PROMENADE DANS ROME, AU CLAIR DE LUNE
24 décembre 1803.
Du haut de la Trinité du Mont , les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d'un peintre» ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d'un vaLsseau à l'ancre.
Ombre de l'obélisque : combien d'hommes ont regardé cette ombre en Egypte et à Piome ?
Trinité du iNlont déserte : un chien aboyant dans cette retraite des Français. Une petite lumière dans la chambre élevée de la villa Mcdicis.
Le Cours : calme et blancheur des bâtiments , profondeur
des ombres transversales. Place Colonne : colonne Antonine à moitié éclairée.
Panthéon : sa beauté au clair de la lune.
Colisée : sa grandeur et son silence à cette même clarté.
Saint-Pierre : effet de la lune sur son dôme, sur le Vatican, sur l'obélisque , sur les deux fontaines , sur la colonnade circulaire.
Une jeune femme me demande Taumone ; sa tête est enveloppée dans son jupon relevé; lajjoveriîia ressemble aune madone : elle a bien choisi le temps et le lieu. Si j'étais Raphaël , je ferais un tableau. Le Romain demande, parce qu'il meurt de faim; il n'importune pas, si on le refuse; comme ses ancêtres , il ne fait rien pour vi\Te : il faut que son sénat ou son prince le nourrisse.
Rome sommeille au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit , ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé , promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des rues sans habitants , des enclos , des places , des jardins où il ne passe personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix des cénobites , des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colisée.
Que se passait-il , il y a dix-huit siècles , à pareille heure et aux mêmes lieux ? jN^on-seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen âge a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italie est encore bien marquée à Rome : si la Rome moderàe montre son Saint-Pierre et tous ses chefs-d'œuvre , la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et tous ses débris ; si l'une fait descendre du Capitole ses consuls et ses empereurs , l'autre amène du Vatican la longue suite de ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière , Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux , et Rome chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d'où elle est sortie.
Tai dans la tête le sujet d'une vingtaine de lettres sur l'Italie , qui peut-être se feraient lire , si je parvenais à rendre mes idées telles que je les conçois : mais les jours s'en vont,
et le repos me manque. Je me sens comme un voyageur qui, forcé de partir demain , a envoyé devant lui ses bagages. Les bagages de l'homme sont ses illusions et ses années ; il en remet , à chaque minute , une partie à celui que l'Écriture appelle un courrier rapide : le Temps ^
Terracine, 31 décembre.
Voici les personnages , les équipages , les choses et les objets que l'on rencontre pêle-mêle sur les routes de l'Italie : des Anglais et des Russes qui voyagent à grands frais daus •de bonnes berlines , avec tous les usages et les préjugés de leurs pays ; des familles italiennes qui passent dans de vieilles calèches pour se rendre économiquement aux vendanges; des moines à pied , tirant par la bride une mule rétive chargée de reliques ; des laboureurs conduisant des charrettes que traînent de grands bœufs , et qui portent une petite image de la Vierge élevée sur le timon au bout d'un bâton ; des paysannes voilées ou les cheveux bizarrement tressés , jupon court de couleur tranchante , corsets ouverts aux mamelles , et entrelacés avec des rubans, colliers et bracelets de coquillages ; des fourgons attelés de mulets ornés de sonnettes , de plumes et d'étoffe rouge ; des bacs , des ponts et des moulins; des troupeaux d'ânes, de chèvres, de moutons; des voiturins, des courriers , la tête enveloppée d'un réseau comme les Espagnols ; des enfants tout nus ; des pèlerins , des mendiants, des pénitents blancs ou noirs; des militaires cahotés dans de méchantes carrioles; des escouades de gendarmerie ; des vieillards mêlés à des femmes. L'air de
* De celte vingtaine de lettres que j'avais dans la tête, je n'en ai écrit qu'une seule, la lettre sur Rome, à M. de Fontanes. Les divers fragments (in'on vient de lire et qu'on va lire devaient former le texte des autres lettres; mais j'ai achevé de décrire Rome et Naples dans le quatrième et dans le cinquième livre des Martyrs. II ne manque donc à tout C€ que je voulais dire sur l'Italie que la pai-tiehistorique et politique.
bienveillance est grand, mais grand est aussi l'air de curiosité ; on se suit des yeux tant qu'on peut se voir, comme si on voulait se parler, et Ton ne se dit mot.
Dix heures du soir.
J'ai ouvert ma fenêtre : les flots venaient expirer au pied des murs de l'auberge. Je ne revois jamais la mer sans un mouvement de joie et presque de tendresse.
GaéteJ" janvier 1804.
Encore une année écoulée !
En sortant de Fondi, j'ai salué le premier verger d'orangers : ces beaux arbres étaient aussi cbargés de fruits mûrs que pourraient l'être les pommiers les plus féconds de la Normandie. Je trace ce peu de mots à Gaëte , sur un balcon, à quatre heures *du soir , par un soleil superbe , ayant en vue la pleine mer. Ici mourut Cicéron , dans cette patrie , comme il le dit lui-même , qu'il avait sauvée : Moriar in patria .sœpe servata. Cicéron fut tué par un homme qu'il avait jadis défendu ; ingratitude dont l'histoire fourmille. Antoine reçut au Forum la tête et les mains de Cicéron; il donna une couronne d'or et une somme de 200,000 livres à l'assassin ; ce n'était pas le prix de la chose : la tête fut clouée à la tribune publique, entre les deux mains de l'orateur. Sous Néron on louait beaucoup Cicéron ; on n'en parla pas sous Auguste. Du temps de Ts^éron, le crime s'était perfectionné; les vieux assassinats du divin Auguste étaient des vétilles , des essais , presque delïnnocence, au milieu des forfaits nouveaux. D'ailleurs on était déjà loin de la liberté ; on ne savait plus ce que c'était : les esclaves qui assistaient aux jeux du cirque allaient-ils prendre feu pour les rêveries des Caton et des Brutus .^ Les rhéteurs pouvaient donc , en toute sûreté de servitude, louer le paysan d'Arpinum. INéron lui-même aurait été homme à débiter des harangues sur l'excellence de la liberté; et si le peuple romain se fût endormi pendant ces harangues , comme il est à croire, son maître, selon la coutume.
l'eût fait réveiller à coups de bâton, pour le forcer d'applaudir.
