‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LE PROTECTORAT

Il était Facile à Cromwell de convoquer un pot lement libre, il ne le voulut pas ; il cherchait le pouvoir, non la liherlé. L'Angleterre d'ailleurs était lasse de parlements ; après l'anarchie ou soupirait pour le despotisme. Le conseil des officiers qui avait présenté la pétition décisive s'arrogea le droit d'élection ; il choisit (toujours à la suggestion de Cromwell), dans le parti millénaire, les hommes les plus obscurs, 1< s plus ignorants, les plus fanatiques : cent quarante-quatre personnages, ainsi triés, furent revêtus du pouvoir souverain. Le major général Lambert, qui se disait républicain et qui n'était que servile; Harrison, sincère démocrate, mais d'un esprit borné, prêtaient les mains à toutes ces violences. IJarrison, sectaire de la cinquième monarchie, demandait seulement que le nouveau conseil fût composé de soixantedix membres, pour mieux ressembler au sanhédrin des Juifs. Dans le club législatif des cent quarante saints, il fallait avoir de longs noms composés et tirés de l'Écriture, comme dans nos clubs on s'appelait Scœvola et Bruius, Des deux frères Barebone, l'un, le corroyeur, s'appelait Loue-Dieu ; l'autre, Si Christ n'était pas mort pour vous, vous seriez damné, Barebone. Ce Barebone, dont le nom signifie en français décharné, donna son nom aux cent quarante-quatre : au parlement croupion succéda le parlement damné Barebone, ou le damné décharné.

Sur une liste de jurés du comté de Sussex, on voit les noms de AVhite d'Emer, combats pour la bonne cause de la foi; de Pnnple de Whitaui, tue le péché; de Ilarding de Lewes, plein de la grâce. Lorsque les saints entraient en séance à Westminster, ils récitaient des prières, cherchaient

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ir des journées entières, et expliquaient l'Écriture: cela fait, ils s'occupaient des affaires, dont ils se croyaient saisis. Cromwell ouvrit la session des décharnés par un discours "qu'il accompagna de pieuses larmes, remerciant le ciel d'avoir assez vécu pour assister au commencement du règne des saints sur la terre. Au fond de toutes ces folies, les nouvelles mœurs se formaient, et les institutions prenaient racine. Ces caractères n'étaient si ridicules que parce qu'ils étaient originaux; or tout ce qui est fortement constitué a un principe dévie. Les courtisans de Charles II purent rire, mais ces fanatiques de bonne foi laissèrent une arrière-postérité qui a fait raison des courtisans.

Whitelocke prétend que quelques hommes éclairés et d'un rang élevé se trouvaient dans le parlement Barebone ; Ludlow représente les décharnés comme un troupeau d'honnêtes niais, ressemblant assez à nos théophilanthropes. Whitelocke était un parlementaire timide, qui avait fui, de peur de condamner Charles 1er, et qui se rangeai toujours du parti le plus fort ; Ludlow était un parlementaire décidé, meurtrier du roi et ennemi de Cromwell.

Cinq mois s'étaient à peine écoulés lorsque les cent quarante-quatre saints, ne pouvant plus gouverner au milieu de la risée publique, chargèrent Rouse, leur orateur, créature de Cromwell, de remettre l'autorité entre les mains de celui qui les en avait revêtus. Cromwell l'avait prévu : il accepta en gémissant le poids de l'autorité souveraine.

Cromwell, devenu protecteur, prit le titre d'Altesse. Des médailles furent frappées en son honneur; l'une le représentait en buste avec cette inscription : Olivernts, Dei gratin, Reipublicx Anglix, Scotix et Hibernix Protector ; au revers était l'écusson d'Angleterre; autour on lisait ces mots, gravés depuis sur les monnaies du temps : Pax quxritur bello. D'autres médailles offrent un grand olivier, à l'ombre duquel s'élèvent deux petits oliviers, symboles du Protecteur et de ses deux fils. L'inscription porte : Non de-

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ficient olivarii. Là flatterie ne parlait pas aussi bien latin qu'au temps de Tibère.

