordre de Malte n'a jamais essayé de rentrer dans ses anciens domaines ; rien n'était plus aisé que de s'emparer de l'île de Rhodes : il eût été facile aux chevaliers d'en relever les fortifications, qui sont encore assez bonnes : ils n'en auraient point été chassés de nouveau; car les Turcs, qui, les premiers en Europe, ouvrirent la tranchée devant une place, sont maintenant le dernier des peuples dans l'art des sièges. v Je quittai M. Magallon le 25 à quatre heures du soir, après lui avoir laissé des lettres qu'il me promit de faire passer à Constantinople, par la Caramanie. Je rejoignis dans un caïque notre bâtiment déjà sous voile avec son pilote côtier ; ce pilote était un Allemand établi à Rhodes depuis plusieurs années. Nous fîmes route pour reconnaître le cap à la pointe de la Caramanie, autrefois le promontoire de la Chimère en Lycie. Rhodes offrait au loin, derrière nous, une chaîne de côtes bleuâtres, sous un ciel d'or. On distinguait dans cette chaîne deux montagnes carrées, qui paraissaient taillées pour porter des châteaux , et qui ressemblaient assez par leur coupe aux Acropolis de Corinthe, d'Athènes et de Pergame.
Le 26 fut un jour malheureux. Le calme nous arrêta sous le continent de l'Asie, presque en face du cap Chélidonia,' qui forme la pointe du golfe de Satalie. Je voyais à notre gauche les pics élevés du Cragus, et je me rappelais les vers des poètes sur la froide Lycie. Je ne savais pas que je maudirais un jour les sommets de ce Taurus que je me plaisais à regarder, et que j'aimais à compter parmi les montagnes célèbres dont j'avais aperçu la cime. Les courants étaient violents et nous portaient en dehors, comme nous le reconnûmes le jour d'après. Le vaisseau, qui était sur son lest, fatiguait beaucoup au roulis : nous cassâmes la tête du grand mât et la vergue de la seconde voile du mât de misaine. Pour des marins aussi peu expérimentés, c'était un très-grand malheur.
C'est véritablement une chose surprenante que de voir naviguer
des Grecs. Le pilote est assis, les jambes croisées, la pipe à la bouche : il tient la barre du gouvernail, laquelle, pour être de niveau avec la main qui la dirige, rase le plancher de la poupe. Devant ce pilote à demi couché, et qui n'a par conséquent aucune force, est une boussole qu'il ne connaît point et qu'il ne regarde pas. A la moindre apparence de danger, on déploie sur le pont des cartes françaises ou italiennes ; tout l'équipage se couche à plat ventre, le capitaine à la tête ; on examine la carte, on en suit les dessins avec le doigt; on tâche de reconnaître l'endroit où l'on est, chacun donne son avis : on finit par ne rien entendre à tout ce grimoire des Francs; on reploie la carte ; on amène les voiles, ou l'on fait vent arrière : alors on reprend la pipe et le chapelet; on se recommande à la Providence, et l'on attend l'événement. Il y a tel bâtiment qui parcourt ainsi deux ou trois cents lieues hors de sa route, et qui aborde en Afrique au lieu d'arriver en Syrie; mais tout cela n'empêche pas l'équipage de danser au premier rayon du soleil. Les anciens Grecs n'étaient, sous plusieurs rapports, que des enfants aimables et crédules, qui passaient de la tristesse à la joie avec une extrême mobilité; les Grecs modernes ont conservé une partie de ce caractère : heureux du moins de trouver dans leur légèreté une ressource contre leurs misères !
Le vent du nord reprit son cours vers les huit heures du soir, et l'espoir de toucher bientôt au terme du voyage ranima la gaieté des pèlerins. Notre pilote allemand nous annonça qu'au lever du jour nous apercevrions le cap Saint-Iphane, dans l'île de Chypre. On ne songea plus qu'à jouir de la vie. Tous les soupers furent apportés sur le pont ; on était divisé par groupes ; chacun envoyait à son voisin la chose qui manquait à ce voisin. J'avais adopté la famille qui logeait devant moi, à la porte de la chambre du capitaine ; elle était composée d'une femme, de deux enfants et d'un vieillard, père de la jeune pèlerine. Ce vieillard accomplissait pour la troisième fois le voyage de Jérusalem ; il n'avait jamais vu de pèlerin latin, et ce bonhomme pleurait de joie en me regardant : je soupai donc avec cette famille. Je n'ai guère vu de scènes plus agréables et plus pittoresques. Le vent était frais, la mer belle, la nuit sereine. La lune avait l'air de se balancer entre les mâts et les cordages du vaisseau ; tantôt elle paraissait hors des voiles, et tout le navire était éclairé ; tantôt elle se cachait sous
les voiles, et les groupes des pèierins rentraient dans l'ombre. Qui n'aurait béni la religion en songeant que ces deux cents hommes, si heureux dans ce moment, étaient pourtant des esclaves courbés sous un joug odieux ? Ils allaient au tombeau de Jésus-Christ oublier la gloire passée de leur patrie, et se consoler de leurs maux présents. Et que de douleurs secrètes ne déposeraient-ils pas bientôt à la crèche du Sauveur ! Chaque flot qui poussait le vaisseau vers le saint rivage emportait une de nos peines.
Le 27 au matin, à la grande surprise du pilote, nous nous trouvâmes en pleine mer, et nous n'apercevions aucune terre. Le calme survint : la consternation était générale. Où étions-nous ? étions-nous en dehors ou en dedans de l'île de Chypre ? On passa toute la journée dans cette singulière contestation. Parler de faire le point ou de prendre hauteur eût été de l'hébreu pour nos marins. Quand la brise se leva vers le soir, ce fut un autre embarras. Quelle aire de vent devions-nous tenir? Le pilote, qui se croyait entre la côte septentrionale de l'île de Chypre et le golfe de Satalie, voulait mettre le cap au midi pour reconnaître la première; mais il fût résulté de là que, si nous avions dépassé l'île, nous serions allés, par cette pointe du compas, droit en Égypte. Le capitaine prétendait qu'il fallait porter au nord, afin de retrouver la côte de la Caramanie : c'était retourner sur nos pas : d'ailleurs le vent était contraire pour cette route. On me demanda mon avis, car, dans les cas un peu difficiles, les Grecs et les Turcs ont toujours recours aux Francs. Je conseillai de cingler à l'est, par une raison évidente : nous étions en dedans ou en dehors de l'île de Chypre ; or, dans ces deux cas, en courant au levant, nous faisions bonne route. De plus, si nous étions en dedans de l'île, nous ne pouvions manquer de voir la terre à droite ou à gauche en , très -peu de temps, soit au cap Anémur en Caramanie, ou au cap Cornachilti en Chypre. Nous en serions quittes pour doubler la pointe orientale de cette île, et pour descendre ensuite le long de la côte de Syrie.
Cet avis parut le meilleur, et nous mîmes la proue à l'est. Le 28, à cinq heures du matin, à notre grande joie, nous eûmes connaissance du cap de Gatte, dans l'île de Chypre; il nous restait au nord, à environ huit ou dix lieues. Ainsi, nous nous trouvions en dehors de l'île, et nous étions dans la vraie direction de Jaffa.
Les courants nous avaient portés au large, vers le sud-ouest.
Le vent tomba à midi. Le calme continua le reste de la journée et se prolongea jusqu'au 29. Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers, deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait pu engager les premières à quitter les troupeaux ; quant à la dernière, elle allait peut-être en Syrie, et elle venait peut-être de France. J'étais bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que j'avais quitté depuis si longtemps l. Je me rappelle que dans mon enfance je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles en automne ; un secret instinct me disait que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaient, à la fin du mois de septembre, dans les joncs d'un grand étang : là, poussant des cris et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi, de tous les souvenirs de l'existence, préférons-nous ceux qui remontent vers notre berceau ? Les jouissances de l'amour-propre, les illusions de la jeunesse ne se présentent point avec charme à la mémoire ; nous y trouvons au contraire de l'aridité ou de l'amertume ; mais les plus petites circonstances réveillent au fond du cœur les émotions du premier âge, et toujours avec un attrait nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert inconnu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n'a pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de l'histoire.
