AUVERGNE
2, 3, 4, o et G août 18)3.
ISIe voici au berceau de Pascal et au tombeau de IMassillon. Que de souvenirs ! les anciens rois d'Auvergne et l'invasion des Romains, César et ses légions, Vercingetorix , les derniers efforts de la liberté des Gaules contre un tvran
• « Ici repose Héloïse E. St., comtesse d'Al., illustre par ses aïeux, oi^lè- « bre par les grâces de sa personne , par les agréments de son esprit , et par « la candeur incomparable de son âme. Inhumée près de Victor Alfieri
« dans un même tombeau * , il la préféra pendant vingt-six ans à toutes « les choses de la terre. Mortelle, elle fut constamment servie et honorée « par lui comme si elle eût été une divinité. « Née à Mons, elle vécut... et mourut le... »
* Ainsi j'ai écrit, espérant, désirant mourir le premier; mais s'il plaît à Dieu den ordonner autrement, il faudra autrement écrire r Inhumée par la volonté. de P'ictor Alfieri, qui sera bientôt enseveli près d'elle dans un wme loinbeau.
étranger, puis les Visigotlis, puis les Francs, puis les évêques , puis les comtes et les dauphins d'Auvergne , etc.
Gergoviaj oppidum Gergovia , n'est pas Germont : sur cette colline de Gergoye que j'aperçois au sud-est , était la véritable Gergovie. Voilà Mont-Rognon, 3/o/î s Ri/gosus, dont Césai" s'empara pour couper les vi\Tes aux Gaulois renfermés dans Gergovie. Je ne sais quel dauphin bâtit sur le Mont-Ruçosus un château dont les ruines subsistent.
Clermont était SeyjiossuSj à supposer qu'il n'y ait pas de fausse lecture dans Strabon ; il était encore Nemetum , Augusto Nemetum, Arverni urbs , civitas Arverna , oppidum Arvernum, témoin Pline , Ptolémée , la carte de Peutinger, etc.
Mais d'où lui vient ce nom de Clermont, et quand a-t-il pris ce nom? Dans le nemième siècle, disent Loup de Ferrières et Guillaume de T\t. Il y a quelque chose qui tranche mieux la question. L'Anonyme , auteur des Gestes de Pipin, ou, comme nous prononçons. Pépin, dit : Maximum partem Aquitanise vastans, usque urbem Arvernam, cum omni exercitu veniens{Pipinus) Clare Mome^i castrum captum , afque succensum bellando cepit.
Le passage est curieux en ce qu'il distingue la ville , urbem Arvernam , du château Clai^e Contem castrum. Ainsi la ville romaine était au bas du monticule , et elle était défendue par un château bâti sur le monticule : ce château s'appelait Clermont. Les habitants de la ville basse ou de la ville romaine, Arverni urbs, fatigués d'être sans cesse ravagés dans une ville ouverte , se retirèrent peu à peu autour et sous la protection du château. Une nouvelle ville du nom de Clermont s'éleva dans l'endroit où elle est aujourd'hui , vers le milieu du huitième .siècle, un siècle avant l'époque fixée par Guillaume de Tyr.
Faut-il croire que les anciens Arvernes, les Auvergnats d'aujourd'hui , avaient fait des incursions en Italie avant l'arrivée du pieux Énée ? ou faut-il croire , d'après Lucain , que les Arvernes descendaient tout droit des Trovens ? Alors ils
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lie se seraient guère mis en peine des imprécations de Didon, puisqu'ils s'étaient faits les alliés d'Annil)al et les protégés de Cartilage. Selon les druides, si toutefois nous savons ce que disaient les druides , Pluton aurait été le père des Arvernes : cette fable ne pourrait-elle tirer son origine de la tradition des anciens volcans d'Auvergne ?
Faut-il croire , avec Athénée et Strabon , que Luerius , roi des Arvernes , donnait de grands repas à tous ses sujets, et qu'il se promenait sur un char élevé, en jetant des sacs d'or et d'argent à la foule? Cependant les rois gaulois {Cxsar. Corn.) vivaient dans des espèces de huttes faites de bois et de terre , comme nos montagnards d'Auvergne.
Faut-il croire que les Arvernes avaient enrégimenté des chiens , lesquels manœuvraient comme des troupes régulières? et que Bituitus avait un assez grand nombre de ces chiens pour manger toute une armée romaine ?
Faut-il croire que ce roi Bituitus attaqua avec deux cent mille combattants le consul Fabius qui n'avait que trente mille hommes? Nonobstant ce , les trente mille Romains tuèrent ou noyèrent dans le Rhône cent cinquante mille Auvergnats, ni plus ni moins. Comptons :
■ Cinquante mille noyés, c'est beaucoup.
Cent mille tués.
Or , comme il n'y avait que trente mille Romains , chaque légionnaire a dû tuer trois Auvergnats , ce qui fait quatre-vingt-dix mille Auvergnats.
