JACQUES II
Quand les révolutions doivent s'accomplir, on voit naître ou se maintenir aux affaires les hommes qui, par leurs vertus ou leurs crimes, leur force ou leur faiblesse, conduisent ces révolutions à leur terme ; on voit en même temps mourir ou s'éloigner les hommes qui pourraient arrêter la marche des événements. Charles 1er n'était que le troisième fils de Jacques 1er : si ses frères aînés avaient vécu, il ne serait pas arrivé à la couronne : son père dévot le destinait à l'Église; il se serait assis paisiblement sur le trône arehi-
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épiscopal de Cantorbéry, au lieu de monter à l'échafaud. Toute la série des événements eût été changée par l'influence personnelle des monarques qui auraient régné au lieu de Charles Ier et de ses deux fils ; les Stuart gouverneraient peut-être encore la Grande-Bretagne.
Jacques II, homme dur et faible, n'avait pas, lorsqu'il prit en main les rênes des trois royaumes, la moindre idée de la révolution accomplie dans les esprits ; il était resté on arrière de ses contemporains de plus d'un siècle, il voulut tenter en faveur de l'Église romaine ce que son père n'avait pas pu même exécuter pour l'épiscopat : il se croyait le maître d'opérer un changement dans la religion de l'Etat aussi facilement qu'Henri VïiJ ; mais le peuple anglais n'était plus le peuple des Tudor, et quand Jacques eût distribué à ses sujets tous les biens du clergé anglican, il n'aurait pas fait un seul catholique. Son plus grand tort fut de jurer, en parvenant à la couronne, ce qu'il n'avait pas l'intention de tenir : la foi gardée n'a pas toujours sauvé les empires; la foi menlie les a souvent perdus.
Jacques eut tout d'abord le cœur enflé par la folle rébellion du duc de Monrnouth, si facilement réprimée. Monmouth, battu à Sedgmore, découvert après le combat dans les broussailles, conduit à Londres, présenté à Jacques, ne put sauver sa vie par les humbles soumissions que Jacques exilé a complaisamment racontées, croyant excuser sa faiblesse en divulguant celle des autres. La certitude de la mort rendit à Monrnouth le courage.
La Hollande était depuis longtemps le foyer des intrigues des divers partis anglais : les émissaires de ces partis s'y rassemblaient sous la protection de Marie, fille aînée de Jacques, femme du prince d'Orange; homme qui n'inspire aucune admiration, et qui pourtant a fait des choses admirables. Souvent averti par Louis XIV, Jacques ne voulait rien croire : il lui fallut pourtant se rendre à l'évidence; une dépêche du marquis d'Abbeville, ambassadeur de la
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Grande-Bretagne à la Haye, déroula à ses yeux tout le plan d'invasion. Abbeville tenait ses renseignements du Grand- Pensionnaire Fagel ; le comte d'Avaux avait su beaucoup plus tôt toute l'affaire. Une flotte était équipée au Texel ; elle devait agir contre 1 Angleterre, où le prince d'Orange se disait appelé par la noblesse et le clergé.
Louis XIV, dont la politique avait été désastreuse et misérable jusqu'au dénoûment, retrouva sa grandeur à la catastrophe; il fit des offres magnanimes, et les aurait tenues, mais il commit en même temps une faute irréparable : au lieu d'attaquer les Pays-Pas, ce qui eut arrêté le prince d'Orange, il porta la guerre ailleurs. La flotte mit à la voile; Guillaume débarqua avec treize mille hommes à Broxholme, dans Torbay.
