‹ Itinéraire de Paris à JérusalemChapitre 44 sur 63 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

La route est assez triste en sortant de J^yon. Depuis la Tour-du-Pin jusqu'à Pont de Beauvoisin, le pays est frais et bocager. On découvre, en approchant de la Savoie , trois rangs de montagnes à peu près parallèles , et s'élevant les unes au-dessus des autres. La plaine , au pied de ces montagnes , est arrosée par la petite rivière le Gué. Cette plaine vue de loin, paraît unie; quand on y entre, on s'aperçoit qu'elle est semée de collines irrégulières : on y trouve quelques futaies, des champs de blé et des vignes. Les montagnes qui forment le fond du paysage sont ou verdoyantes et moussues, ou terminées par des roches en forme de cristaux. Le Gué coule dans un encaissement si profond , qu'on peut appeler son lit une vallée. En effet, les bords intérieurs en sont ombragés d'arbres. Je n'avais remarqué cela que dans

' Il m'est très-doux de retrouver, à vingt-quatre ans de distance, dans un manuscrit inconnu, l'expression des sentiments que je professe plus que jamais pour les habitants de Lyon ; il m'est encore plus doux d'avoir reçu dernièrement de ces habitants les mêmes marques d'estime dont ils m'honorèrent il y a bientôt un quart de siècle.

certaines rivières de l'Amérique , particulièrement à >'ia2ara.

Dans un endroit on côtoie le Gué d'assez près : le rivase opposé du torrent est formé de pierres qui ressemblent à de hautes murailles romaines , d'une architecture pareille à celle des arènes de ?sîm8s '.

Quand vous êtes arrivé aux Échelles , le pays devient plus sauvage. Vous suivez , pour trouver une issue , des gorges tortueuses dans des rochers plus ou moins horizontaux , inclinés ou pernendiculaires. Sur ces rochers fumaient des nuages blancs , comme les brouuiards du matin qui sortent de la teiTe dans les lieux bas. Ces nuages s'élevaient au-dessus ou s'abaissaient au-dessous des masses de granit, de manière à laisser voir la cime des monts, ou à remplir l'intervalle qui se trouvait enti'e cette cime et le ciel. Le tout formait un chaos , dont les limites indéfinies semblaient n'appartenir à aucun élément déterminé.

Le plus haut sommet de ces montagnes est occupé par la Grande-Chartreuse , et au pied de ces montagnes se trouve le chem.in dEmmanuel : la religion a placé ses bienfaits près de celui q>d est dans les deux; le prince a rapproché les siens de la demeure des hommes.

Il y avait autrefois dans ce lieu une inscription annonçant qu'Emmanuel , pour le bien public , avait fait percer la montasme. Sous le règne révolutionnaire, l'inscription fut effacée; Buonapartel'a fait rétablir : on y doit seulement ajouter son nom. Que n'agit-on toujours avec autant de noblesse !

On passait anciennement dans l'intérieur même du rocher par une paierie souterraine. Cette galerie est abandonnée. Je n'ai ^11 dans ce lieu que de petits oiseaux de montagne qui voltigeaient en silence à l'ouverture de la caverne , comme ces songes placés à l'entrée de l'enfer de Virgile :

.... Foliisque siib omnibus hœrent.

Chambéry est situé dans un bassin dont les bords rehaussés sont assez nus ; mais on y arrive par un défilé charmant,

' Je n'avais pas encore vu le Coliséc.

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et on en sort par une belle vallée. Les montagnes qui resserrent cette vallée étaient en partie revêtues de neige ; elles se cachaient sans cesse sous un ciel mobile , formé de vapeurs et de nuages.