Les courants nous ramenaient maintenant sur l'île de Chypre. Nous découvrîmes ses côtes sablonneuses, basses, et en apparence arides. La Mythologie avait placé dans ces lieux ses fables les plus riantes 2 :
Ipsa Paphum sublimis abit, sedesque revisit Lseta suas, ubi templum illi, centumque Sabaeo Thure calent arœ, sertisque recentibus halant 3.
Il vaut mieux, pour l'île de Chypre, s'en tenir à la poésie qu'à
1 Voyez les Martyrs, livre XI.
2 Voyez les Martyrs, livre XVII.
3 Voyez la note D, à la fin du volume.
l'histoire, à moins qu'on ne prenne plaisir à se rappeler une des plus criantes injustices des Romains et une expédition honteuse de Caton. Mais c'est une singulière chose à se représenter que les temples d'Amathonte et d'Idalie convertis en donjons dans le moyen âge. Un gentilhomme français était roi de Paphos, et des harons couverts de leurs hoquetons étaient cantonnés dans les sanctuaires de Cupidon et des Grâces. On peut voir dans Y Archipel de Dapper toute l'histoire de Chypre : l'abbé Mariti a fait connaître les révolutions modernes et l'état actuel de cette île, encore importante aujourd'hui par sa position.
Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un petit coin du gaillard d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avaient cédé qu'en grommelant. C'était là que je dormais le 30 septembre, à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix : j'ouvris les yeux et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c'était ; on me cria : Signo?% il Carmelo ! le Carmel ! Le vent s'était levé la veille à huit heures du soir, et dans la nuit nous étions arrivés à la vue des côtes de Syrie. Comme j'étais couché tout habillé je fus bientôt debout, m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la montrer de la main, mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d'auguste ; tous les pèlerins, le chapelet à la main, étaient restés en silence dans la même attitude, attendant l'apparition de la Terre-Sainte ; le chef des papas priait à haute voix : on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s'élevait de la proue quand on revoyait le Carmel. J'aperçus enfin moi-même cette montagne comme une tache ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce ; mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de crainte et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement parlant, s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la face du
monde, je veux dire la venue du Messie ; j'allais aborder à ces rives, que visitèrent comme moi Godefroy de Bouillon, Raimond de Saint-Gilles , Tancrède le Brave, Hugues le Grand, Richard Cœur de Lion, et ce saint Louis dont les vertus furent admirées des infidèles. Obscur pèlerin, comment oserais-je fouler un sol consacré par tant de pèlerins illustres ?
A mesure que nous avancions et que le soleil montait dans le ciel, les terres se découvraient devant nous. La dernière pointe que nous apercevions au loin, à notre gauche vers le nord, était la pointe de Tyr ; venaient ensuite le cap Blanc, Saint-Jean d'Acre, le mont Carmel, avec Caïfe à ses pieds ; Tartoura, autrefois Dora; le Château-Pèlerin, etCésarée, dont on voit les ruines. Jaffa devait être sous la proue même du vaisseau, mais on ne le distinguait point encore; ensuite la côte s'abaissait insensiblement jusqu'à un dernier cap au midi, où elle semblait s'évanouir : là commencent les rivages de l'ancienne Palestine, qui vont rejoindre ceux de l'Égypte, et qui sont presque au niveau de la mer. La terre, dont nous pouvions être à huit ou dix lieues, paraissait généralement blanche avec des ondulations noires, produites par des ombres ; rien ne formait saillie dans la ligne oblique qu'elle traçait du nord au midi : le mont Carmel même ne se détachait point sur le plan ; tout était uniforme et mal teint. L'effet général était à peu près celui des montagnes du Bourbonnais, quand on les regarde des hauteurs de Tarare. Une file de nuages blancs et dentelés suivait à l'horizon la direction des terres, et semblait en répéter l'aspect dans le ciel.
Le vent nous manqua à midi ; il se leva de nouveau à quatre heures; mais, par l'ignorance du pilote, nous dépassâmes le but. Nous voguions à pleines voiles sur Gaza, lorsque des pèlerins reconnurent, à l'inspection de la côte, la méprise de notre Allemand ; il fallut virer de bord ; tout cela fit perdre du temps, et la nuit survint. Nous approchions cependant de Jaffa, on voyait même les feux de la ville, lorsque, le vent du nord-ouest venant à souffler avec une nouvelle force, la peur s'empara du capitaine ; il n'osa chercher la rade de nuit : tout à coup il tourna la proue au large et regagna la haute mer.
J'étais appuyé sur la poupe, et je regardais avec un vrai chagrin s'éloigner la terre. Au bout d'une demi-heure j'aperçus
il A ITINÉRAIRE
comme la réverbération lointaine d'un incendie sur la cime d'une chaîne de montagnes : ces montagnes étaient celles de la Judée. La lune, qui produisait l'effet dont j'étais frappé, montra bientôt son disque large et rougissant au-dessus de Jérusalem. Une main secourable semblait élever ce phare au sommet de Sion pour nous guider à la cité sainte. Malheureusement nous ne suivîmes pas comme les mages l'astre salutaire, et sa clarté ne nous servit qu'à fuir le port que nous avions tant désiré.
Le lendemain, mercredi 1er octobre, au point du jour, nous nous trouvâmes affalés à la côte, presque en face de Césarée : il nous fallut remonter au midi le long de la terre. Heureusement le vent était bon, quoique faible. Dans le lointain s'élevait l'amphithéâtre des montagnes de la Judée. Du pied de ces montagnes une vaste plaine descendait jusqu'à la mer. On y voyait à peine quelques traces de culture, et pour toute habitation un château gothique en ruine, surmonté d'un minaret croulant et abandonné. Au bord de la mer, la terre se terminait par des falaises jaunes ondées de noir, qui surplombaient une grève où nous voyions et où nous entendions se briser les flots. L'Arabe, errant sur cette côte, suit d'un œil avide le vaisseau qui passe à l'horizon il attend la dépouille du naufragé au môme bord où Jésus-Christ ordonnait de nourrir ceux qui ont faim, et de vêtir ceux qui sont nus.
A deux heures de l'après-midi nous revîmes enfin Jaffa. On nous avait aperçus de la ville. Un bateau se détacha du port, et s'avança au-devant de nous. Je profitai de ce bateau pour envoyer Jean à terre. Je lui remis la lettre de recommandation que les commissaires de Terre-Sainte m'avaient donnée à Constantinople, et qui était adressée aux pères de Jaffa. J'écrivis en même temps un mot à ces pères.
Une heure après le départ de Jean, nous vînmes jeter l'ancre devant Jaffa, la ville nous restant au sud-est, et le minaret de la mosquée à l'est quart sud-est. Je marque ici les rumbs du compas par une raison assez importante : les vaisseaux latins mouillent ordinairement plus au large, ils sont alors sur un banc de rochers qui peut couper les câbles, tandis que les bâtiments grecs, en se rapprochant de la terre, se trouvent sur un fond moins dangereux, entre la darse de Jaffa et le banc de rochers.
Jaffa ne présente qu'un méchant amas de maisons rassemblées en rond, et disposées en amphithéâtre sur la pente d'une côte élevée. Les malheurs que cette ville a si souvent éprouvés y ont multiplié les ruines. Un mur qui par ses deux points vient aboutir à la mer l'enveloppe du côté de terre, et la met à l'abri d'un coup de main.
Des Caïques s'avancèrent bientôt de toutes parts pour chercher les pèlerins : le vêtement, les traits, le teint, l'air de visage, la langue des patrons de ces Caïques m'annoncèrent sur-le-champ la race arabe et la frontière du désert. Le débarquement des passagers s'exécuta sans tumulte, quoique avec un empressement très-légitime. Cette' foule de vieillards, d'hommes, de femmes et d'enfants ne fit point entendre, en mettant le pied sur la Terre- Sainte , ces cris, ces pleurs, ces lamentations dont on s'est plu à faire des peintures imaginaires et ridicules. On était fort calme ; et de tous les pèlerins, j'étais certainement le plus ému.
