SUITE DU VOYAGE DE JÉRUSALEM
Le 10, de grand matin, je sortis de Jérusalem par la porte cFEphraïm, toujours aceompagné du fidèle Ali, dans le dessein d’examiner les champs de bataille immortalisés par le Tasse. Arrivé au nord de la ville , entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois, j’ouvris la Jérusalem Délivrée , et je fus sur-le-champ frappé de la vérité de l’exposition du Tasse :
Gerusalem sovra due colli è posta, etc.
Je me servirai d’une traduction qui dispense de l’original :
« Solime est assise sur deux collines opposées et c( de hauteur inégale; un vallon les sépare et partage « la ville : elle a de trois côtés un accès difficile. Le (( quatrième s’élève d’une manière douce et presque «insensible; c’est le côté du nord: des fossés pro- « fonds et de hautes murailles l’environnent et la « défendent.
« Au dedans sont des citernes et des sources d’eau « vive; les dehors n’offrent cpi’une terre aride et nue, « aucune fontaine , aucun ruisseau , ne l’arrosent ; «jamais on n’y vit éclore des fleurs; jamais arbre,
« de son siiperl^e ombrage, n’y forma un asile contre « les rayons du soleil. Seulement , à plus de six milles « de distance, s’élève un bois dont l’ombre funeste (( répand l’horreur et la tristesse.
«Du côté que le soleil éclaire de ses premiers ((rayons, le Jourdain roule ses ondes illustres et (( fortunées. A l’occident, la mer Méditerranée mugit <( sur le sable qui l’arrête et la captive. Au nord est ((Bétliel, qui éleva des autels au veau d’or, et Tin- « fidèle Samarle. Bethléem, le berceau d’un Dieu, (( est du côté qu’attristent les pluies et les orages. »
Bien de plus net, de plus clair, de plus précis que cette description ; elle eût été faite sur les lieux qu’elle ne seroit pas plus exacte. La forêt, placée à six milles du camp , du côté de l’Arabie, n’est point une invention du poëte : Guillaume de Tyr parle du bois où le Tasse fait naître tant de merveilles. Godefroy y trouva des poutres et des solives pour la construction de ses machines de guerre. On verra combien le Tasse avoit étudié les originaux quand je traduirai les historiens des Croisades :
E ’l capitano
Poi ch’ intorno ha mirato, a i suoi discende.
(( Cependant Godefroy, après avoir tout reconnu, «tout examiné, va rejoindre les siens : il sait qu’en « vain il attaqueroit Solime par les côtés escarpés et « d’un difficile abord. 11 fait dresser les tentes vis-à- « vis la porte septentrionale et dans la plaine qu’elle « regarde : de là il les prolonge jusqu’au dessous de « la tour angulaii*e.
« Dans cet espace il renferme presque le tiers de « la ville. Jamais il n’auroit pu en embrasser toute c( l’enceinte : mais il ferme tout accès aux secours et « fait occuper tous les passages. »
On est absolument sur les lieux. Le camp s’étend depuis la porte de Damas jusqu’à la tour angulaire, à la naissance du torrent de Cédron et de la vallée de Josaphat. Le terrain entre la ville et le camp est tel que le Tasse l’a représenté, assez uni et propre à devenir un champ de bataille au pied des murs de Solime. Aladin est assis avec Llerminie sur une tour bâtie entre deux portes, d’où ils découvrent les combats de la plaine et le camp des chrétiens. Cette tour existe avec plusieurs autres entre la porte de Damas et la porte d’Ephraïm.
Au second livre, on reconnoît, dans l’épisode d’Olinde et de Soplironie, deux descriptions de lieu très exactes :
Nel tempio de’ cristiani occulto giace, etc.
« Dans le temple des chrétiens , au fond d’un souc( terrain inconnu, s’élève un autel; sur cet autel est c( l’image de celle que ce peuple révère comme une « déesse et comme la mère d’un Dieu mort et en- « seveli. »
C’est l’église appelée aujourd’hui le Sépulcre de la V lerge ; elle est dans la vallée de Josaphat, et j’en ai parlé plus haut, page 36. Le Tasse, par un privilège accordé aux poètes , met cette église dans l’intérieur de Jérusalem.
La mosquée où l’image de la Vierge est placée
d’après les conseils du ma^jicicn, est évidemment la mosquée du Temple :
lo là, doncle riceve
L’ alta vostra meschita e 1’ aura e ’l die, etc.
« La nuit j’ai monté au sommet de la mosquée, et, « par l’ouverture qui reçoit la clarté du jour, je me « suis fait une route inconnue à tout autre. »
Le premier choc des Aventuriers, le combat singulier d’Argant, d’Othon , de Tancrède, de Raymond de Toulouse , a lieu devant la porte d’Elpliraim. Quand Armide arrive de Damas, elle entre, dit le poète, par l’extrémité du camp. En effet, c’étoit près de la porte de Damas que se dévoient trouver, du côté de l’ouest, les dernières tentes des chrétiens.
Je place l’admirable scène de la fuite d’Herminie vers l’extrémité septentrionale de la vallée de Josaphat. Lorsque l’amante de Tancrède a franchi la porte de Jérusalem avec son fidèle écuyer, elle s'enfonce dans des vallons et prend des sen tiers obliques et détournés (cant. vi, stanz. 96). Elle n’est donc pas sortie par la porte d’Ephraïm ; car le chemin qui conduit de cette porte au camp des Croisés passe sur un terrain tout uni : elle a préféré s’échapper par la porte de l’orient , porte moins suspecte et moins gardée.
Herminie arrive dans un lieu profond et solitaire : in solitaria ed iina parte. Elle s’arrête et charge son écuyer d’aller parler à Tancrède : ce lieu profond et solitaire est très bien marqué au haut de la vallée
de Josapliat, avant de tourner l’angle septentrional de la ville. Là, Herminie pouvoit attendre en sûreté le retour de son messager, mais elle ne peut résister à son impatience : elle monte sur la hauteur, et découvre les tentes lointaines. En effet , en sortant de la ravine du torrent de Cédron, et marchant au nord, on devoit apercevoir à main gauche le camp des chrétiens. Viennent alors ces stances admirables :
Era la noUe, etc.
c( La nuit régnoit encore : aucun nuage n’obscur- « cissoit son front chargé d’étoiles : la lune naissante «répandoit sa douce clarté : l’amoureuse beauté c( prend le ciel à témoin de sa flamme ; le silence et « les champs sont les confidents muets de sa peine.
« Elle porte ses regards sur les tentes des chré- « tiens : O camp des Latins, dit-elle, objet cher à ma « vue ! Quel air on y respire ! Comme il ranime mes «sens et les récrée! Ah! si jamais le ciel donne un « asile à ma vie agitée , je ne le trouverai que dans « cette enceinte : non , ce n’est qu’au milieu des armes t< que m’attend le repos !