A son grand élonnement, il n'y trouva personne : il attendit dix jours en vain. Que fit Jacques pendant ces dix jours? Piien. Il avait une armée de vingt mille hommes, qui se fait battre d'abord, et il ne prit aucune résolution. Sunderland son ministre le vendait; le prince Georges de Danemark son gendre, et Anne sa fille favorite, l'abandonnaient de même que sa fille Marie et son autre gendre Guillaume. La solitude commençait à croître autour du monarque qui s'était isolé de l'opinion nationale : il demanda des conseils au comte de Bedford, père de lord Bussel, décapité sous le règne précédent à la poursuite de Jacques. « J'avais un fils, répondit le vieillard, qui aurait pu vous secourir. »
Le prince d'Orange avançait lentement vers Londres, où la seule présence de Jacques combattait l'usurpateur. Peu à peu la défection se mit dans l'armée anglaise. Le Lilli-Baliero, espèce d'hymne révolutionnaire, fut chanté parmi les déserteurs. « Qu'on leur donne des passe-ports en mon nom, « dit Jacques, pour aller trouver le prince d'Orange; je leur « épargnerai la honte de me trahir. »
Cependant le roi prenait la plus fatale des résolutions, celle
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de quitter Londres. Il fit partir d'abord la reine et son jeune fils qu'accompagnait Lauzun, favori de la fortune comme ses suppliants en étaient le jouet. Jacques lui-même s'embarqua sur la Tamise, y jeta le sceau de l'État ou plutôt sa couronne, que le flot ne lui rapporta jamais. Arrêté par hasard à Feversham, il revint à Londres, où le peuple le salua des plus vives acclamations : cette inconstance populaire pensa renverser l'œuvre de la patiente et coupable ambition du prince d'Orange. Ce duc d'York, si brave dans sa jeunesse sous les drapeaux deTurenne et de Condé, si vaillant et si habile amiral sur les flottes de son frère Charles II, ce duc d'York ne retrouvait plus comme roi son ancien courage ; il ne s'agissait cependant pour lui que de resler et de regarder en face son gendre et sa fille.
Jacques aborda les champs de l'éternel exil, le 2 janvier 1689 (nouveau style), mois funeste. 11 débarqua à Ambleteuse, en Picardie. Il n'avait fallu que quatre ans au dernier fils de Charles 1er pour perdre un royaume.
Une assemblée nationale convoquée à 1\Yestminster, sous le nom de Convention, déclara le 25 février 1689 que Jacques, second du nom, en quittant l'Angleterre avait abdiqué ; que son fils le prince de Galles était un enfant supposé (impudent mensonge ) ; que Marie, fille de Jacques, princesse d'Orange, était de droit l'héritière d'un trône délaissé : l'usurpation s'établit sur une fiction de légitimité.
Le prince d'Orange et sa femme Marie acceptèrent la succession royale non vacante, à des conditions qui devinrent la constitution écrite de la Grande-Bretagne : tel fut le dernier acte et le dénouaient delà révolution de 16-40; ainsi furent posées, après des siècles de discordes, les limites qui séparent aujourd'hui en Angleterre le juste pouvoir de la couronne des libertés légales du peuple.
Louis XIV donna une flotte au roi Jacques, et l'envoya en Irlande. Il perdit la bataille de la Boyne (juin 1690), et re-
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vint à Saint-Germain. Un parti assez nombreux le voulait rappeler au trône ; il négociait et brouillait tout par ses prétentions.
Jacques vit du cap de la Hogue la destruction de la seconde flotte qui le devait porter une seconde fois dans les trois royaumes. « Ma mauvaise étoile, écrivit-il à Louis XI V, a fait sentir son influence sur les armes de Votre Majesté, toujours victorieuses jusqu'à ce qu'elles aient combattu pour moi ; je vous supplie donc de ne plus prendre intérêt à un prince aussi malheureux. »
Louis XIV sentit la valeur de ces paroles, et son intérêt redoubla pour son auguste client : il arma encore, en 1696, au soutien du parti jacobite. Jacques se refusa à tout complot d'assassinat sur Guillaume; il ne voulut point non plus monter au trône de Pologne, que son hôte royal se chargeait de lui faire obtenir. A l'époque du traité de Ryswick, Louis XIV, qui allait être forcé de reconnaître Guillaume pour roi d'Angleterre, proposa à Guillaume de reconnaître à son tour le jeune fils de Jacques pour héritier de lui Guillaume. Le prince d'Orange, qui n'avait point d'enfants, y consentait : Jacques s'y refusa. « Je me résigne à l'usur- « pation du prince d'Orange, dit -il, mais mon fils ne peut « tenir la couronne que de moi : l'usurpation ne saurait lui « donner un titre légitime. » Il y a dans tout cela de la grandeur et une sorte de politique négative magnanime. Jacques détrôné, et n'étant plus qu'un simple chrétien, cessait d'être un homme vulgaire.