Je vis enfin venir un bateau dans lequel je distinguai mon domestique grec accompagné de trois religieux. Ceux-ci me reconnurent à mon habit franc, et me firent des salutations de la main, de l'air le plus affectueux. Ils arrivèrent bientôt à bord. Quoique ces pères fussent Espagnols et qu'ils parlassent un italien difficile à entendre, nous nous serrâmes la main comme de véritables compatriotes. Je descendis avec eux dans la chaloupe; nous entrâmes dans le port par une ouverture pratiquée entre des rochers, et dangereuse même pour un caïque. Les Arabes du rivage s'avancèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, afin de nous charger sur leurs épaules. Il se passa là une scène assez plaisante : mon domestique était vêtu d'une redingote blanchâtre ; le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugèrent que mon domestique était le scheik. Ils se saisirent de lui, et l'emportèrent en triomphe malgré ses protestations, tandis que, grâce à mon habit bleu, je me sauvais obscurément sur le dos d'un mendiant déguenillé.
Nous nous rendîmes à l'hospice des pères, simple maison de bois bâtie sur le port, et jouissant d'une belle vue de la mer. Mes hôtes me conduisirent d'abord à la chapelle, que je trouvai illuminée, et où ils remercièrent Dieu de leur avoir envoyé un frère : touchantes institutions chrétiennes, par qui le voyageur trouve des
amis et des secours dans les pays les plus barbares; institutions dont j'ai parlé ailleurs, et qui ne seront jamais assez admirées.
Les trois religieux qui étaient venus me chercher à bord se nommaient Jean Truylos Penna, Alexandre Roma, et Martin Alexano : ils composaient alors tout l'hospice, le curé, dom Juan de la Conception, étant absent.
En sortant de la chapelle, les pères m'installèrent dans ma cellule, où il y avait une table, un lit, de l'encre, du papier, de l'eau fraîche et du linge blanc. Il faut descendre d'un bâtiment grec chargé de deux cents pèlerins pour sentir le prix de tout cela. A huit heures du soir, nous passâmes au réfectoire. Nous y trouvâmes deux autres pères venus de Rama, et partant pour Gonstantinople : le père Manuel Sancia et le père François Muîloz. On dit en commun le Benedicite, précédé du De profundis, souvenir de la mort que le christianisme mêle à tous les actes de la vie pour les rendre plus graves, comme les anciens le mêlaient à leurs banquets pour rendre leurs plaisirs plus piquants. On me servit, sur une petite table propre et isolée, de la volaille, du poisson, d'excellents fruits, tels que des grenades, des pastèques, des raisins, et des dattes dans leur primeur; j'avais à discrétion le vin de Chypre et le café du Levant. Tandis que j'étais comblé de biens, les pères mangeaient un peu de poisson sans sel et sans huile. Ils étaient gais avec modestie, familiers avec politesse ; point de questions inutiles, point de vaine curiosité. Tous les propos roulaient sur mon voyage, sur les mesures à prendre pour me le faire achever en sûreté : « Car, me disaient-ils, nous répondons maintenant de « vous à votre patrie. » Ils avaient déjà dépêché un exprès au scheik des Arabes de la montagne de Judée, et un autre au père procureur de Rama. « Nous vous recevons, me disait le père « François Munoz, avec un cœur limpido e bianco. » Il était inutile que ce religieux espagnol m'assurât de la sincérité de ses sentiments; je les aurais facilement devinés à la pieuse franchise de son front et de ses regards.
Cette réception si chrétienne et si charitable dans une terre où le christianisme et la charité ont pris naissance, cette hospitalité apostolique dans nn lieu où le premier des apôtres prêcha l'Évangile, me touchaient jusqu'au cœur : je me rappelais que d'autres missionnaires m'avaient reçu avec la même cordialité dans les dé-
matin, nous montâmes à cheval de Bethléem.
serts de l'Amérique. Les religieux de Terre-Sainte ont d'autant plus de mérite, qu'en prodiguant aux pèlerins de Jérusalem la charité de Jésus-Christ, ils ont gardé pour eux la Croix qui fut plantée sur ces mêmes bords. Ce père au cœur limpido e bianco m'assurait encore qu'il trouvait la vie qu'il menait depuis cinquante ans un vero paradiso. Veut-on savoir ce que c'est que ce paradis? Tous les jours une avanie, la menace des coups de bâton, des fers et de la mort. Ces religieux, à la dernière fête de Pâques, ayant lavé des linges de l'autel, l'eau, imprégnée d'amidon, coula en dehors de l'hospice, et blanchit une pierre. Un Turc passe, voit cette pierre, et va déclarer au cadi que les pères ont réparé leur maison. Le cadi se transporte sur les lieux, décide que la pierre, qui était noire, est devenue blanche ; et, sans écouter les religieux, il les oblige à payer dix bourses. La veille même de mon arrivée à JafFa, le père procureur de l'hospice avait été menacé delà corde par un domestique de l'aga en présence de l'aga - même. Celui-ci se contenta de rouler paisiblement sa moustache, sans daigner dire un mot favorable au chien. Voilà le véritable paradis de ces moines, qui, selon quelques voyageurs, sont de petits souverains en Terre-Sainte, et jouissent des plus grands honneurs.
A dix heures du soir, mes hôtes me reconduisirent par un long corridor à ma cellule. Les flots se brisaient avec fracas contre les rochers du port : la fenêtre fermée, on eût dit d'une tempête ; la fenêtre ouverte, on voyait un beau ciel, une lune paisible, une mer calme, et le vaisseau des pèlerins mouillé au large. Les pères sourirent de la surprise que me causa ce contraste. Je leur dis en mauvais latin : Ecce monachis similitudo mundi : quantumcumque mare frernitum reddat eis placidœ semper undœ videntur : omnia tranquillités serenis animis.
Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr, que l'Écriture appelle la Grande-Mer, et qui porta les flottes du Roi- Prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes 1 ; cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes 2 ; cette mer qui vit Dieu et qui s'enfuit 3. Ce n'étaient
1 Job, XLI.
2 Id.j xxxvm.
* Ps. CXIII.
là ni l'Océan sauvage du Canada, ni les flots riants de la Grèce. Au midi s'étendait l'Égypte où le Seigneur était entré sur un nuage léger, pour sécher les canaux du Nil et renverser les idoles 1 ; au nord s'élevait la reine des cités dont les marchands étaient des princes 2: Ululate, naves maris, quia devastata est fortitudo vestra !... Attrita est civitas vanitatis, clausa est omnisdomus nullo introeunte... quia hœc erunt in medio terrœ... quomodo si paucœ olivœ quœ remanterunt excutiantur ex olea, et racemi, cum fuerit finita vindemia. « Hurlez, vaisseaux de la mer, parce que votre force est détruite... « La ville des vanités est abattue ; toutes les maisons en sont fer- « mées, et personne n'y entre plus. Ce qui restera d'hommes en « ces lieux sera comme quelques olives demeurées sur l'arbre <( après la récolte, comme quelques raisins suspendus au cep « après la vendange. » Voilà d'autres antiquités expliquées par un autre poëte : Isaïe succède à Homère.
Et ce n'était pas tout encore ; car la mer que je contemplais baignait, à ma droite, les campagnes de la Galilée, et, à ma gauche, la plaine d'Ascalon : dans les premières je retrouvais les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur; dans la seconde je rencontrais les souvenirs des Croisades et les ombres des héros de la Jérusalem :
Grande e mirabil cosa era il vedere Quando quel campo e questo a fronte s enne : Come spiegate in ordine le schiere, Di mover già, già d'assalire accenne : Sparse al vento ondeggiando ir le bandiere E ventolar su i gran cimier le penne : Abiti, fregi, imprese, e arme, e colori D' oro e di ferro, al sol lampi, e fulgori.
« Quel grand et admirable spectacle, de voir les deux camps s'avancer front contre front, les bataillons se déployer en ordre, impatients de marcher, impatients de combattre ! Les bannières ondoyantes flottent dans les airs, et le vent agite les panaches sur les hauts cimiers. Les habits, les franges, les devises, les couleurs, les armes d'or et de fer resplendissent aux feux du soleil. »
J. B. Rousseau nous peint ensuite le succès de cette journée :
1 Is., cap. xix, i.
2 ls., cap. xxiii, 14 ; xxiv, 10, 13.
La Palestine enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l'aquilon ; Et du vent du midi la dévorante haleine
N'a consumé qu'à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.
Ce fut à regret que je m'arrachai au spectacle de cette mer qui réveille tant de souvenirs; mais il fallut céder au sommeil.