C'est à Chambéry qu'un homme fut accueilli par une femme , et que, pour prix de l'hospitalité qu'il en reçut, de l'amitié qu'elle lui porta , il se crut pliilosophiquement obligé de la déshonorer. Ou Jean-.Tacques Rousseau a pensé que la conduite de madame de Warens était une chose ordinaire , et alors que deviennent les prétentions du citoyen de Genève à la vertu ? ou il a été d'opinion que cette conduite était repréhensible , et alors il a sacrifié la mémoire de sa bienfaitrice à la vanité d'écrire quelques pages éloquentes ; ou , enfin , Rousseau s'est persuadé que ses éloges et le charme de son style feraient passer par-dessus les torts qu'il impute à madame de Warens, et alors c'est le plus odieux des amours-propres. Tel est le danger des lettres : le désir de faire du bruit l'emporte quelquefois sur des sentiments nobles et généreux. Si Rousseau ne fût jamais devenu un homme célèbre , il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses de la femme qui l'avait nourri ; il se serait sacrifié aux défauts mêmes de son amie ; il l'aurait soulagée dans ses vieux ans , au lieu de se contenter de lui donner une tabatière d'or et de s'enfuir. Maintenant que tout est fini pour Rousseau , qu'importe à l'auteur des Confessions que sa poussière soit ignorée ou fameuse? Ah! que la voix de l'amitié trahie ne s'élève jamais contre mon tombeau !

Les souvenirs historiques entrent pour beaucoup dans le plaisir ou dans le déplaisir du voyageur. Les princes de la maison de Savoie, aventureux et chevaleresques, marient bien leur mémoire aux montagnes qui couvrent leur petit empire.

Après avoir passé Chambéry, le cours de l'Isère mérite d'être remarqué au pont de :Montmélian . Les Savoyards sont agiles , assez bien faits , d'une complexion pâle , d'une figure régulière -, ils tiennent de l'Italien et du Français ; ils ont

Tair pauvre sans indigence , comme leurs vallées. On rencontre partout dans leur pays des croix sur les chemins , et des madones dans le tronc des pins et des noyers : annonce du caractère religieux de ces peuples. Leurs petites églises , environnées d'arbres , font un contraste touchant avec leurs grandes montagnes. Quand les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargés de glaces éternelles , le Savoyard vient se mettre à l'abri dans son temple champêtre , et prier sous un toit de chaume celui qui commande aux éléments.

Les vallées où Ton entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes , tantôt demi-nus , tantôt revêtus, de forêts. Le fond de ces vallées représente assez pour la culture les mouvements du terrain et les anfractuosités de [Nlarly , en y mêlant de plus des eaux abondantes et un fleuve. Le ohemin a moins l'air d'une route publique que de l'allée d'un parc. Les noyers dont cette allée est ombragée m'ont rappelé ceux que nous admirions dans nos pronienades de Savigny. Ces arbres nous rassembleront-ils encore sous leur ombre ' } Le poète s'est écrié , dans un mouvement de mélancolie : *

Beaux arbres qui m'avez vu naître, Bientôt vous me verrez mourir !

Ceux qui meurent à l'ombre des arbres qui les ont vus naître sont-ils donc si à plaindre ?

Les vallées dont je vous parle se terminent au village qui porte le joli nom d'Aigue-Belle. Lorsque je passai dans ce village , la hauteur qui le domine était couronnée de neige : cette neige , fondant au soleil , avait descendu en longs rayons tortueux dans les concavités noires et vertes du rocher : vous eussiez dit d'une gerbe de fusées, ou d'un essaim de beaux serpents blancs qui s'élançaient de la cime des monts dans la vallée.

Jls ne nois ont pi.-int rassemblés.

Aigue-Belle semble clore les Alpes; mais bientôt, en tournant un gros rocher isolé , tombé dans le chemin , vous apercevez de nouvelles vallées qui s'enfoncent dans la chaîne des monts attachés au cours de TArche. Ces vallées prennent un caractère p!us sévère et phis sauvage.

Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires; leurs sommets stériles commencent h présenter quelques glaciers : des torrents , se précipitant de toute part, vont grossir l'Arche, qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux j'ai remarqué une cascade légère et silencieuse , qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie humide, agitée par le vent, aurait pu représenter aux poètes la robe ondoyante de la naïade, assise sur une roche^ élevée. Les anciens n'auraient pas manqué de consacrer un autel aux nymphes dans ce lieu.

Bientôt le paysage atfeint toute sa grandeur : les forêts de pins, jusqu'alors assez jeunes, vieillissent; le chemin s'escarpe , se plie et se replie sur des abîmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres où vous voyez bouillonner l'onde , où vous l'entendez mugir.