Lorsque les officiers vinrent complimenter Cromwell sur sa modestie à n'avoir accepter que le titre de Protecteur, il porta la main à son épée : e Elle m'a élevé, leur dit-il ; si je veux monter plus haut, elle me maintiendra au rang qu'il me plaira d'occuper. »

Quelles que soient néanmoins la pusillanimité des hommes et la crainte du pouvoir, il est impossible d'éteindre, dans une assemblée délibérante, tout principe vital. Les membres des communes, malgré leur engagement signé, tout en examinant avec modération Y instrument de gouvernement, se réservèrent la nomination du successeur de Gromwell ; ils rejetèrent le principe du protectorat héréditaire, à la majorité de deux cents voix contre soixante.

Les cinq mois de la session expirés, Cronwell rassembla le parlement (22 janvier 1655) dans la chambre peinte. 11 se répandit en outrages, traita les députés de parricides, pour lui avoir contesté son autorité, à lui régicide ; il leur déclara que si la république devait souffrir, meilleur était, qu'elle fût dépendante des riches que des pauvres, qui, selon Salomon, lorsqu'ils oppriment, ne laissent rien après eux. Cromwell avait été blessé de la discussion relative à l'hérédité du protectorat; il voulait dissimuler sur ce point, mais entraîné, comme le sont tous les hommes, à parler de la chose même où il se sentait faible, il déclama lui-même contre le protectorat héréditaire, laissant par là aux principaux officiers, et particulièrement au major général Lambert, l'espoir de lui succéder.

Le parlement dissous, Cromwell en convoqua un autre pour lever, disait-il, l'argent nécessaire au service de l'armée et de la flotte, pour confirmer l'instrument de gouvernement, et enfin pour légaliser l'autorité des majors généraux. Ces majors étaient des commissaires militaires, chargés de lever sur les biens des royalistes, à cause de quelques

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mouvements insurrectionnels , une contribution arbitraire d'un dixième de la valeur de ces biens. Cromwell corrompit autant qu'il le put les élections, et cassa celles qui lui étaient le moins favorables.

De tout cela sortit enfin un parlement qui, sous le nom à'hiimble pétition et avis, invitait le Protecteur à prendre le titre de roi et à former une autre chambre, c'est-à-dire une espèce de chambre des pairs, composée de soixantedix membres à la nomination de Cromwell.

Cromwell se crut obligé de refuser la couronne par un long et obscur discours, où l'on découvrait à la fois ses regrets de repousser le diadème, et sa satisfaction de remettre au théâtre la parade de César. Il avait plusieurs fois fait traiter devant lui la question du meilleur gouvernement : c'était à peu près à la même époque que le grand Corneille écrivait la scène de Cinna.

Buonaparte n'hésita pas à se couronner, soit qu'ayant plus de gloire il eût plus d'audace, soit que la France, plus malheureuse dans sa révolution que l'Angleterre ne l'avait été dans la sienne, craignît moins de perdre la liberté.

Le nouveau parlement confirma et conféra de nouveau à Cromwell le titre de Protecteur, avec la faculté de nommer son successeur, ce qui, par le fait, rendait le protectorat héréditaire. Ce parlement fut encore renvoyé à cause des alarmes qu'il inspira à son maître ; peut-être Cromwell en voulait-il secrètement à ces députés trop naïfs, de ne lui avoir pas mis de force la couronne sur la tête. L'usurpation se livrait ainsi à ces fréquentes dissolutions qui avaient perdu la légitimité ; mais le bras de Cromwell était autrement puissant que celui de Charles ; ce bras pouvait soutenir debout des ruines qu'une force ordinaire n'aurait pu empêcber de tomber.