Le père Juan de la Conception, curé de Jaffa et président de l'hospice, arriva le lendemain matin, 2 octobre. Je voulais parcourir la ville et rendre visite à l'aga, qui m'avait envoyé complimenter; le président me détourna de ce dessein :
« Vous ne connaissez pas ces gens-ci, me dit-il : ce que vous « prenez pour une politesse est un espionnage. On n'est venu vous « saluer que pour savoir qui vous êtes, si vous êtes riche, si on <( peut vous dépouiller. Voulez-vous voir l'aga? Il faudra d'abord « lui porter des présents : il ne manquera pas de vous donner « malgré vous une escorte pour Jérusalem ; l'aga de Rama augmen- « tera cette escorte; les Arabes, persuadés qu'un riche Franc va « en pèlerinage au Saint-Sépulcre, augmenteront les droits de « Calfaro ou vous attaqueront. A la porte de Jérusalem, vous trou- « verez le camp du pacha de Damas, qui est venu lever les contrite butions, avant de conduire la caravane à la Mecque : votre appa- « reil donnera de l'ombrage à ce pacha, et vous exposera à des <( avanies. Arrivé à Jérusalem, on vous demandera trois ou quatre « mille piastres pour l'escorte. Le peuple, instruit de votre arrivée, « vous assiégera de telle manière, qu'eussiez-vous des millions, « vous ne satisferiez pas son avidité. Les rues seront obstruées « sur votre passage, et vous ne pourrez entrer aux saints lieux, a sans courir les risques d'être déchiré. Croyez-moi, demain nous « nous déguiserons en pèlerins, et nous irons ensemble à Rama; <( là, je recevrai la réponse de mes exprès ; si elle est favorable, « vous partirez dans la nuit, vous arriverez sain et sauf, à peu île « frais, à Jérusalem. »
Le père appuya son raisonnement de mille exemples, et en particulier de celui d'un évêque polonais, à qui un trop grand air de richesse pensa coûter la vie, il y a deux ans. Je ne rapporte ceci
que pour montrer à quel degré la corruption, l'amour de l'or, l'anarchie et la barbarie sont poussés dans ce pays.
Je m'abandonnai donc à l'expérience de mes hôtes, et je me renfermai dans l'hospice, où je passai une agréable journée dans des entretiens paisibles. J'y reçus la visite de M. Contessini, qui aspirait au vice-consulat de Jaffa, et de MM. Damiens père et fils, Français d'origine, jadis établis auprès de Djezzar, à Saint-Jean d'Acre. Ils me racontèrent des choses curieuses sur les derniers événements de la Syrie; ils me parlèrent de la renommée que l'Empereur et nos armes ont laissée au désert. Les hommes sont encore plus sensibles à la réputation de leur pays hors de leur pays, que sous le toit paternel; et l'on a vu les émigrés français réclamer leur part des victoires qui semblaient les condamner à un exil éternel *.
Je passai cinq jours à Jaffa à mon retour de Jérusalem, et je l'examinai dans le plus grand détail : je ne devrais donc en parler qu'à cette époque ; mais, pour suivre l'ordre de ma marche, je placerai ici mes observations; d'ailleurs, après la description des saints lieux, il est probable que les lecteurs ne prendraient pas un grand intérêt à celle de Jaffa.
Jaffa s'appelait autrefois Joppé, ce qui signifie belle ou agréable, pulchritudo aut décor, dit Adrichomius. D'Anville dérive le nom actuel de Jaffa d'une forme primitive de Joppé, qui est Japho 2. Je remarquerai qu'il y avait dans le pays des Hébreux une autre cité du nom de Jaffa, qui fut prise par les Romains : ce nom a peut-être été transporté ensuite à Joppé. S'il faut en croire les interprètes et Pline lui-même, l'origine de cette ville remonterait à une haute antiquité, puisque Joppé aurait été bâtie avant le déluge. On dit que ce fut à Joppé que Noé entra dans l'arche. Après la retraite des eaux, le patriarche donna en partage à Sem, son fils aîné, toutes les terres dépendantes de la ville fondée par son troisième fils Japhet. Enfin Joppé, selon les traditions du pays, garde la sépulture du second père du genre humain.
1 Jacques II, qui perdait un royaume, exprima le même sentiment au combat de la Hogue.
2 Je sais qu'on prononce en Syrie Yâfa, et M. de Volney l'écrit ainsi; mais je ne sais point l'arabe ; je n'ai d'ailleurs aucune autorité pour réformer l'orthographe de d'Anville et de tant d'autres savants écrivains.
Selon Pococke, Shaw et peut-être d'Anville, Joppé tomba en partage à Éphraïm, et forma la partie occidentale de cette tribu, avec Ramlé et Lydda. Mais d'autres auteurs, entre autres Adrichomius, Roger, etc., placent Joppé sous la tribu de Dan. Les Grecs étendirent leurs fables jusqu'à ces rivages. Ils disaient que Joppé tirait son nom d'une fille d'Éole. Ils plaçaient dans le voisinage de cette ville l'aventure de Persée et d'Andromède. Scaurus, selon Pline, apporta de Joppé à Rome les os du monstre marin suscité par Neptune. Pausanias prétend qu'on voyait près de Joppé une fontaine où Persée lava le sang dontle monstre l'avait couvert ; d'où il arriva que l'eau de cette fontaine demeura teinte d'une couleur rouge. Enfin saint Jérôme raconte que de son temps on montrait encore à Joppé le rocher et l'anneau auxquels Andromède fut attachée.
Ce fat à Joppé qu'abordèrent les flottes d'Hyram, chargées de cèdres pour le temple, et que s'embarqua le prophète Jonas lorsqu'il fuyait devant la face du Seigneur. Joppé tomba cinq fois entre les mains des Égyptiens, des Assyriens et des différents peuples qui firent la guerre aux Juifs avant l'arrivée des Romains en Asie. Elle devint une des onze Toparchies où l'idole Ascarlen était adorée. Judas Machabée brûla cette ville, dont les habitants avaient massacré deux cents Juifs. Saint Pierre y ressuscita Tabithe, et y reçut chez Simon le corroyeur les hommes venus de Césarée. Au commencement des troubles de la Judée, Joppé fut détruite par Cestius. Des pirates en ayant relevé les murs, Vespasien la saccagea de nouveau, et mit garnison dans la citadelle.
On a vu que Joppé existait encore environ deux siècles après, du temps de saint Jérôme, qui la nomme Japho. Elle passa avec toute la Syrie sous le joug des Sarrasins. On la retrouve dans les historiens des Croisades. L'Anonyme qui commence la collection, Gesta Dei per Francos, raconte que, l'armée des Croisés étant sous les murs de Jérusalem, Godefroy de Bouillon envoya Raymond Pilet, Achard de Mommellou et Guillaume de Sabran pour garder les vaisseaux génois et pisans arrivés au port de Jaffa : Qui fideliter custodirent homines et naves in portu Japhiœ. Benjamin de Tudèle en parle à peu près à cette époque sous le nom de Gapha : Quinque abhincleucis est Gapha, olim Japho, aliis Joppe dicta, ad mare sita; ubi unus tantum Judœus, isque lanœ inficiendœ artifex est. Saladin
reprit Jaffa sur les Croisés, et Richard Cœur-de-lion l'enleva à Saladin. Les Sarrasins y rentrèrent et massacrèrent les chrétiens. Mais, lors du premier voyage de saint Louis en Orient, elle n'était plus au pouvoir des infidèles; car elle était tenue par Gautier de Brienne, qui prenait le titre de comte de Japhe, selon l'orthographe du sire de Joinville.