Ayant passé- Saint- Jean de Maurienne, et étant arrivé vers le coucher du soleil à Saint-André, je ne trouvai pas de chevaux, et fus obligé de m'arrêter. J'allai me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts; leurs dentelures se traçaient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts , et s'élevait vers leur cime.

J'entendais la voix du rossignol et le cri de l'aigle ; je voyais les aliziers fleuris dans la vallée, et les neiges sur la montagne : un château , ouvrage des Carthaginois , selon la tradition populaire, montrait ses débris sur la pointe d'un roc. Tout ce qui vient de l'homme dans ces lieux est chétif et fragile; des parcs de brebis formés de joncs entrelacés, des maisons de terre bâties en deux jours : comme si le chevrier de la Savoie , à l'aspect des masses éternelles qui .^'environnent , n'avait pas cru devoir se fatiguer pour les besoins pas-

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sagers de sa courte vie ! comme si la tour cFAnnihal en mine l'eût averti du peu de durée et de la vanité des monuments !

Je ne pouvais cependant m'empècher, en considérant ce désert, d'admirer avec effroi la haine d'un homme, plus puissante que tous les obstacles; d'un homme qui, du détroit de Cadix , s'était fi-ayé une route à travers les P}Ténées et les Alpes , pour venir chercher les Romains. Que les récits de l'antiquité ne nous indiquent pas l'endroit précis du passage d'.-Vnnibal , peu importe ; il est certain que ce grand capitaine a franchi ces monts alors sans chemins , plus sauvages encore par leurs habitants que par leurs torrents , leurs rochers et leurs forêts. On dit que je comprendrai mieux à Rome cette haine terrible que ne purent assouvir les batailles de la Trébie , de Trasimène et de Cannes : on m'assure qu'aux bains deCaracalla, les murs, jusqu'àhauteur d'homme, sont percés de coups de pique. Est-ce le Germain , le Gaulois, le Cantabre, le Goth, le Vandale, le Lombard, qui s'est acharné contre ces murs ? La vengeance de l'espèce humaine devait peser sur ce peuple libre , qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sans du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour de Saint- André, et j'arrivai vers les deux heures après midi à Lans le Bourg, au pied du mont Cénis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait im aiglon par les pieds , tandis qu'une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l'âge et à la majesté tombée : le père et la mère du noble orphelin avaient été tués. On me proposa de me le vendre, mais il mourut des mauvais traitements qu'on lui avait fait subir avant quejele pusse délivrer. N'est-ce pas là lepetit Louis XVII, son père et sa mère ?

Ici on commence à gravir le mont Cénis ^ , et l'on quitte la petite rivière d'Arche, qui vous a conduit au pied de la montagne : de l'autre côté du mont Cénis , la Doria vous ouvre l'entrée de l'Italie. J'ai eu souvent occasion d'observer

' On rravaillait à la route: elle n'était pas achevée, et l'on se faisait encore ramasser.

cette utilité des fleuves dans mes voyages. Non-seulement ils sont eux-mêmes des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes, et leur facilitent le passage des montagnes. C'est en côtoyant leurs rives que les nations se sont trouvées ; les premiers habitants de la terre pénétrèrent, à l'aide de leurs cours, dans les solitudes du monde. Les Grecs et les Romains offraient des sacrifices aux fleuves ; la fable faisait les fleuves enfants de Neptune , parce qu'ils sont formés des vapeurs de l'Océan , et qu'ils mènent à la découverte des lacs et des mers; fils voyageurs, ils retournent au sein et au tombeau paternels.

Le mont Cénis , du côté de la France , n'a rien de remarquable. Le lac du plateau ne m'a paru qu'un petit étang. .Te fus désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m'attendais , je ne sais pourquoi , à découvrir les plaines de l'Italie : je ne vis qu'un gouffre noir et profond, qu'un chaos de torrents et de précipices.

En général, les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru avoir ce caractère original , cette virginité de site que Ton remarque dans les Apalaches , ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia , ou d'un Chipowois sous un pin, a tout un autre caractère que In cabane d'un Savoyard sous un noyer.

A M. JOUBERT

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