« O camp des ehrétiens, reçois la triste Herminie !
« Quelle obtienne dans ton sein cette pitié qu’ Amour * « lui promit; cette pitié que jadis captive elle trouva «dans l’ame de son généreux vainqueur! Je ne re- « demande point mes états, je ne redemande point «le sceptre qui m’a été ravi : ô chrétiens, je serai «trop heureuse si je puis seulement servir sous vos « drapeaux !
« Ainsi parloit Herminie. Hélas ! elle ne prévoit pas
« les maux que lui apprête la fortune ! Des rayons « (le lumi(?re réfléchis sur ses armes vont au loin «frapper les regards : son habillement blanc, ce « tigre d’argent qui brille sur son casque , annoncent « Clorinde.
« Non loin de là est une garde avancée ; à la tête « sont deux frères, Alcandre et Polipherne. »
Alcandre et Polipherne dévoient être placés à peu près vers les sépulcres des rois. On doit regretter ([UC le Tasse n’ait pas décrit ces demeures souterraines ; le caractère de son génie Tappeloit à la peinture d’un pareil monument.
11 n’est pas aussi aisé de déterminer le lieu où la fugitive Herminie rencontre le pasteur au bord du fleuve : cependant, comme il n’y a qu’un fleuve dans le pays, qu’Herminie est sortie de Jérusalem par la porte d’orient, il est probable que le Tasse a voulu placer cette scène charmante au bord du Jourdain. 11 est inconcevable, j’en conviens, qu’il n’ait pas nommé ce fleuve; mais il est certain que ce grand poëte ne s’est pas assez attaché aux souvenirs de l’Écriture, dont Milton a tiré tant de beautés.
Quant au lac et au château où la magicienne Armide enferme les chevaliers qu’elle a séduits, le Tasse déclare lui-même que ce lac est la mer Morte :
Alfin giungemmo al loco, ove già scese Fiamma dal cielo , etc.
Un des plus beaux endroits du poëme, c’est l’attaque du camp des chrétiens par Soliman. Le sultan
marche la nuit au travers des plus épaisses ténèbres ; car, selon l’expression sublime du poëte,
Voto Pluton gli abissi , e la sua notte Tutta verso dalle Tartare e gi’otte.
Le camp est assailli du côté du couchant ; Godefroy, qui occupe le centre de l’armée vers le nord, n’est averti qu’assez tard du combat qui se livre à l’aile droite. Soliman n’a pas pu se jeter sur l’aile gauche, quoiqu’elle soit plus près du désert, parce qu’il y a des ravines profondes de ce côté. Les Arabes, cachés pendant le jour dans la vallée de Térébinthe, en sont sortis avec les ombres pour tenter la délivrance de Solime.
Soliman vaincu prend seul le chemin de Gaza. Ismen le reneontre, et le fait monter sur un char qu’il environne d’un nuage. Ils traversent ensemble le camp des chrétiens, et arrivent à la montagne de Solime. Cet épisôde, admirable d’ailleurs, est conforme aux localités jusqu’à l’extérieur du château de David près la porte de Jaffa ou de Bethléem ; mais il y a erreur dans le reste. Le poëte a confondu ou s’est plu à confondre la tour de David avec la tour Antonia : celle-ci étoit bâtie loin de là, au bas de la ville, à l’angle septentrional du Temple.
Quand on est sur les lieux, on croit voir les soldats de Godefroy partir de la porte d’Ephraïm , tourner à l’orient, descendre dans la vallée de Josaphat, et aller, comme de pieux et paisibles pèlerins, prier l’Eternel sur la montagne des Oliviers. Remarquons que cette procession chrétienne rappelle
120 iTlNÉRAlRE
d’iiîie manière sensible la pompe des Panathénées,
conduite à Eleusis au milieu des soldats d’Alcibiade. Le Tasse, qui avoit tout lu, qui imite sans cesse Virgile , Homère et les autres poètes de l’antiquité, a mis ici en beaux vers une des plus belles scènes de l’histoire. Ajoutons que cette procession est d’ailleurs un fait historique raconté par l’Anonyme , Robert moine, et Guillaume de Tyr.
Nous venons au premier assaut. Les machines sont plantées devant les murs du septentrion. Le Tasse est exact ici jusqu’au scrupule :
Non era il fosso di palustre limo ( Che nol consente il loco) o d’ acqua molle.
C’est la pure vérité. Le fossé au septentrion est un fossé sec, ou plutôt une ravine naturelle, comme les autres fossés de la ville.
Dans les circonstances de ce premier assaut, le poète a suivi son génie sans s’appuyer sur l’iiistoire; et, comme il lui convenoit de ne pas marcher aussi vite que le chroniqueur, il suppose que la principale machine fut brûlée par les infidèles , et qu’il fallut recommencer le travail. 11 est certain que les assiégés mirent le feu à une des tours des assiégeants. Le Tas$e a étendu cet accident selon le besoin de sa fable.
Bientôt s’engage le terrible combat de Tancrède et de Clorinde, fiction la plus pathétique qui soit jamais sortie du cerveau d’un poète. Le lieu de la scène est aisé à trouver. Clorinde ne peut rentrer avec Argant par la porte Dorée ; elle est donc sous
DE PARIS A JÉRUSALEAL 127
le Temple, dans la vallée de Siloë. Tancrède la poursuit ; le eombat commence ; Clorinde mourante demande le baptême; Tancrède, plus infortuné que sa victime, va puiser de Feaii à une source voisine; par cette source le lieu est déterminé :
Poco quindi lontan nel sen del monte
Scaturia mormorando un picciol rio.
C’est la fontaine de Siloë, ou plutôt la source de Alarie, qui jaillit ainsi du pied de la montagne de Sion.
Je ne sais si la peinture de la sécheresse, dans le treizième chant, n’est pas le morceau du poëme le mieux écrit : Le Tasse y marche l’égal d’Homère et de Virgile. Ce morceau, travaillé avec soin, a une fermeté et une pureté de style qui manquent quelquefois aux autres parties de l’ouvrage :
Spenta è del cielo ogni benigna lampa, etc.
«Jamais le soleil ne se lève que couvert de va- « peurs sanglantes, sinistre présage d’un jour mal- « heureux: jamais il ne se couche que des taches « rougeâtres ne menacent d’un aussi triste lende- « main. Toujours le mal présent est aigri par l’af- « freuse certitude du mal qui doit le suivre.
«Sous ces rayons brûlants, la fleur tombe des- « séchée; la feuille pâlit, l’herbe languit altérée; la « terre s’ouvre , et les sources tarissent. Tout éprouve « la colère céleste , et les nues stériles , répandues «dans les airs, n’y sont plus que des vapeurs en- « flammées.