« Et quand le comte de Japhe vit que le roy venoit, il assorta « etmist son chastel de Japhe en tel point, qu'il ressembloit bien « une bonne ville deffensable. Car à chascun créneau de son « chastel il y avoit bien cinq cents hommes, à tout chascun une « targe et ung penoncel à ses armes. La quelle chose estoit fort « belle à veoir. Car ses armes estoient de fin or, à une croix de « gueules pâtées faicte moult richement. Nous nous logeasmes « aux champs tout à l'entour d'icelui chastel de Japhe qui estoit « séant rez de la mer et en une isle. Et fist commancer le roy à « faire fermer et édifier une bourge tout à l'entour du chastel, dès « l'une des mers jusques à l'autre, en ce qu'il y avoit de terre. »
Ce fut à Jaffa que la reine, femme de saint Louis, accoucha d'une fille nommée Blanche, et saint Louis reçut dans la même ville la nouvelle de la mort de sa mère. Il se jeta à genoux et s'écria : « Je vous rends grâces, mon Dieu ! de ce que vous m'avez « prêté madame ma chère mère tant qu'il a plu à votre volonté ; « et de ce que maintenant, selon votre bon plaisir, vous l'avez re- « tirée à vous. Il est vrai que je l'aimois sur toutes les créatures « du monde, et elle le méritoit ; mais puisque vous me l'avez ostée, « votre nom soit béni éternellement. »
Jaffa, sous la domination des chrétiens, avait un évêque suffragant du siège de Césarée. Quand les chevaliers eurent été contraints d'abandonner entièrement la Terre-Sainte, Jaffa retomba, avec toute la Palestine, sous le joug des soudans d'Égypte, et ensuite sous la domination des Turcs.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours on retrouve Joppé ou Jaffa dans tous les voyages à Jérusalem ; mais la ville, telle qu'on la voit aujourd'hui, n'a guère plus d'un siècle d'existence, puisque Monconys, qui visita la Palestine en 1647, ne trouva à Jaffa qu'un château et trois cavernes creusées dans le roc. Thévenot ajoute que les moines de Terre-Sainte avaient élevé devant les cavernes des baraques de bois, et que les Turcs contraignirent les pères de les
DE PARIS A JÉRUSALEM. *83 démolir. Cela explique un passage de la relation d'un religieux vénitien. Ce religieux raconte qu'à leur arrivé à Jaffa on renfermait les pèlerins dans une caverne. Brève, Opdam, Deshayes, Nicole le Huen, Barthélemi de Salignac, Duloir, Zuallart, le père Roger, et Pierre de la Vallée, sont unanimes sur le peu d'étendue et la misère de Jaffa.
On peut voir dans M. de Volney ce qui concerne la moderne Jaffa, l'histoire des sièges qu'elle a soufferts pendant les guerres de Dâher etd'Aly-Bey, ainsi que les autres détails sur la bonté de ses fruits, l'agrément de ses jardins, etc. J'ajouterai quelques remarques.
Indépendamment des deux fontaines de Jaffa, citées par les voyageurs, on trouve des eaux douces le long de la mer, en remontant vers Gaza ; il suffit de creuser avec la main dans le sable pour faire sourdre au bord même de la vague une eau fraîche : j'ai fait moi-même, avec M. Contessini, cette curieuse expérience, depuis l'angle méridional de la ville jusqu'à la demeure d'un santon, que l'on voit à quelque distance sur la côte.
Jaffa, déjà si maltraitée dans les guerres de Dâher, a beaucoup souffert par les derniers événements. Les Français, commandés par l'Empereur, la prirent d'assaut en 1799. Lorsque nos soldats furent retournés en Égypte, les Anglais, unis aux troupes du grand visir, bâtirent un bastion à l'angle sud-est de la ville. Abou-Marra, favori du grand visir, fut nommé commandant de la ville. Djezzar, pacha d'Acre, ennemi du grand visir, vint mettre le siège devant Jaffa après le départ de l'armée ottomane. Abou- Marra se défendit vaillamment pendant neuf mois, et trouva moyen de s'échapper par mer. Les ruines qu'on voit à l'orient de la ville sont les fruits de ce siège. Après la mort de Djezzar, Abou-Marra fut nommé pacha de Gedda, sur la mer Rouge. Le nouveau pacha prit sa route à travers la Palestine ; par une de ces révoltes si communes en Turquie, il s'arrêta dans Jaffa, et refusa de se rendre à son pachalic. Le pacha d'Acre, Suleiman-Pacha, second successeur de Djezzar 4, reçut ordre d'attaquer le rebelle, et Jaffa fut assiégée de nouveau. Après une assez faible résistance, Abou-Marra
1 Le successeur immédiat de Djezzar s'appelait Ismaè'l-Pacha. Il s'était saisi de l'autorité à la mort de Djezzar.
se réfugia auprès de Mahamet-Pacha-Adem, alors élevé au pachalic de Damas.
J'espère qu'on voudra bien pardonner l'aridité de ces détails, à cause de l'importance que Jaffa avait autrefois, et de celle qu'elle a acquise dans ces derniers temps.
J'attendais avec impatience le moment de mon départ pour Jérusalem. Le 3 octobre, à quatre heures de l'après-midi, mes domestiques se revêtirent de sayons de poils de chèvre, fabriqués dans la haute Égypte, et tels que les portent les Bédouins ; je mis par-dessus mon habit une robe semblable à celles de Jean et de Julien, et nous montâmes sur de petits chevaux. Des bâts nous servaient de selles ; nous avions les pieds passés dans des cordes en guise d'étriers. Le président de l'hospice marchait à notre tête, comme un simple frère ; un Arabe presque nu nous montrait le chemin, et un autre Arabe nous suivait, chassant devant lui un âne chargé de nos bagages. Nous sortîmes par les derrières du couvent, et nous gagnâmes la porte de la ville, du côté du midi, à travers les décombres des maisons détruites dans les derniers sièges. Nous cheminâmes d'abord au milieu des jardins, qui devaient être charmants autrefois : le père Neret et M. de Volney en ont fait l'éloge. Ces jardins ont été ravagés par les différents partis qui se sont disputé les ruines de Jaffa : mais il y reste encore des grenadiers, des figuiers de Pharaon, des citronniers, quelques palmiers, des buissons de nopals, et des pommiers, "quej; l'on cultive aussi dans les environs de Gaza, et même au couvent du mont Sinaï.
Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron, dont l'Écriture loue la beauté l. Quand le père Neret y passa; au mois d'avril i 713, elle était couverte de tulipes : « La variété de leur couleur, dit-il, « forme un agréable parterre. » Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célèbre sont les roses blanches et roses, le narcisse, l'anémone, les lis blancs et jaunes, les giroflées, et une espèce d'immortelle très-odorante. La plaine s'étend le long de la mer, depuis Gaza au midi jusqu'au mont Carmel au nord. Elle est bornée au levant par les montagnes de Judée et de Samarie. Elle n'est pas d'un niveau égal : elle forme quatre plateaux qui sont séparés les uns des autres par un cordon de pierres nues et dépouil-
1 Voyez les Martyrs, livre XVII.
lées. Le sol est une arène fine, blanche et rouge, et qui paraît, quoique sablonneuse, d'une extrême fertilité. Mais, grâce au despotisme musulman, ce sol n'offre de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entremêlées de chétives plantations de coton, de doura, d'orge et de froment. Ça et là paraissent quelques villages toujours en ruine, quelques bouquets d'oliviers et de sycomores. A moitié chemin de Rama à Jaffa, on trouve un puits indiqué par tous les voyageurs : l'abbé Mariti en fait l'histoire, afin d'avoir le plaisir d'opposer l'utilité d'un santon turc à l'inutilité d'un religieux chrétien. Près de ce puits on remarque un bois d'oliviers plantés en quinconce, et dont la tradition fait remonter l'origine au temps de Godefroy de Bouillon. On découvre de ce lieu Rama ou Ramlé, située dans un endroit charmant, à l'extrémité d'un des plateaux ou des plis de la plaine. Avant d'y entrer nous quittâmes le chemin pour visiter une citerne, ouvrage de la mère de Constantin 4. On y descend par vingt-sept marches ; elle a trentetrois pas de long sur trente de large ; elle est composée de vingtquatre arches, et reçoit les pluies par vingt-quatre ouvertures. De là, à travers une forêt de nopals, nous nous rendîmes à la tour des Quarante-Martyrs, aujourd'hui le minaret d'une mosquée abandonnée, autrefois le clocher d'un monastère dont il reste d'assez belles ruines : ces ruines consistent en des espèces de portiques assez semblables à ceux des écuries de Mécène à Tibur ; ils sont remplis de figuiers sauvages. On veut que Joseph, la Vierge et l'Enfant se soient arrêtés dans ce lieu lors de la fuite en Égypte ; ce lieu certainement serait charmant pour y peindre le repos de la sainte Famille; le génie de Claude Lorrain semble avoir deviné ce paysage, à en juger par son admirable tableau du palais Doria à Rome.
Sur la porte de la tour on lit une inscription arabe, rapportée par M. de Volney : tout près de là est une antiquité miraculeuse décrite par Muratori.