Naples, 2 janvier.
Le duc d'Anjou, roi de Naples, frère de saint Louis , fit mettre à mort Conradin , légitime héritier de la couronne de Sicile. Conradin sur l'échafaudjeta son gant dans la foule : qui le releva? Louis XVI, descendant de saint Louis.
Le royaume des Deux-Siciles est quelque chose d'à part en Italie : Grec sous les anciens Romains , il a été Sarrasin , Normand , Allemand , Français , Espagnol , au temps des Romains nouveaux.
L'Italie du moyen âge était l'Italie des deux grandes factions guelfe et gibeline, l'Italie des rivalités républicaines et des petites t}Tannies ; on n'y entendait parler que de crimes et de liberté; tout s'y faisait à la pointe du poignard. Les aventures de cette Italie tenaient du roman : qui ne sait Ugolin , Françoise de Rimini , Roméo et Juliette , Othello ? Les doges de Gènes etde Venise, les princes de Vérone, de Ferrare et de ]Milan , les guerriers , les navigateurs , les écrivains, les artistes, les marchands de cette Italie, étaient des hommes de génie : Grimaldi, Fregose, Adorni, Dandolo, Marin Zeno , :\Iorosini , Gradenigo , Scaligieri , Visconti , Doria , Trivulce, Spinola, Zeno, Pisani, Christophe Colomb, Americ Vespuce , Gabato , le Dante , Pétrarque , Boccace , Arioste, Machiavel, Cardan, Pomponace, Achellini, Érasme, Politien, Michel- Ange , Pérugin , Raphaël , Jules Romain , Dominiquin, Titien, Caragio, les Médicis ; mais, dans tout cela, pas un chevalier, rien de l'Europe transalpine.
A Naples, au contraire, la chevalerie se mêle au caractère italien , et les prouesses aux émeutes populaires ; Tancrède et le Tasse , Jeanne de Naples et le bon roi Piené, qui ne régna point, les Vêpres Siciliennes , Mazaniel et le dernier duc de Guise , voilà les Deux-Siciles. Le souffle de la Grèce vient aussi expirer à Naples ; Athènes a poussé ses frontières jusqu'à Pœstum; ses temples et ses tombeaux
forment une ligne au dernier horizon d'un ciel enchanté.
Je n'ai point été frappé de îsaples en arrivant : depuis Capoue et ses délices jusqu'ici, le pays est fertile, mais peu pittoresque. On entre dans Naples presque sans la voir, par un chemin assez creux ».
3 janvier <804.
Visité le INIusée,
Statue d'Hercule, dont il y a des copies partout : Hercule en repos appuyé sur un tronc d'arbre ; légèreté de la massue. Vénus : beauté des formes; draperies mouillées. Buste de Scipion l'Africain.
Pourquoi la sculpture antique est-elle supérieure ^ à la sculpture moderne , tandis que la peinture moderne est vaisemblablement supérieure , ou du moins égale à la peinture antique?
Pour la sculpture, je réponds :
* Les habitudes et les mœurs des anciens étaient plus graves que les nôtres , les passions moins turbulentes. Or la sculpture , qui se refuse à rendre les petites nuances et les petit>> mouvements , s'accommodait mieux des poses tranquilles et de la physionomie sérieuse du Grec et du Romain.
De plus, les draperies antiques laissaient voir en partie le nu : ce nu était toujours ainsi sous les yeux des artistes , tandis qu'il n"est exposé qu'occasionnellement aux regards du sculpteur moderne : enfin les formes humaines étaient plus belles.
Pour la peinture , je dis :
' On peut, si l'on veut, ne plus suivre l'ancienne route. Sous la dernière domination française, une autre entrée a été ouverte, et l'on a tracé un beau chemin autour de la colline du Pausih-pe.
2 Cette assertion, généralement vraie, admet pourtant d'assez nombreuses exceptions. La statuaire antique n'a rien qui surpasse les cariatides du Louvre, de Jean Goujon. Nous avons tous les jours sous les yeux ces chefs-d'œuvre , et nous ne les regardons pas. L'Apollon a été beaucoup trop vanté : les métopes du Parthénon offrent seuls la sculpture grecque dans sa perfection. Ce que j'ai dit des arts dans le Génie du Christianisme est étriqué, et souvent faux. A cette époque je n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce , ni l'Egypte.
La peinture admet beaucoup de mouvement dans les attitudes; conséquemmeiit la manière, quand malheureusement elle est sensible , nuit moins aux grands effets du pinceau.
Les règles de la perspective, qui n'existent presque point pour la sculpture , sont mieux entendues des modernes qu'elles ne l'étaient des anciens. On connaît aujourd'hui un plus grand nombre de couleurs ; reste seulement à savoir si elles sont plus vives et plus pures.
Dans ma revue du Musée , j'ai admiré la mère de Raphaël , peinte par son fils : belle et simple , elle ressemble un peu à Raphaël lui-même , comme les Vierges de ce génie divin ressemblent à des anges.
]Michel-Ange peint par lui-même.
Armide et Renaud : scène du miroir magique.