« Le ciel semble une noire fournaise : les yeux ne (( trouvent plus où se reposer : le zéphyr se tait en- « chaîné dans ses grottes obscures ; l’air est immo- « bile : quelquefois seulement la brûlante haleine «d’un vent qui souffle du côté du rivage maure, « l’agite et l’enflamme encore davantage.
« Les ombres de la nuit sont embrasées de la « clialeur du jour : son voile est allumé du feu des « comètes et chargé d’exhalaisons funestes. O terre « malheureuse ! le ciel te refuse sa rosée ; les herbes « et les fleurs mourantes attendent en vain les pleurs « de l’aurore.
« Le doux sommeil ne vient plus sur les ailes de « la nuit verser ses pavots aux mortels languissants. «D’une voix éteinte, ils implorent ses faveurs et ne «peuvent les obtenir. La soif, le plus cruel de tous « les fléaux , consume les chrétiens : le tyran de la «Judée a infecté toutes les fontaines de mortels « poisons , et leurs eaux funestes ne portent plus que « les maladies et la mort.
«Le Siloë, qui, toujours pur, leur avoit offert le «trésor de ses ondes, appauvri maintenant, roule « lentement sur des sables qu’il mouille à peine : « quelle ressource , hélas ! l’Eridan débordé , le « Gange , le Nil même , lorsqu’il franchit ses rives «et couvre l’Egypte de ses eaux fécondes, suffî- « roient à peine à leurs désirs.
« Dans l’ardeur qui les dévore, leur imagination « leur rappelle ces ruisseaux argentés qu’ils ont vus « couler au travers des gazons , ces sources qu’ds « ont vues jaillir du sein d’un rocher et serpenter
«dans des prairies; ces tableaux jadis si riants ne « servent plus qu’à nourrir leurs regrets et à rc- « doubler leur désespoir.
« Ces robustes guerriers qui ont vaincu la na- « ture et ses obstacles , qui jamais n’ont ployé sous « leur pesante armure ; que n’ont pu dompter le fer «ni l’appareil de la mort, foibles maintenant, sans « courage et sans vigueur , pressent la terre de leur « poids inutile : un feu secret circule dans leurs «veines, les mine et les consume!
« Le coursier , jadis si lier , languit auprès d’une « herbe aride et sans saveur ; ses pieds chancellent, « sa tête superbe tombe négligemment pencliée ; il « ne sent plus l’aiguillon de la gloire, il ne se sou- « vient plus des palmes qu’il a cueillies : ces riches « dépouilles, dont il étoit autrefois si orgueilleux , ne « sont plus pour lui qu’un odieux et vil fardeau.
«Le chien fidèle oublie son maître et son asile; « il languit étendu sur la poussière , et, toujours ha- « Jetant, il cherche en vain à calmer le feu dont il « est embrasé: l’air lourd et brûlant pèse sur les pou- « mons. qu’il devoit rafraîchir. »
Voilà de la grande, de la haute poésie. Cette peinture si bien imitée dans Paul et Virginie, a le double mérite de convenir au ciel de la Judée , et d’étre fondée sur l’histoire : les chrétiens éprouvèrent une pareille sécheresse au siège de Jérusalem. Robert nous en a laissé une description que je ferai connoître aux lecteurs.
Au quatorzième chant, nous chercherons un fleuve qui coule auprès d’Ascalon, et au fond duquel
ITIN. T. ir.
demeure Termite qui révéla à Ubalde et au elievalier danois les destinées de Renaud. Ce fleuve est le torrent d’Asealon ou un autre torrent plus au nord , qui n’a été connu qu’au temps des Croisades, comme le témoi(];nc d’Anville.
Quant à la navigation des deux chevaliers , Tordre géographique y est merveilleusement suivi. Partant d’un port entre Jaffa et Ascalon, et descendant vers
l’Egypte , ils durjent voir successivement Ascalon , Gaza , Rapliia et Damiette. Lepoëte marque la route au couchant , quoiqu’elle fût d’abord au midi ; mais il ne pouvoit entrer dans ce détail. En dernier résultat, je vois que tous les poëtes épiques ont été des hommes très instruits; surtout ils étoient nourris des ouvrages de ceux qui les avoient précédés dans la carrière de l’épopée : Virgile traduit Homère; le Tasse imite à chaque stance quelque passage d’Homère, de. Virgile, de Lucain, de Stace; Milton prend partout, et joint à ses propres trésors les trésors de ses devanciers.
Le seizième chant, qui renferme la peinture des jardins d’Armide, ne fournit rien à notre sujet. Au dix-septième chant nous trouvons la description de Gaza, et le dénombrement de l’armée égyptienne: sujet épique traité de main de maître, et où le Tasse montre une connoissance parfaite de la géographie et de l’histoire. Lorsque je passai de Jaffa à Alexandrie, notre saïque descendit jusqu’en face de Gaza, dont la vue me rappela ces vers de la Jérusalem:
« Aux frontières de la Palestine , sur le chemin c( qui conduit à Péluse , Gaza voit au pied de ses
« murs expirer la mer et son courroux : autour d’elle c( s’étendent d’immenses solitudes et des sables c( arides. Le vent qui règne sur les Rots exerce aussi <( son empire sur cette mobile arène ; et le voya- « geiir voit sa route incertaine flotter et se perdre c< au gré des tempêtes. »
Le dernier assaut, au dix-neuvième chant, est absolument conforme à l’iiistoire. Godefroy fit attaquer la ville par trois endroits. Le vieux comte de Toulouse battit les murailles entre le couchant et le midi, en face du château de la ville , près de la porte de Jaffa. Godefroy força au nord la porte d’Ephraïm. Tancrède s’attacha à la tour angulaire , qui prit dans la suite le nom de Tour de Tancrède,
Le Tasse suit pareillement les chroniques dans les circonstances et le résultat de l’assaut. Ismen , accompagné de deux sorcières, est tué par une pierre lancée d’une machine : deux magiciennes furent en effet écrasées sur le mur à la prise de Jérusalem. Godefroy lève les yeux et voit les guerriers célestes qui combattent pour lui de toutes parts. C’est une belle imitation d’Homère et de Virgile, mais c’est encore une tradition du temps des Croisades ; « Les morts y entrèrent avec les vivants, « dit le père Nau; car plusieurs des illustres Croisés « qui étoient morts en diverses occasions devant « que 'd’arriver , et entre autres Adémar, ce vertueux c( et zélé évêque du Puy en Auvergne*, y parurent ((Sur les murailles, comme s’il eût manqué à la (( gloire qu’ils possédoient dans la Jérusalem céleste, « celle de visiter la terrestre , et d’adorer le Fils de
13i ITliNÉRAIRE
c( Dieu dans le trône de ses ignominies et de ses «souffrances, comme ils Fadoroient dans celui de « sa majesté et de sa puissance. »
La ville fut prise, ainsi que le raconte le poëte, au moyen de ponts qui s’élaneoient des machines et s’abatloient sur les remparts. Godefroy et Gaston (le Foix avoient donné le plan de ces machines, construites par des matelots pisans et génois. Ainsi dans cet assaut, où le Tasse a déployé Fardeur de son génie chevaleresque, tout est vrai, hors ce qui regarde Renaud : comme ce héros est de pure invention , ses actions doivent être imaginaires. Il n’y avoit point de guerrier appelé Renaud d’Est au siège de Jérusalem : le premier chrétien qui s’élança sur les murs ne fut point un chevalier du nom de Renaud, mais Létolde , gentilhomme flamand de la suite de Godefroy. 11 fut suivi de Guicher et de Godefroy lui-même. La stance où le Tasse peint Fétendard de la Croix ombrageant les tours de Jérusalem délivrée est sublime :
« L’étendard triomphant se déploie dans les airs ; « les vents respectueux soufflent plus mollement; le « soleil plus serein le dore de ses rayons : les traits « et les flèches se détournent ou reculent à son as- «pect. Sion et la colline semblent s’incliner et lui « offrir l’hommage de leur joie. »
Tous les historiens des Croisades parlent de la piété de God'ëfroy, de la générosité de Tancrède, de la justice et de la prudence du comte de Saint- Gilles ; Anne Comnène elle-même fait l’éloge de ce dernier : le poëte nous a donc peint les héros que
lîous connoissons. Quand il invente des caractères, il est du moins fidèle aux mœurs. Argant est le véritable Mameluck ,
L’altro è Circasso Argante , uom che straniero...