Après avoir visité ces ruines, nous passâmes près d'un moulin
1 Si l'on en croyait les traditions du pays, sainte Hélène aurait élevé tous les monuments de la Palestine, ce qui ne se peut accorder avec le grand âge de cette princesse quand elle fit le pèlerinage de Jérusalem. Mais il est certain cependant, parle témoignage unanime d'Eusèbe, de saint Jérôme et de tous les historiens ecclésiastiques, qu'Hélène contribua puissamment au rétablissement des saints lieux.
abandonné : M. de Volney le cite comme le seul qu'il eût vu en Syrie; il y en a plusieurs autres aujourd'hui. Nous descendîmes à Rama et nous arrivâmes à l'hospice des moines de Terre-Sainte. Ce couvent avait été saccagé cinq années auparavant, et l'on me montra le tombeau d'un des frères qui périt dans cette occasion. Les religieux venaient enfin d'Gbtenir avec beaucoup de peine la permission de faire à leur monastère les réparations les plus urgentes.
De bonnes nouvelles m'attendaient à Rama : j'y trouvai un drogman du couvent de Jérusalem, que le gardien envoyait audevant de moi. Le chef arabe que les pères avaient fait avert ir, et qui me devait servir d'escorte, rôdait à quelque distance dans la campagne ; car l'aga de Rama ne permettait pas aux Bédouins d'entrer dans la ville. La tribu la plus puissante des montagnes de Judée fait sa résidence au village de Jérémie : elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. Le scheik de cette tribu était mort depuis très-peu de temps. Il avait laissé son fils Utman sous la tutelle de son oncle Abou-Gosh : celui-ci avait deux frères, Djiaber et Ibraïm-Habd-el-Rouman, qui m'accompagnèrent à mon retour.
Il fut convenu que je partirais au milieu de la nuit. Comme le jour n'était pas encore à sa fin, nous soupàmes sur les terrasses qui forment le toit du couvent. Les monastères de Terre-Sainte ressemblent à des forteresses lourdes et écrasées, et ne rappellent en aucune façon les monastères de l'Europe. Nous jouissions d'une vue charmante : les maisons de Rama sont des cahuttes de plâtre, surmontées d'un petit dôme tel que celui d'une mosquée ou d'un tombeau de santon ; elles semblent placées dans un bois d'oliviers, de figuiers, de grenadiers, et sont entourées de grands nopals qui affectent des formes bizarres, et entassent en désordre les unes sur les autres leurs palettes épineuses. Du milieu de ce groupe confus d'arbres et de maisons s'élancent les plus beaux palmiers de l'Idumée. Il y en avait un surtout dans la cour du couvent que je ne me lassais point d'admirer : il montait en colonne à la hauteur de plus de trente pieds, puis épanouissait avec grâce ses rameaux recourbés, au-dessous desquels les dattes à moitié mûres pendaient comme des cristaux de corail.
Rama est l'ancienne Arimathie, patrie de cet homme juste qui eut la gloire d'ensevelir le Sauveur. Ce fut à Lod, Lydda ou Diospolis,
village à une demi-lieue de Rama, que saint Pierre opéra le miracle de la guérison du paralytique. Pour ce qui concerne Rama, considérée sous les rapports du commerce, on peut consulter les Mémoires du baron de Tott, et le Voyage de M. de Volney.
Nous sortîmes de Rama le 4 octobre à minuit. Le père président nous conduisit par des chemins détournés à l'endroit où nous attendait Abou-Gosh, et retourna ensuite à son couvent. Notre troupe était composée du chef arabe, du drogman de Jérusalem, de mes deux domestiques, et du Bédouin de Jaffa qui conduisait l'âne chargé du bagage. Nous gardions toujours la robe et la contenance de pauvres pèlerins latins, mais nous étions armés sous nos habits.
Après avoir chevauché une heure sur un terrain inégal, nous arrivâmes à quelques masures placées au haut d'une éminence rocailleuse. Nous franchîmes un des ressauts de la plaine, et, au bout d'une autre heure de marche, nous parvînmes à la première ondulation des montagnes de Judée. Nous tournâmes par un ravin raboteux autour d'un monticule isolé et aride. Au sommet de ce tertre on entrevoyait un village en ruine et les pierres éparses d'un cimetière abandonné : ce village porte le nom du Latroun ou du Larron ; c'est la patrie du criminel qui se repentit sur la croix, et qui fit faire au Christ son dernier acte de miséricorde. Trois milles plus loin, nous entrâmes dans les montagnes. Nous suivions le lit desséché d'un torrent : la lune, diminuée d'une moitié, éclairait à peine nos pas dans ces profondeurs ; les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris à la désolation de ces bords comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. Quand le jour fut venu, nous nous trouvâmes au milieu d'un labyrinthe de montagnes de forme conique, à peu près semblables entre elles et enchaînées l'une à l'autre par la base. La roche qui formait le fond de ces montagnes perçait la terre. Ses bandes ou ses corniches parallèles étaient disposées comme les gradins d'un amphithéâtre romain, ou comme ces murs en échelons avec lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie l. A chaque redan du rocher croissaient des touffes de chênes nains, des buis et des lauriers-roses. Dans le fond des
1 On les soutenait autrefois de la même manière en Judée.
ravins s'élevaient des oliviers ; et quelquefois ces arbres formaient des bois entiers sur le flanc des montagnes. Nous entendîmes crier divers oiseaux, entre autres des geais. Parvenus au plus haut point de cette chaîne, nous découvrîmes, derrière nous (au midi et à l'occident), la plaine de Saron jusqu'à Jaffa, et l'horizon de la mer jusqu'à Gaza; devant nous (au nord et au levant), s'ouvrait le vallon de Saint-Jérémie, et dans la même direction, sur le haut d'un rocher, on apercevait au loin une vieille forteresse appelée le Château des Machabées. On croit que l'auteur des Lamentations vint au inonde dans le village qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes 1 : il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.
Cependant, en approchant de Saint-Jérémie, je fus un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes, des moutons à larges queues, des ânes qui rappelaient par leur beauté l'onagre des Écritures, sortaient du village au lever de l'aurore. Des femmes arabes faisaient sécher des raisins dans les vignes ; quelques-unes avaient le visage couvert d'un voile, et portaient sur leur tête un vase plein d'eau, comme les filles de Madian. La fumée du hameau montait en vapeur blanche aux premiers rayons du jour ; on entendait des voix confuses, des chants, des cris de joie : cette scène formait un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit.
Notre chef arabe avait reçu d'avance le droit que la tribu exige des voyageurs, et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français : « En avant, marche!» Je tournai la tête, et j'aperçus une troupe de petits Arabes tout nus qui faisaient l'exercice avec des bâtons de palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma première vie me tourmente : et quand on me parle d'un soldat français, le cœur me bat; mais voir de petits Bédouins dans les montagnes de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur ; les entendre prononcer ces mots qui sont, pour ainsi dire, les mots d'ordre de nos armées, et les seuls que sachent nos grenadiers, il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amou-
1 Cette tradition du pays ne tient pas contre la critique.
reux que moi de la gloire de sa patrie. Je ne fus pas si effrayé que Robinson quand il entendit parler son perroquet, mais je ne fus pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médins au petit bataillon, en lui disant : « En avant, marche ! » Et afin de ne rien oublier, je lui criai : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » comme les compagnons de Godefroy et de saint Louis.
De la vallée de Jérémie nous descendîmes dans celle de Térébinthe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Nous passâmes ce torrent sur un pont de pierre, le seul qu'on rencontre dans ces lieux déserts : le torrent conservait encore un peu d'eau stagnante. Tout près de là, à main gauche, sous un village appelé Kaloni, je remarquai parmi des ruines plus modernes les débris d'une fabrique antique. L'abbé Mariti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien, l'erreur est grossière. Si l'architecture de ce monument n'est pas hébraïque, elle est certainement romaine : l'aplomb, la taille et le volume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.
Après avoir passé le torrent, on découvre le village de Keriet- Lefta au bord d'un autre torrent desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. El-Biré se montre au loin, au sommet d'une haute montagne, sur la route de Nablous, Nabolos, ou Nabolosa,la Sichem du royaume d'Israël, et la Néapolis des Hérodes. Nous continuâmes à nous enfoncer dans un désert, où des figuiers sauvages clair-semés étalaient au vent du midi leurs feuilles noircies. La terre, qui jusqu'alors avait conservé quelque verdure, se dépouilla, les flancs des montagnes s'élargirent, et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa : les mousses mêmes disparurent. L'amphithéâtre des montagnes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées pour atteindre un col élevé que nous voyions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure sur un plateau nu semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'extrémité de ce plateau, j'aperçus une ligne de murs gothiques flanqués de tours carrées, et derrière lesquels s'élevaient quelques pointes d'édifices. Au pied de ces murs paraissait un camp de cavalerie turque dans toute la pompe
orientale. Le guide s'écria : « El-Cods ! » La Sainte (Jérusalem)! et il s'enfuit au grand galop 4.