Jacques passa le reste de son exil à écrire les Mémoires de sa vie : la piélé lui donnait lieu de puissance; retiré dans sa conscience, empire dont il ne pouvait être chassé, ses souvenirs le faisaient vivre dans le passé, sa religion dans l'avenir. Il avait écrit de sa propre main cette courte prière: «Je vous remercie, ô mon Dieu! de m'avoir ôté trois royaumes, si c'était pour me rendre meilleur. » 11 mourut en paix à Saint-Germain le 16 septembre 1701.
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Le prince de Galles, son fils, qui porta quelque temps le nom de Jacques III, et qui quitta ce monde le 2 janvier J766 (toujours ce mois de janvier), eut deux fils: Charles- Edouard, le Prétendant, et Henri-Benoit, cardinal d'York. Le prince Edouard avait du héros, mais il n'était plus dans ce siècle des Richard Cœur-de-Lion, où un seul chevalier conquérait un royaume. Le Prétendant aborda en Ecosse au mois d'août 1745 : un lambeau de taffetas apporté de France lui servit de drapeau ; il rassembla sous ce drapeau dix mille montagnards, s'empara d'Edimbourg, passa sur je ventre de quatre mille Anglais à Preston, et s'avança jusqu'à quatorze lieues de Londres. S'il eûl pris la résolution d'y marcher, on ne peut dire ce qui serait arrivé.
Obligé de faire un mouvement rétrograde devant le duc de Cuinberland, le Prétendant gagna néanmoins la bataille de Falkirk, mais il essuya une défaite complète à Culloden. Errant dans les bois, couvert de haillons, exténué de fatigue, mourant de faim, le souverain de droit des trois royaumes vit se renouveler en lui les aventures de son oncle, Charles II : mais il n'y eut point de restauration pour Édouard. et il ne laissa à ses amis que des échafauds.
Revenu en France, il en fut chassé par le traité d'Aix-la- Chapelle (1748). Arrêté au spectacle, conduit à Vincennes presque enchaîné, il se retira d'abord à Bouillon, ensuite à Rome ; Louis XIV ne régnait plus. Le pape Grégoire le Grand renvoyait comme missionnaires dans Pile des Bretons de jeunes esclaves bretons baptisés; douze siècles après, la Grande-Bretagne renvoyait à son tour aux souverains pontifs des rois bretons confesseurs de la foi.
Edouard ne pardonna jamais au gouvernement français sa lâcheté. Il mourut à Florence le 51 janvier 1788 (toujours ce mois de janvier), un peu plus d'un an avant le commencement de la révo'ution française. Nous avons vu nousmênie mourir son frère, le cardinal d'York, le dernier des Stuart, dans la capitale du monde chrétien. Les deux frères
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ont un mausolée commun : Rome leur devait bien une place dans la poussière de ses grandeurs évanouies.
Quand la maison de Marie d'Ecosse a failli, le cercueil de TExilé de 1688 a été retrouvé en France presque au moment où l'on retrouvait en Angleterre le cercueil de la Victime de 1649. Si l'on eût dit à Louis XIV : « En moins d'un siècle, votre dépouille mortelle aura disparu ; celle du prince votre royal hôte sera tout ce qui restera de vous dans le palais où vous l'avez reçu .. » qu'aurait pensé Louis le Grand ?
Par la volonté de Dieu, les cendres d'un monarque étranger réclament vainement aujourd'hui au milieu de nous les cendres des rois de la pairie. La vieille abbaye de Dagobert a mal gardé ses trésors; Jacques II, en se réveillant à Saint- Germain, n'a aperçu à Saint-Denis que Louis XVI. La tombe du fils de Charles Ier s'élève au-dessus de nos ruines; triste témoin de deux révolutions ; preuve extraordinaire de la contagieuse fatalité attachée à la race des Stuart.
FIN DUS aUATKE S TU ART.