«L’autre, c’est Argant le Circassien : aventurier « inconnu à la cour d’Egypte , il s’y est assis au rang « des satrapes. Sa valeur l’a porté aux premiers «honneurs de la guerre. Impatient, inexorable, fa- « rouelle, infatigable, invincible dans les combats, « contempteur de tous les dieux , son épée est sa « raison et sa loi. »
Soliman est un vrai sultan des premiers temps de l’empire turc. Le poëte, qui ne néglige aucun souvenir, fait du sultan de Nicée un des ancêtres du grand Saladin ; et l’on voit qu’il a eu l’intention de peindre Saladin lui-même sous les traits de son aïeul. Si jamais l’ouvrage de dom Bertliereau voyoit le jour, on connoîtroit mieux les héros musulmans de la Jérusalem. Dom Bertliereau avoit traduit les auteurs arabes qui se sont occupés de l’histoire des Croisés. Cette précieuse traduction devolt faire partie de la collection des historiens de France.
Je ne saurois guère assigner le lieu où le féroce Argant est tué par le généreux Tancrède; mais il le faut chercher dans les vallées, entre le couchant et le septentrion. On ne le peut placer à l’orient de la tour angulaire qu’assiégeoit Tancrède ; car alors Herminie n’eût pas rencontré le héros blessé , lorsqu’elle revenoit de Gaza avec Vafrin.
Quant à la dernière action du poëme , qui , selon
la vérité, se passa près d’Ascalon, le Tasse, avec un jugement exquis. Ta transportée sous les murs de Jérusalem. Dans l’histoire , cette action est très peu de chose; dans le poëme, c’est une bataille supérieure à celles de Virgile, et égale aux plus grands combats d’Homère. *
Je vais maintenant donner le siège de Jérusalem tiré de nos vieilles chroniques : les lecteurs pourront comparer le poëme et l’histoire.
Le moine Robert est de tous les historiens des Croisades celui qu’on cite le plus souvent. L’Anonyme de la collection Gesta Dei per Francos est plus ancien ; mais son récit est trop sec. Guillaume de Tyr pèche par le défaut contraire. Il faut donc s’arrêter au moine Robert : sa latinité est affectée ; il copie les tours des poètes; mais, par cette raison même, au milieu de ses jeux de mots et de ses pointes % il est moins barbare que ses contemporains, il a d’ailleurs une certaine critique et une imagination brillante.
«L’armée se rangea dans cet ordre autour de «Jérusalem: le comte de Flandre et le comte de «Normandie déployèrent leurs tentes du côté du « septentrion , non loin de l’église bâtie sur le lieu « où saint Etienne , premier martyr , fut lapidé ^ ;
* * Papa Urhanus urhano sermone peroravit, etc. ; Vallïs speciosa et spatlosa, e^c.; c’est le goût du temps. Nos vieilles hymnes sont remplies de ces jeux de mots : Quo carne carnis conditor , etc.
^Le texte porte: Juxta ecclesiam Sancti Stepliani protomartjrls , etc. J’ai traduit non loin, parce que cette église n’est point au septentrion, mais cà l’orient de Jérusalem; et tous les autres historiens des
c( Godefroy et Tancrède se placèrent à Poccident; le c( comte de Saint-Gilles campa au midi, sur la mon- «tagne de Sion % autour de l’église de Marie, mère «du Sauveur, autrefois la maison où le Seigneur « fit la Cène avec ses disciples. Les tentes ainsi dis- « posées, tandis que les troupes fatiguées de la route « se reposoient et construisoient les machines pro- «pres au combat, Raimond Pilet Raimond de «Turenne, sortirent du camp avec plusieurs autres «pour visiter les lieux voisins, dans la crainte que « les ennemis ne vinssent les surprendre avant que «les Croisés fussent préparés. Ils rencontrèrent « sur leur route trois cents Arabes ; ils en tuèrent « plusieurs , et leur prirent trente chevaux. Le se- «condjour de la troisième semaine, 13 juin 1099, «les François attaquèrent Jérusalem; mais ils ne «purent la prendre ce jour-là. Cependant leur tra- « vail ne fut pas infructueux ; ils renversèrent l’a- «vant-mur, et appliquèrent les échelles au mur «principal. S’ils en avoient eu une assez grande « quantité , ce premier effort eût été le dernier. Ceux « qui montèrent sur les échelles combattirent long- « temps l’ennemi à coups d’épée et de javelot. Reau- « coup des nôtres succombèrent dans cet assaut ;
Croisades disent que les comtes de Normandie et de Flandre se placèrent entre l’orient et le septentrion. r
* Le texte porte : Scillcet in monte Sion. Cela prouve que la Jérusalem rebâtie par Adrien n’enveloppolt pas la montagne de Sion dans son entier, et que le local de la ville étoit absolument tel qu’on le volt aujourd’hui.