L'administration de Cromwell fut active, vigilante, vigoureuse, mais trop fondée sur la corruption de la police, pour qui Cromwell avait un pencbant décide, et à laquelle il sa-

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crifiait des sommes considérables. Tous les services étaient payés régnlièreine. t un mois d'avance ; de grosses pensions, accordées à des hommes considérables, créaient des intérêts, si elles ne pouvaient créer des devoirs.

Au dehors, Cromwell acheva d'humilier la Hollande et de faire reconnaître la supériorité du pavillon anglais; les nations étrangères recherchèrent l'alliance du Protecteur. Richelieu avait favorisé les premiers troubles de l'Angleterre : il les avait pris pour des orages passagers qui, en occupant chez eux des ennemis, donnaient du repos à la France: il ne s'était pas aperçu qu'il s'agissait d'une révolution qui, en accroissant la vigueur d'un peuple, ne laisserait à Mazarin que des mépris à dévorer; nourriture d'ailleurs analogue au tempérament du cardinal.

Dunkerque fut par Vazarin livré à Cromwell; Blake prit la Jamaïque; l'Espagne fut contrainte d'offrir de grandes réparations. On a remarqué que Cromwell s'abandonna à sa passion religieuse plus qu'il ne suivit une saine politique en s'alliant avec la France contre l'Espagne. Cette remarque, faite après coup, n'a rien de profond aujourd'hui; il est curieux seulement delà trouver dans les Mémoires de Ludlow. Ludlow, il est vrai, vit les triomphes de Louis XIV et survécut longtemps à Cromwell, dont il était l'ennemi.

Le Protecteur traita l'Irlande domptée en pays de conquête. Les malheureux Irlandais furent transportés par milliers aux colonies ; un grand nombre périt dans les supplices. Des lois draconiennes et étrangères remplacèrent ces vieilles coutumes nées du sol, dont l'autorité se perpétuait par tradition devant quelque imagé de la Vierge sur une bruyère, au son d'une musette. Les terres furent vendues : on donnait mille acres de terrain pour 1,500 livres sterling dans le comté de Dublin, pour 1,000 dans celui de Kilkenny, pour 800 dans le comté de "Wexford, et pour 600 dans les divers comtés de la province de Leimter. Des colonies militaires eurent en partage les terres situées aux environs de

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Slego, de Corke et de Collel. Les naturels du sol devinrent les serfs des soldats anglais dans le Connaught.

Olivier étendit son autorité proteclrice jusque sur les Vaudois, dans les montagnes de la Suisse. Le frère de l'ambassadeur de Portugal à Londres tua un Anglais ; Cromwell le fit décapiter. Le fier usurpateur, signant un traité, mit son nom au-dessus de celui de Louis XIV. En 4657, il envoya son portrait à la reine Christine, avec un distique qui disait que le front de Cromwell n'était pas toujours Vêpouvante-roi.

C'est de cet orgueil du Protecteur qu'est née la superbe affectée par nos voisins pendant un siècle et demi, et qui n'a disparu qu'avec les victoires de notre révolution : elles nous ont remis au niveau de la révolution anglaise.

Pourtant Cromwell ne fut pas heureux : toute sa puissance ne put empêcher la vérité de faire entendre sa voix. Quand il descendait en lui-même, il trouvait toujours qu'il avait tué le roi ou la liberté; il lui fallait opter entre l'un ou l'autre remords.

Le Protecteur racontait que, dans son enfance, une femme lui était apparue ; elle lui avait annoncé, comme les magiciennes de Macbeth, qu'il serait roi. La conscience de Cromwell lui présenta, lorsqu'il était encore innocent, la vision de la royauté ; quand il devint coupable, elle, lui en envoya le fantôme. Placé entre les royalistes et les républicains, qui le menaçaient également, Olivier était peu satisfait du titre équivoque dont la légitimité et la liberté l'avaient obligé de se contenter. Plusieurs conspirations des cavaliers éclatèrent : celles de Bagnal, fils de lady Terringham, de Penruddock, du capitaine Grove, du docteur Hervet et de sir Henry Slingsby. Quelques hommes de la cinquième monarchie s'agitèrent aussi : un cornette, nommé Day, était de l'assemblée républicaine de Coleman- Street, où Ton traitait Cromwell de coquin et de traître. Quelques régicides suspects avaient été enfermés dans ce château de Carisbrook