Je conçois maintenant ce que les historiens et les voyageurs rapportent de la surprise des Croisés et des pèlerins, à la permière vue de Jérusalem 2. Je puis assurer que quiconque a eu comme moi la patience de lire à peu près deux cents relations modernes de la Terre-Sainte, les compilations rabbiniques, et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem, mesurant la hauteur de ses murs, recevant à la fois tous les souvenirs de l'histoire, depuis Abraham jusqu'à Godefroy de Bouillon, pensant au monde entier changé par la mission du Fils de l'homme, et cherchant vainement ce Temple dont il ne reste pas 'pierre sur pierre. Quand je vivrais mille ans, jamais je n'oublierai ce désert qui semble
1 Abou-Gosh, quoique sujet du Grand Seigneur, avait peur d'être avanisé etbâtonné par le pacha de Damas, dont nous apercevions le camp.
2 0 bone JesuJ ut castra tua viderunt hujus terrenœ Jérusalem muros, quantos exitus aquarum oculi eorum deduxerunt ! Et mox terrœ procumbentia, sonitu oris et nutu inclinati corporis Sanctum Sepulcrum tuum saluiaverunt ; et te, qui ih eojacuisti, ut sedenfem in dextera Patris, ut venturum Judicem omnium, adoraverunt. Rob. Moxachus, libr. IX.
Ubi vero ad locum ventum est, unde ipsam turritam Jérusalem possent admirari, quis quam multas ediderint loehrymas digne recenseat? Quis affectus illos convenienter exprimat ? Extorquebat gaudîum suspiria, et singultus generabat immensa lœtitia. Omnes, visa Jérusalem, substiterunt, et adoraverunt, et flexo poplite terrain sanctam deosculati sunt : omnes nudis pedibus ambularent, nisi metus hostilis eos armatos incedere debere prœciperet. Ibant, et flebant : et qui orandi gratia convenerant, pugnaturi prius arma deferebant. Fleverunt igitur super illam, super quam et Christus illorum fleverat : et mirum in modum. super quam flebant, feria tertia, octavo idus junii, obsederunt : obsederunt, inquam, non tanquam novercam privigni, sed quasi matrem filii. Baldric, Hist. Jerosol., lib. IV.
Le Tasse a imité ce passage :
Ecco apparir Gierusalem si vede; Ecco additar Gierusalem si scorge; Ecco da mille voci unitamente Gierusalemme salutar si sente, etc., etc.
Les strophes qui suivent sont admirables :
Al gran piacer che quella prima vista Dolcemente spii 6 nell' aitrui petto, Alta coDtrizioD successe, etc.
respirer encore la grandeur de Jéhova, et les épouvantements de la mort 1.
Les cris du drogman, qui me disait de serrer notre troupe parce que nous allions entrer dans le camp, me tirèrent de la stupeur où la vue des lieux saints m'avait jeté. Nous passâmes au milieu des tentes; ces tentes étaient de peaux de brebis noires : il y avait quelques pavillons de toile rayée, entre autres, celui du pacha. Les chevaux sellés et bridés étaient attachés à des piquets. Je fus surpris de voir quatre pièces d'artillerie à cheval; elles étaient bien montées, et le charronnage m'en parut anglais. Notre mince équipage et nos robes de pèlerins excitaient la risée des soldats. Comme nous approchions de la porte de la ville, le pacha sortait de Jérusalem. Je fus obligé d'ôter promptement le mouchoir que j'avais jeté snr mon chapeau pour me défendre du soleil, dans la crainte de m'attirer une disgrâce pareille à celle du pauvre Joseph à Tripolizza.
Nous entrâmes dans Jérusalem par la porte des Pèlerins. Auprès de cette porte s'élève la tour de David, plus connue sous le nom de la tour des Pisans. Nous payâmes le tribut, et nous suivîmes la rue qui se présentait devant nous : puis, tournant à gauche, entre des espèces de prisons de plâtre qu'on appelle des maisons, nous arrivâmes, à midi 22 minutes, au monastère des pères latins. Il était envahi par les soldats d'Abdallah, qui se faisaient donner tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance.
Il faut être dans la position des pères de Terre-Sainte pour comprendre le plaisir que leur causa mon arrivée. Ils se crurent sauvés par la présence d'un seul Français. Je remis au père Bonaventure de Nola, gardien du couvent, une lettre de M. le général Sébastiani. « Monsieur, me dit le gardien, c'est la Pro- « vidence qui vous amène. Vous avez des firmans de route? « Permettez-nous de les envoyer au Pacha; il saura qu'un France çais est descendu au couvent; il nous croira spécialement « protégés par l'Empereur. L'année dernière il nous contraignit « de payer soixante mille piastres ; d'après l'usage, nous ne lui « en devons que quatre mille, encore à titre de simple présent. « Il veut cette année nous arracher la même somme, et il nous
1 Nos anciennes Bibles françaises appellent la Mort le Roi des épouvantements.
« menace de se porter aux dernières extrémités, si nous la refait sons. Nous serons obligés de vendre les vases sacrés; car de- « puis quatre ans nous ne recevons plus aucune aumône de « l'Europe : si cela continue, nous nous verrons forcés d'aban- « donner la Terre-Sainte, et de livrer aux mahométans le tom- « beau de Jésus-Cbrist. »
Je me trouvai trop heureux de pouvoir rendre ce léger service au gardien. Je le priai toutefois de me laisser aller au Jourdain, avant d'envoyer les firmans, pour ne pas augmenter les difficultés d'un voyage toujours dangereux: Abdallah aurait pu me faire assassiner en route, et rejeter le tout sur les Arabes.
Le père Clément Pérès, procureur général du couvent, homme très-instruit, d'un esprit fin, orné et agréable, me conduisit à la chambre d'honneur des pèlerins. On y déposa mes bagages, et je me préparai à quitter Jérusalem quelques heures après y être entré. J'avais cependant plus besoin de repos que de guerroyer avec les Arabes de la mer Morte. Il y avait longtemps que je courais la terre et la mer pour arriver aux saints lieux : à peine touchais-je au but de mon voyage, que je m'en éloignais de nouveau. Mais je crus devoir ce sacrifice à des religieux qui font euxmêmes un perpétuel sacrifice de leurs biens et de leur vie. D'ailleurs j'aurais pu concilier l'intérêt des pères et ma sûreté en renonçant à voir le Jourdain ; et il ne tenait qu'à moi de mettre des bornes à ma curiosité.
Tandis que j'attendais l'instant du départ, les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants, et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur, et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in dolore. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi. Je considérais avec respect ces religieux qui chantaient les louanges du Seigneur à trois cents pas du tombeau de Jésus-Christ: je me sentais touché à la vue de cette faible mais invincible milice restée seule à la garde du Saint-Sépulcre, quand les rois l'ont abandonné :
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !
Le père gardien envoya chercher un Turc, appelé Ali-Aga, pour me conduire à Bethléem. Cet Ali-Aga était fils d'un aga de Rama, qui avait eu la tête tranchée sous la tyrannie de Djezzar. Ali était né à Jéricho, aujourd'hui Rihha, et il se disait gouverneur de ce village. C'était un homme de tête et de courage, dont j'eus beaucoup à me louer. 11 commença d'abord par nous faire quitter, à moi et à mes domestiques, le vêtement arabe pour reprendre l'habit français : cet habit, naguère si méprisé des Orientaux, inspire aujourd'hui le respect et la crainte. La valeur française est rentrée en possession de la renommée qu'elle avait autrefois dans ce pays : ce furent des chevaliers de France qui rétablirent le royaume de Jérusalem comme ce sont des soldats de France qui ont cueilli les dernières palmes de l'Idumée. Les Turcs vous montrent à la fois et la Tour de Baudouin et le Camp de l'Empereur : on voit au Calvaire l'épée de Godefroy de Bouillon, qui, dans son vieux fourreau, semble encore garder le Saint-Sépulcre.