^ Piletus; on lit ailleurs Pilitns et Pelez.
c( mais la perte fut plus eonsidérable du coté des « Sarrasins. La nuit mit fin à l’action et donna du «repos aux deux partis. Toutefois l’inutilité'' de ce « premier effort occasionna à notre armée un long « travail et beaucoup de peine ; car nos troupes de- « meurèrent sans pain pendant l’espace de dix jours, «jusqu’à ce que nos vaisseaux fussent arrivés au «port de Jaffa. E]n outre, elles souffrirent excessi- « veillent de la soif; la fontaine de Siloë, qui est au « pied de la montagne de Sion , pouvoit à peine « fournir de l’eau aux liommes, et l’on étoit obligé « de mener boire les chevaux et les autres animaux « à six milles du camp, et de les faire accompagner
« par une nombreuse escorte
« Cependant la flotte arrivée à Jaffa procura des «vivres aux assiégeants, mais ils ne souffrirent pas « moins de la soif : elle fut si grande durant le siège, « que les soldats creusoient la terre et pressoient les « mottes humides contre leur bouche ; ils léchoient «aussi les pierres mouillées de rosée; ils buvoient «une eau fétide qui avoit séjourné dans des peaux « fraîches de buffles et de divers animaux ; plusieurs « s’abstenoient de manger, espérant tempérer la soif
« par la faim. .
« Pendant ce temps-là les généraux faisoient ap- « porter de fort loin de grosses pièces de bois pour « construire des machines et des tours. Lorsque ces « tours furent achevées , Godefroy plaça la sienne « à l’orient de la ville ; le comte de Saint-Gilles en « établit une autre toute semblable au midi. Les dis-
c( positions ainsi faites , le cinquième jour de la se- «maine, les Croisés jeûnèrent et distribuèrent des «aumônes aux pauvres ; le sixième jour, qui étoit «le douzième de juillet, l’aurore se leva brillante; « les guerriers d’élite montèrent dans les tours , et « dressèrent les échelles contre les murs de Jérusa- « lem. Les enfants illégitimes de la ville sainte s’é- « tonnèrent et frémirent ^ , en se voyant assiégés par «une si grande multitude. Mais, comme ils étoient « de tous côtés menacés de leur dernière heure , que « la mort étoit suspendue sur leurs tètes , certains «de succomber, ils ne songèrent plus qu’à vendre « cher le reste de leur vie. Cependant Godefroy se «montroit sur le haut de sa tour, non comme un « fantassin , mais comme un archer. Le Seigneur « dirigeoit sa main dans le combat; et toutes les flè- « elles qu’elle lançoit perçoient l’ennemi de part en « part. Auprès de ce guerrier étoit Baudouin et Eus- « tache ses frères, de meme que deux lions auprès « d’un lion : ils recevoient les coups terribles des « pierres et des dards, et les renvoy oient avec usure « à l’ennemi.
«Tandis que l’on combattoit ainsi sur les murs « de la ville , on faisoit une procession autour de ces « memes murs, avec les croix, les reliques et les au- «tels sacrés L’avantage demeura incertain pen-
* Stupent et contremiscunt adultermi cives urhis eximice. L’expression est belle et Traie; car non seulement les Sarrasins étoient, en leur qualité d’étrangers, des citoyens adultères, des enfants impurs de Jérusalem, mais ils pouvoient encore s’appeler aduherini , à cause de leur mère Agar, et relativement à la postérité légitime d’Israël par Sara.
2 Sacra altaria. Ceci a l’air de ne pouvoir se dire que d’une céré-
« dant une partie du jour ; mais, à l’heure où le Saute veur du monde rendit l’esprit , un guerrier nommé « Létolde , qui combattoit dans la tour de Godefroy, « saute le premier sur les remparts de la ville : Cuite cher le suit, ce Guicher qui avoit terrassé un lion; te Godefroy s’élance le troisième , et tous les autres te chevaliers se précipitent sur les pas de leur chef, te Alors les ares et les flèches sont abandonnés; on te saisit Tépée. A cette vue , les ennemis désertent les te murailles , et se jettent en bas dans la ville; les te soldats du Christ les poursuivent avec de grands te cris.
te Le comte de Saint-Gilles, qui de son côté faisoit te des efforts pour approcher ses machines de la te ville, entendit ces clameurs. Pourquoi, dit-il à ses te soldats, demeurons-nous ici ? Les François sont te maîtres de Jérusalem ; ils la font retentir de leurs te voix et de leurs coups. Alors il s’avance promptete ment vers la porte qui est auprès du château de et David; il appelle ceux qui étoient dans ce château, te et les somme de se rendre. Aussitôt que l’émir eut te reconnu le comte de Saint-Gilles , il lui ouvrit la te porte , et se confia à la foi de ce vénérable guerte rier.
te Mais Godefroy avec les François s’efforçoit de te venger le sang chrétien répandu dans l’enceinte te de Jérusalem, et vouloit punir les infidèles des railte leries et des outrages qu’ils avoient fait souffrir aux te pèlerins. Jamais dans aucun combat il ne parut
monle païenne ; mais il y avoit apparemment dans le camp des chrétiens des autels portatifs.
« aussi terrible , pas même lorsqu’il combattit le c( géant ' , sur le pont d’Antioche ; Guicher et plu- « sieurs milliers de guerriers choisis fendoient les c( Sarrasins depuis la tête jusqu’à la ceinture, ou les c( coupoient par le milieu du corps. Nul de nos sol- « dats ne se montroit timide ; car personne ne résis- «toit^. Les ennemis ne cherchoient qu’à fuir; mais « la fuite pour eux étoit impossible : en se précipic( tant en foule ils s’embarrassoient les uns les autres. «Le petit nombre qui parvint à s’échapper s’en- « ferma dans le Temple de Salomon, et s y défendit «assez long-temps. Comme le jour commençoit à «baisser, nos soldats envahirent le Temple; pleins « de fureur , ils massacrèrent tous ceux qui s’y trou- « vèrent. Le carnage fut tel , que les cadavres mutilés « étoient entraînés par les flots de sang jusque dans «le parvis; les mains et les bras coupés flottoient « sur ce sang, et alloient s’unir à des corps auxquels « ils n’avoient point appartenu. »
En achevant de décrire les lieux célébrés par le Tasse, je me trouve heureux d’avoir pu rendre le premier à un poëte immortel le même honneur que d’autres avant moi ont rendu à Homère et à Virgile. Quiconque est sensible à la beauté, à Fart, à l’intérêt d’une composition poétique, à la richesse des détails , à la vérité des caractères , à la générosité des sentiments, doit faire de la Jérusalem délivrée sa lecture favorite. C’est surtout le poëme des soldats :
* C’étoit un Sarrasin d’une taille gigantesque, que Godefroy fendit en deux d’un seul coup d’épée , sur le pont d’Antioclie.