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qui avait servi de prison à Charles Ier. Les juges, et surtout les jurés, contrariaient le despotisme du Protecteur, qui retrouvait la liberté retranchée derrière cette barrière. Olivier était alors obligé de chercher les tribunaux naturels à son gouvernement, les conseils de guerre et les commissions.

Les brochures politiques, une pétition signée de plusieurs officiers, le libelle intitulé le Mémento, surtout le fameux écrit Killwg no murder (tuer n'est pas assassiner), achevèrent de troubler le repos de Cromwell. Le colonel Titus, sous le nom de William Allen, était l'auteur du dernier pamphlet. Dans une dédicace ironique adressée à Son Altesse Olivier Crcmwell, Titus invitait Son Altesse à mourir pour le bonheur et la délivrance des Anglais ; il lui disait que sa mort était le vœu général, la prière commune de tous les partis, qui ne s'entendaient que sur ce point. Titus signait : W. A., de présent votre esclave et vassal.

Enfin, la famille de Cromwell était pour lui un autre sujet de tourment et d'angoisse.

Il rencontrait parmi les siens deux espèces d'oppositions aussi violentes Tune que l'autre : ses trois sœurs épousèrent trois hommes qui tous trois votèrent la mort de Charles Ier. 11 eut deux fils et quatre filles. Richard, Protecteur après lui, était royaliste ; Henry, lord lieutenant d'Irlande, partageait une partie des talents et des opinions de son père, mais avec plus de modération que lui.

Sa fille aînée, lady Briget, était républicaine; elle fut mariée d'abord au fameux Ireton, et, après la mort de celui-ci, au lieutenant général Fleetwood. Lady Elisabeth, sa seconde fille et sa fille chérie, avait épousé lord Claypole, homme ennemi de la tyrannie : lady Elisabeth était ardente royaliste.

Lady Marie, dont l'opinion est peu connue, épousa lord Falconbridge, qui fut actif dans la restauration. Enfin, lady Francis, la plus jeune des filles du Protecteur, se maria clandestinement, en apparence, à Robert Rich, petit-fils du

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comte de Warwick. Robert ne vécut que trois mois, et sa veuve épousa sir John Russel.

La mort de lady Claypole vint ajouter à la noire mélancolie de Cromwell : cette femme encore jeune, consumée à Hamptoncourt d'une douloureuse maladie, succomba en accablant son père de reproches, et en rappelant pour ainsi dire après elle.

Il ne tarda pas à la suivre ; depuis quelque temps il souffrait d'une tumeur à une jambe : la fièvre le prit dans le même château où sa fille avait rendu le dernier soupir; on le transporta à Londres. Fidèle à son caractère, Cromwell déclara qu'il avait eu des révélations, qu'il guérirait pour être utile à son pays. Les chapelains de Whitehall annonçaient le prochain rétablissement du prophète : il mourut pourtant. Il expira dans sa cinquante-neuvième année, le o septembre 1658, anniversaire des victoires de Dunbar, de Worcester et de l'ouverture du premier parlement protectorat.

La plupart des souverains de l'Europe mirent des crêpes funèbres pour pleurer la mort d'un régicide : Louis XIV porta le deuil de Cromwell auprès delà veuve de Charles Ier. Une couronne, même usurpée, absout-elle d'un crime?

Ce nom de Cromwell, qui produisait la lâcheté européenne, faisait passer en Angleterre le pouvoir absolu entre les mains du faible Richard, tant il y a de puissance dans la gloire. Cromwell laissa l'empire à son fils.

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