On nous amena à cinq heures du soir trois bons chevaux ; Michel, drogman du couvent, se joignit à nous ; Ali se mit à notre tête, et nous partîmespour Bethléem, où nous devions coucher et prendre une escorte de six Arabes. J'avais lu que le gardien de Saint-Sauveur est le seul Franc qui ait le privilège de monter à cheval à Jérusalem, et j'étais un peu surpris de galoper sur une jument arabe; mais j'ai su depuis que tout voyageur en peut faire autant pour son argent. Nous sortîmes de Jérusalem parla porte de Damas, puis, tournant à gauche et traversant les ravins au pied du mont Sion, nous gravîmes une montagne sur le plateau de laquelle nous cheminâmes pendant une heure. Nous laissions Jérusalem au nord derrière nous; nous avions au couchant les montagnes de Judée, et au levant, par delà la mer Morte, les montagnes d'Arabie. Nous passâmes le couvent de Saint-Élie. On ne manque pas de faire remarquer, sous un olivier et sur un rocher au bord du chemin, l'endroit où ce prophète se reposait lorsqu'il allait à Jérusalem. A une lieue plus loin, nous entrâmes dans le champ de Rama, où l'on trouve le tombeau de Rachel. C'est un édifice carré, surmonté d'un petit dôme : il jouit des privilèges d'une mosquée ; les Turcs, ainsi que les Arabes, honorent les familles des patriarches. Les traditions des chrétiens s'accordent à placer le sépulcre de Rachel dans ce lieu : la critique historique est favorable à cette opinion; mais, malgré Thévenot, Itinéraire. 13
Monconys, Roger et tant d'autres, je ne puis reconnaître un monument antique dans ce qu'on appelle aujourd'hui le tombeau de Rachel : c'est évidemment une fabrique turque consacrée à un santon.
Nous aperçûmes dans la montagne (car la nuit était venue) les lumières du village de Rama. Le silence était profond autour de nous. Ce fut sans doute dans une pareille nuit que l'on entendit tout à coup la voix de Rachel : Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus ; Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt. Ici la mère d'Astyanax et celle d'Euryale sont vaincues : Homère et Virgile cèdent la palme de la douleur à Jérémie.
Nous arrivâmes par un chemin étroit et scabreux à Bethléem. Nous frappâmes à la porte du couvent ; l'alarme se mit parmi les religieux, parce que notre visite était inattendue, et que le turban d'Ali inspira d'abord l'épouvante ; mais tout fut bientôt expliqué.
Bethléem reçut son nom d'Abraham, et Bethléem signifie la Maison de pain. Elle fut surnommée Ephrata (fructueuse), du nom de la femme de Caleb, pour la distinguer d'une autre Bethléem de la tribu de Zabulon. Elle appartenait à la tribu de Juda ; elle porta aussi le nom de Cité de David; elle était la patrie de ce monarque, et il y garda les troupeaux dans son enfance. Abissan, septième juge d'Israël, Élimelech, Obed, Jessé et Booz naquirent comme David à Bethléem ; et c'est là qu'il faut placer l'admirable églogue de Ruth. Saint Mathias, apôtre, eut aussi le bonheur de recevoir le jour dans la cité où le Messie vint au monde.
Les premiers fidèles avaient élevé un oratoire sur la crèche du Sauveur. Adrien le lit renverser pour y placer une statue d'Adonis. Sainte Hélène détruisit l'idole, et bâtit au même lieu une église dont l'architecture se mêle aujourd'hui aux différentes parties ajoutées par les princes chrétiens. Tout le monde sait que saint Jérôme se retira à Bethléem. Bethléem, conquise par les Croisés, retomba avec Jérusalem sous le joug infidèle ; mais elle a toujours été l'objet de la vénération des pèlerins. De saints religieux, se dévouant à un martyre perpétuel, l'ont gardée pendant sept siècles. Quant à la Bethléem moderne, à son sol, à ses productions, à ses habitants, on peut consulter M. de Volney. Je n'ai pourtant point remarqué dans la vallée de Bethléem la fécondité qu'on lui attribue ; il est vrai que, sous le gouvernement turc, le terrain le plus fertile devient désert en peu d'années. ®
Le 5 octobre, à quatre heures du matin, je commençai la revue des monuments de Bethléem. Quoique ces monuments aient été souvent décrits, le sujet par lui-même est si intéressant, que je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails.
Le couvent de Bethléem tient à l'église par une cour fermée de hautesmurailles. Nous traversâmes cette cour, et une petite porte latérale nous donna passage dans l'église. Cette église est certainement d'une haute antiquité, et, quoique souvent détruite et souvent réparée, elle conserve les marques de son origine grecque. Sa forme est celle d'une croix. La longue nef, ou si l'on veut le pied de la croix, est ornée de quarante-huit colonnes d'ordre corinthien, placées sur quatre lignes. Ces colonnes ont deux pieds six pouces de diamètre près la base, et dix-huit pieds de hauteur, y compris la base et le chapiteau. Gomme la voûte de cette nef manque, les colonnes ne portent rien qu'une frise de bois qui remplace l'architrave et tient lieu de l'entablement entier. Une charpente à jour prend sa naissance au haut des murs et s'élève en dôme pour porter un toit qui n'existe plus, ou qui n'a jamais été achevé. On dit que cette charpente est de bois de cèdre, mais c'est une erreur. Les murs sont percés de grandes fenêtres : ils étaient ornés autrefois de tableaux en mosaïque et de passages de l'Évangile, écrits en caractères grecs et latins : on en voit encore des traces. La plupart de ces inscriptions sont rapportées par Quaresmius. L'abbé Mariti relève avec aigreur une méprise de ce savant religieux, touchant une date : un très-habile homme peut se tromper, mais celui qui en avertit le public sans égard et sans politesse prouve moins sa science que sa vanité.
Les restes des mosaïques que l'on aperçoit çà et là, et quelques tableaux peints sur bois, sont intéressants pour l'histoire de l'art : ils présentent en général des figures de face, droites, roides, sans mouvement et sans ombre; mais l'effet en est majestueux, et le caractère noble et sévère. Je n'ai pu, en examinant ces peintures, m'empêcher de penser au respectable M. d'Agincourt, qui fait à Rome Y Histoire des Arts du dessin dans le moyen âge 4, et qui trouverait à Bethléem de grands secours.
1 Nous jouissons enfin des premières livraisons de cet excellent ouvrage, fruit d'un travail de trente années et des recherches les plus curieuses.
La secte chrétienne des Arméniens est en possession'de la nef que je viens de décrire. Cette nef est séparée des trois autres branches de la croix par un mur, de sorte que l'église n'a plus d'unité. Quand vous avez passé ce mur, vous vous trouvez en face du sanctuaire ou du chœur, qui occupe le haut de la croix. Ce chœur est élevé de trois degrés au-dessus de la nef. On y voit un autel dédié aux Mages. Sur le pavé, au bas de cet autel, on remarque une étoile de marbre : la tradition veut que cette étoile corresponde au point du ciel où s'arrêta l'étoile miraculeuse qui conduisit les trois rois. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'endroit où naquit le Sauveur du monde se trouve perpendiculairement audessous de cette étoile de marbre, dans l'église souterraine de la Crèche. Je parlerai de celle-ci dans un moment. Les Grecs occupent le sanctuaire des Mages, ainsi que les deux autres nefs formées par les deux extrémités de la traverse de la croix. Ces deux dernières nefs sont vides et sans autels.
Deux escaliers tournants, composés chacun de quinze degrés, s'ouvrent aux deux côtés du chœur de l'église extérieure, et descendentà l'église souterraine, placée sous ce chœur. Celle-ci est le lieu à jamais révéré de la nativité du Sauveur. Avant d'y entrer, le supérieur me mit un cierge à la main et me fit une courte exhortation. Cette sainte grotte est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long, onze pieds trois pouces de large, et neuf pieds de haut. Elle est taillée dans le roc : les parois de ce roc sont revêtues de marbre, et le pavé delà grotte est également d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à sainte Hélène. L'église ne tire aucun jour du dehors, et n'est éclairée que par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents princes chrétiens. Tout au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où la Vierge enfanta le Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent, radié en forme de soleil. On lit ces mots à l'entour :