^ La réflexion est singulière !
il respire la valeur et la gloire; et, comme je l’ai dit dans les Martyrs , il semble écrit au milieu des camps sur un bouclier. '
Je passai environ cinq heures à examiner le théâtre des combats du Tasse. Ce théâtre n’occupe guère plus d’une demi-lieue de terrain, et le poète a si bien marqué les divers lieux de son action, qu’il ne faut qu’un coup d’œil pour les reconnoître.
Comme nous rentrions dans la ville par la vallée de Josaphat, nous rencontrâmes la cavalerie du pacha qui revenoit de son expédition. On ne se peut figurer l’air de triomphe et de joie de cette troupe, victorieuse des moutons, des chèvres, des ânes et des chevaux de quelques pauvres Arabes du Jourdain.
C’est ici le lieu de parler du gouvernement de Jérusalem.
Il y a d’abord :
Un Mosallam ou Sangiachey, commandant pour le militaire;
2® Un Moula-Cqdy ou ministre de la police;
3® Un Moufty , chef des santons et des gens de loi;
( Quand ce moufty est un fanatique, ou un méchant homme, comme celui qui se trouvoit à Jérusalem de mon temps , c’est de toutes les autorités la plus tyrannique pour les chrétiens. )
4® Un Mouteleny ou douanier de la mosquée de Salomon;
5® Un Sousbachi ou prévôt de la ville.
Ces tyrans subalternes relèvent tous , à l’excep-
tion du moufty, d’un premier tyran; et ce premier tyran est le pacha de Damas.
Jérusalem est attachée, on ne sait pourquoi , au pachalic de Damas; si ce n’est à cause du système destructeur que les Turcs suivent naturellement et comme par instinct. Séparée de Damas par des montagnes, plus encore par les Arabes qui infestent les déserts, Jérusalem ne peut pas toujours porter ses plaintes au pacha lorsque des gouverneurs l’oppriment. Il seroit plus simple qu’elle dépendît du pachalic d’Acre, qui se trouve dans le voisinage : les Francs et les pères latins se mettroient sous la protection des consuls qui résident dans les ports de Syrie; les Grecs et les Turcs pourroient faire entendre leur voix. Mais c’est précisément ce qu’on cherche à éviter : on veut un esclavage muet, et non pas d’insolents opprimés qui oseroient dire qu’on les écrase.
, Jérusalem est donc livrée à un gouverneur presque indépendant : il peut faire impunément le mal qu’il lui plaît, sauf à en compter ensuite avec le pacha. On sait que tout supérieur en Turquie a le droit de déléguer ses pouvoirs à un inférieur ; et ses pouvoirs s’étendent toujours sur la propriété et la vie. Pour quelques bourses, un janissaire devient un petit aga; et cet aga, selon son bon plaisir, peut vous tuer ou vous permettre de racheter votre tète. Les bourreaux se multiplient ainsi dans tous les villages de la Judée. La seule chose qu’on entende dans ce pays, la seule justice dont il soit question, c’est: Il paiera dix, vingt, trente bourses; on lui donnera cinq cents coups de bâton; on lui coupera
la tête. Un acte d’injuslice force à une injustice plus ^rancle. Si Ton dépouille un paysan, on se met dans la nécessité de dépouiller le voisin ; car, pour échapper à riiypocrite intégrité du pacha, il faut avoir, par un second crime , de quoi payer Fimpunité du premier.
On croit peut-être que le pacha , en parcourant son gouvernement, porte remède à ces maux, et venge les peuples : le pacha est lui-même le plus grand fléau des habitants de Jérusalem. On redoute son arrivée comme celle d’un chef ennemi : on ferme les boutiques; on se cache dans des souterrains; on feint d’être mourant sur sa natte, ou l’on fuit dans la montagne.
Je puis attester la vérité de ces faits, puisque je me suis trouvé à Jérusalem au moment de l’arrivée du pacha. Abdallah est d’une avarice sordide, comme presque tous les musulmans : en sa qualité de chef de la caravane de la Alecque , et sous prétexte d’avoir de l’argent pour mieux protéger les pèlerins, il se croit en droit de multiplier les exactions. 11 n’y a point de moyens qu’il n’invente. Un de ceux qu’il emploie le plus souvent, c’est de fixer un maximum fort bas pour les comestibles. Le peuple crie à la merveille , mais les marchands ferment leurs boutiques. La disette commence; le pacha fait traiter secrètement avec les marchands; il leur donne, pour un certain nombre de bourses, la permission de vendre au taux qu’ils voudront. Les marchands cherchent à retrouver l’argent qu’ils ont donné au pacha; ils portent les denrées à un prix extraordi-
naire; et le peuple, mourant de faim une seconde fois, est obligé, pour vivre, de se dépouiller de son dernier vêtement.
J’ai vu ce même Abdallah commettre une .vexation plus ingénieuse encore. J’ai dit qu’il avoit envoyé sa cavalerie piller des Arabes cultivateurs , de l’autre côté du Jourdain. Ces bonnes gens , qui avoient payé le miri, et qui ne se croyoient point en guerre , furent surpris au milieu de leurs tentes et de leurs troupeaux. On leur vola deux mille deux cents chèvres et moutons, quatre-vingt-quatorze veaux, mille ânes et six juments de première race : les chameaux seuls échappèrent ^ ; un sclieik les appela de loin , et ils le suivirent : ces fidèles enfants du désert allèrent porter leur lait à leurs maîtres dans la montagne , comme s’ils avoient deviné que ces maîtres n’avoient plus d’autre nourriture.
Un Européen ne pourroit guère imaginer ce que le pacha fit de ce butin. Il mit à chaque animal un prix excédant deux fois sa valeur. Il estima chaque chèvre et chaque mouton à vingt piastres , chaque veau à quatre-vingts. On envoya les bêtes ainsi taxées auxbouehers, aux différents particuliers de Jérusalem , et aux chefs des villages voisins : il falloit les prendre et les payer, sous peine de mort. J’avoue que, si je n’avois pas vu de mes yeux cette double iniquité, elle me paroîtroit tout-à-fait incroyable. Quant aux ânes et aux chevaux, ils demeurèrent
ï On en prit cependant vingt-six.
aux cavaliers ; car, par une sinp^ulière convention entre ces voleurs, les animaux à pied fourchu appartiennent au pacliâ dans les épaves , et toutes les autres bêles sont le partage des soldats.
Après avoir épuisé Jérusalem, le pacha se retire. Mais, afin de ne pas payer les gardes de la ville, et pour augmenter l’escorte de la caravane de la Mecque , il emmène avec lui les soldats. Le gouverneur reste seul avec une douzaine de sbires, qui ne peuvent suffire à la police intérieure, encore moins à celle du pays. L’année qui précéda celle de mon voyage , il fut obligé de se eacher luimème dans sa maison pour échapper à des bandes de voleurs qui passoient par dessus les murs de Jérusalem, et qui furent au moment de piller la ville.
A peine le paeha a-t-il disparu, qu’un autre mal, suite de son oppression , commenee. Les villages dévastés se soulèvent; ils s’attaquent les uns les autres pour exercer des vengeances héréditaires. Toutes les communications sont interrompues : l’agriculture périt; le paysan va pendant la nuit ravager la vigne et eouper l’olivier de son ennemi. Le pacha revient Tannée suivante ; il exige le même tribüt dans un pays où la population est diminuée. Il faut qu’il redouble d’oppression, et qiTil extermine des peuplades entières. Peu à peu le désert s’étend ; on ne voit plus que de loin à loin des masures en ruine, et à la porte de ces masures des cimetières toujours croissants : chaque année voit périr une cabane et une famille ; et bientôt il ne
reste que le cimetière pour indiquer le lieu où le village s’élevoit.
Rentré au couvent à dix heures du matin, j’achevai de visiter la bibliotlièque. Outre le registre des hrmans dont j’ai parlé , je trouvai un manuscrit autographe du savant Quaresmius. Ce manuscrit latin a pour objet, comme les ouvrages imprimés du même auteur , des recherches sur la Terre- Sainte. Quelques autres cartons contenoient des papiers tures et arabes , relatifs aux affaires du eouvent, des lettres de la congrégation, des mélanges, etc. ; je vis aussi des traités des pères de l’Eglise, plusieurs pèlerinages à Jérusalem, l’ouvrage de l’abbé Mariti , et l’excellent Voyage de M. de Volney. Le père Clément Pérès avoit cru découvrir de légères inexactitudes dans ce dernier Voyage; il les avoit marquées sur des feuilles volantes, et il me fit présent de ees notes.
J’avois tout vu à Jérusalem , je connoissois désormais l’intérieur et l’extérieur de eette ville, et meme beaucoup mieux que je ne connois le dedans et les dehors de Paris. Je commençai donc à songer à mon départ. Les pères de Terre-Sainte voulurent me faire un honneur que je n’avois ni demandé, ni mérité. En considération des foibles services que, selon eux, j’avois rendus à la religion, ils me prièrent d’accepter l’ordre du Saint-Sépulcre. Cet ordre, très ancien dans la chrétienté, sans même en faire remonter l’origine à sainte Hélène, étoit autrefois assez répandu en Europe. On ne le retrouve plus guère aujourd’hui qu’en Pologne et en Espagne : le
ITIN. T. TI
146 ITIINÉRAIRE
gardien du Saint-Sépulcre a seul le droit- de le conférer.
Nous sortîmes à une heure du couvent, et nous nous rendîmes à l’église du Saint- Sépulcre. Nous entrâmes dans la chapelle qui appartient aux pères latins; on en ferma soigneusement les portes de peur que les Turcs n’aperçussent les armes , ce qui coûteroit la vie aux religieux. Le gardien se revêtit de ses habits pontificaux ; on alluma les lampes et les cierges; tous les frères présents formèrent un cercle autour de moi , les bras croisés sur la poitrine. Tandis qu’ils chantoient à voix basse le Veni Creator , le gardien monta à l’autel, et je nie mis à genoux à ses pieds. On tira du trésor du Saint-Sépulcre les éperons et l’épée de Godefroy de Bouillon : deux religieux debout , à mes côtés , tenoient les dépouilles vénérables. L’officiant récita les prières accoutumées , et me fit les questions d’usage. Ensuite il me chaussa les éperons , me frappa trois fois l’épaule avec l’épée en me donnant l’accolade. Les religieux entonnèrent \g Te Deum , tandis que le gardien prononçoit cette oraison sur ma tète.
« Seigneur , Dieu tout-puissant , répands ta grâce c( et tes bénédictions sur ce tien serviteur, etc. »
Tout cela n’est que le souvenir de mœurs qui n’existent plus. Mais , que l’on songe que j’étois à Jérusalem, dans l’église du Calvaire, à douze pas du tombeau de Jésus-Christ, à trente du tombeau de Godefroy de Bouillon ; que je venois de chausser l’éperon du libérateur du Saint-Sépulcre, de toucher cette longue et large épée de fer qu’avoit ma-
niée une main si noble et si loyale; que l’on se rappelle ces circonstances , ma vie aventureuse , mes courses sur la terre et sur la mer , et l’on croira sans peine que je devois être ému. Cette cérémonie, au reste, ne pouvoit être tout-à-fait vaine : j’étois François : Godefroy de Bouillon étoit François : ses vieilles armes , en me touchant , m’avoient communiqué un nouvel amour pour la gloire et l’honneur de ma patrie. Je n’étois pas sans doute sans reproche; mais tout François peut se ^wesans peur.
On me délivra mon brevet , revêtu de la signature du gardien et du sceau du couvent. Avec ce brillant diplôme de chevalier, on me donna mon humble patente de pèlerin. Je les conserve, comme un monument de mon passage dans la terre du vieux voyageur Jacob.
Maintenant que je vais quitter la Palestine, il faut que le lecteur se transporte avec moi hors des murailles de Jérusalem pour jeter un dernier regard sur cette ville extraordinaire.
Arrêtons-nous d’abord à la grotte de Jérémie, près des sépulcres des rois. Cette grotte est assez vaste , et la voûte en est soutenue par un pilier de pierre. C’est là , dit-on , que le prophète fit entendre ses Lamentations ; elles ont l’air d’avoir été composées à la vue de la moderne Jérusalem, tant elles peignent naturellement l’état de cette ville désolée î
((Comment cette ville, si pleine de peuple, est- « elle maintenant si solitaire et si désolée ? La mai- « tresse des nations est devenue comme veuve : la « reine des provinces a été assujétie au tribut.
c( Les rues de Sion pleurent, paree qu’il iTy a plus (( personne qui vienne à ses solennités : toutes ses «portes sont détruites; ses prêtres ne font que i]fé- « mir; ses vierges sont toutes défigurées de douleur; « et elle est plongée dans Tamertume.
«O vous tous qui passez par le ehemin, eonsi- « dérez et voyez s’il y a une douleur comme la « mienne !
« Le Seigneur a résolu d’abattre la muraille de la « fille de Sion : il a tendu son cordeau , et il n’a « point retiré sa main que tout ne fût renversé : le « boulevard, est tombé d’une manière déplorable, et « le mur a été détruit de même.
« Ses portes sont enfoncées dans la terre; il en a « rompu et brisé les barres ; il a banni son roi et ses «princes parmi les nations : il n’y a plus de loi; et « ses prophètes n’ont point reçu de visions prophé- « tiques du Seigneur.
« Mes yeux se sont affoiblis à force de verser des « larmes , le trouble a saisi mes entrailles : mon cœur « s’est répandu en terre en voyant la ruine de la fille «de mon peuple, en voyant les petits enfants et « ceux qui étoient encore à la mamelle , tomber morts « dans la place de la ville.
«A qui vous comparerai-je, ô fille de Jérusalem? « A qui dirai-je que vous ressemblez ?
« Tous ceux qui passoient par le chemin ont frappé « des mains en vous voyant : ils ont sifflé la fille de «Jérusalem en branlant la tête et en disant : Est-ce « là cette ville d’une beauté si parfaite , qui étoit la «joie de toute la terre ? »
Vue de la montagne des Oliviers, de l’autre côté de lavalléede J osaphat, Jérusalem présente un plan incliné sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu’elle embrassoit autrefois.
Dans la région du couchant et au centre de la ville , vers le Calvaire , les maisons se serrent d’assez près; mais au levant, le long de la vallée de Cédron, on aperçoit des espaces vides, entre autres l’enceinte qui règne autour de la mosquée bâtie sur les débris du Temple, et le terrain presque abandonné où s’élevoient le château Antonia et le second palais d’Hérode.
Lès maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes , et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout seroit à Fœil d’un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals ne rompoient l’uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierres, renfermées dans un paysage de pierres , on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d’un cimetière au milieu d’un désert ?
Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées , qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots
dépoussiéré, ou parmi des cailloux roulants. Des Iodes jetées d’une maison à l’autre augmentent l’obscurité de ce labyrinthe; des bazars voûtés et infects aclièvent d’ôter la lumière à la ville désolée; quelques chétives boutiques n’étalent aux yeux que la misère; et souvent ces boutiques même sont fermées, dans la crainte du passage d’un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l’ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur , dans la crainte d’être dépouillé par le soldat; dans un coin à l’écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruine : à l’air hagard et féroce de cet homme, a ses bras ensanglantés , vous croiriez qu’il vient plutôt de tuer son semblable, que d’immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert: c’est le janissaire qui apporte la tête du Bédouin , ou qui va piller le Fellah.
Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s’arrêter un moment pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem, deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d’horreurs et de misères. Là vivent des religieux chrétiens que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitements, ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du Saint-Sépulcre. Dépouillés le matin par un gouver-
neur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire, priant au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes. Leur front est serein, leur bouche est riante. Ils reçoivent l’étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre l’iniquité. Pressés par. le bâton et par le sabre , les femmes , les enfants , les troupeaux se réfugient dans les cloîtres de ces solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie, et de renverser d’aussi foibles remparts? la charité des moines ; ils se privent des dernières ressources de la vie pour racheter leurs suppliants. Turcs , Arabes, Grecs, chrétiens schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre eux -memes. C’est ici qu’il faut reconnoître avec Bossuet , « que c( des mains levées vers le ciel enfoncent plus de ba- « taillons que des mains armées de javelots. »
Tandis que. la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert y brillante de clarté y jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre toutes les avanies sans demander justice; il se laisse accabler de coups sans soupirer ; on lui demande sa tête : il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira, pendant la nuit, l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat , à l’ombre du Temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple,
vous le trouverez clans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisoit il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. 11 a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le découra^j^er ; rien ne peut Tempéclier de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu , on est surpris , sans doute : mais , pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays ; il faut les voir attendant , sous toutes les oppressions , un roi qui doit les délivrer. Ecrasés par la Croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes , cachés près du Temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre , ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelc|ue chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons cpie ce caractère est ici. Et qu’y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette rencontre de l’antique et de la nouvelle Jérusalem au pied du Calvaire : la première s’affligeant à l’aspect du sépulcre de Jésus-Christ ressuscité; la seconde se consolant auprès du seul tombeau qui n’aura rien à rendre à la hn des siècles !
Je remerciai les pères de leur hospitalité; je leur
souhaitai bien sincèrement un bonheur qu’ils n’attendent guère ici-bas ; prêt à les quitter , j’éprouvois une véritable tristesse. Je ne connois point de martyre comparable à celui de ces infortunés religieux; l’état où ils vivent ressemble à celui où l’on étoit, en France, sous le règne de la terreur. J’allois rentrer dans ma patrie, embrasser mes parents, revoir mes amis , retrouver les douceurs de la vie ; et ces pères, qui avoient aussi des parents, des amis, une patrie, demeuroient exilés dans cette terre d’esclavage. Tous n’ont pas la force d’ame qui rend insensible aux chagrins; j’ai entendu des regrets qui m’ont fait connoître l’étendue du sacrifice. Jésus-Christ à ces mêmes bords n’a-t-il pas trouvé le calice amer ? Et pourtant il l’a bu jusqu’à la lie.
Le 12 octobre, je montai à cheval avec Ali-Aga, Jean, Julien et le drogman Michel. Nous sortîmes de la ville , au coucher du soleil , par la porte des Pèlerins. Nous traversâmes le camp du pacha. Je m’arrêtai avant de descendre dans la vallée de Térébintbe, pour regarder encore Jérusalem. Je dis tinguai par dessus les murs le dôme de l’église du Saint-Sépulcre. Il ne sera plus salué par le pèlerin , car il n’existe plus; et le tombeau de Jésus-Christ est maintenant exposé aux injures de l’air. Autrefois la chrétienté entière seroit accourue pour réparer le sacré monument; aujourd’hui personne n’y pense , et la moindre aumône employée à cette œuvre méritoire paroîtroit une ridicule superstition. Après avoir contemplé pendant quelque temps Jérusalem, je m’enfonçai dans les montagoes. il étoit six heures
ITIJNERAIRE
vingt-neuf minutes, lorsque je perdis de vue la Cité sainte : le navigateur marque ainsi le moment où disparoît à ses yeux une terre lointaine qu’il ne reverra jamais.
Nous trouvâmes au fond de la vallée de Térébintlie les chefs des Arabes de Jérémie, Abou-Gosli èt Giaber : ils nous attendoient. Nous arrivâmes à Jérémie vers minuit : il fallut manger un agneau qu’Abou-Gosh nous avoit fait préparer. Je voulus lui donner quelque argent, il le refusa, et me pria seulement de lui envoyer deux coujfes de riz de Damiette quand je serois en Egypte : je le lui promis de grand cœur, et pourtant je ne me souvins de ma promesse qu’à l’instant meme où je m’embarquois pour Tunis. Aussitôt que nos communications avec le Levant seront rétablies , Abou-Gosh recevra certainement son riz de Damiette ; il verra qu’un François peut manquer de mémoire, mais jamais de parole. J’espère que les petits Bédouins de Jérémie monteront la garde autour de mon présent , et qu’ils diront encore : « En avant ! marche ! »
J’arrivai à Jaffa le 1 3 , à midi.