Restent dix mille tués à partager entre les plus forts tueurs, ou les, machines de l'armée de Fabius.
Bien entendu que les Auvergnats ne se sont pas défendus du tout, que leurs chiens enrégimentés n'ont pas fait meilleure contenance ; qu'un seul coup d'épée , de pilum , de flèche ou de fronde , dûment ajusté dans une partie mortelle , a suffi pour tuer son homme ; que les Auvergnats n'ont ni fui , ni pu fuir ; que les Romains n'ont pas perdu un seul soldat; et qu'enfin quelques heures ont suffi matériellement pour tuer avec le glaive cent mille hommes : le géant Robas-
tre était im 3I}Tmidon auprès de cela. A l'époque de la \\ctoire de Fabius, chaque légion ne traînait pas encore après elle dix machines de guerre de la première grandeur, et cinquante plus petites.
Faut-il croire que le royaume d'Auvergne , changé en république, arma, sous VercingetorLx, quatre cent mille soldats contre César .^
Faut-il croire que Nemetum était une ville immense qui n'avait rien moins que trente portes .^
En fait d'histoire , je suis un peu de l'humeur de mon compatriote le père Hardouin, qui avait du bon : il prétendait que l'histoire ancienne avait été refaite par les moines du treizième siècle, d'après les Odes d'Horace, les Géorgiques de Virgile, les ouvrages de Pline et de Gcéron. Il se moquait de ceux qui prétendaient que le soleil était loin de la terre : voilà un homme raisonnable.
La ville des Arvernes, devenue romaine sous le nom à'Au' gusto-Nemetimi , eut un Capitole, un amphithéâtre, un temple de AVasso-Galates , un colosse qui égalait presque celui de Rhodes : Pline nous parle de ses carrières et de ses sculpteurs. Elle eut aussi une école célèbre , d'où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle. Jugusto-yemetum, régie par le droit latin, avait un sénat; ses citovens, citoyens romains, pouvaient être revêtus des grandes charges de l'État : c'était encore le souvenir de Rome républicaine qui donnait la puissance aux esclaves de l'empire.
Les collines qui entourent Clermont étaient couvertes de bois et marquées par des temples : à Champturgues , un temple de Bacchus; à Montjuset, un temple de Jupiter, desservi par des femmes-fées {fatux, fatidicœ); au Puv de :Jontaudon , un temple de Mercure ou de Teutatès ( Montaudon, Mojis Tentâtes), etc.
Xemetum tomba avec toute l'Auvergne sous la domination des Visigoths, par la cession de l'empereur ISépos ; mais Alaric ayant été vaincu à la bataille de Vouiilé, l'Auvergne passa aux Francs. Vinrent ensuite les temps féodaux , et le gouver-
nement souvent indépendant des évêques, des comtes et des dauphins.
Le premier apôtre de l'Auvergne fut saint Austremoine : la Gallia christiana compte quatre-vingt-seize évêques depuis ce premier évêque jusqu'à Massillon. Trente et un ou trentedeux de ces évêques ont été reconnus pour saints ; un d'entre eux a été pape , sous le nom d'Innocent VI. Le gouvernement de ces évêques n'a rien eu de remarquable : je parlerai de Caulin,
Chilping disait à Thierry, qui voulait détruire Clermont : « Les murs de cette cité sont très-forts , et remparés de bou- « levards inexpugnables; et, afin que Votre Majesté m'en- « tende mieux , je parle des saints et de leurs églises qui en- « vironnent les murailles de cette ville. «
Ce fut au concile de Clermont que le pape Urbain II prêcha la première croisade. Tout l'auditoire s'écria : Diex el volt! et Aymar, évêque du Puy, partit avec les croisés. Le Tasse le fait tuer par Clorinde.
Fu del saDgue sacro
Su l'arme feraminili, ampio lavacro.
Les comtes qui régnèrent en Auvergne , ou qui en furent les premiers seigneurs féodaux , produisirent des hommes assez singuliers. Vers le milieu du dixième siècle , Guillaume, septième comte d'Auvergne , qui, du côté maternel, descendait des dauphins viennois, prit le titre de davphin et le donna à ses terres.
Le fils de Guillaume s'appela Robert, nom des aventures et des romans. Ce second dauphin d'Auvergne favorisa les amours d'un pauvre chevalier. Robert avait une sœur, femme de Bertrand P"", sire de IMercœur; Pérols, troubadour, aimait cette grande dame; il en fit l'aveu à Robert, qui ne s'en fâcha pas du tout : c'est l'histoire du Tasse retournée. Robert lui-même était poète , et échangeait des sirventes avec Richard Cœur de Lion.
Le petit-fis de Robert, commandeur des templiers eu
Aquitaine, fut brûlé vif à Paris : il expia avec courage dans les tourments un premier moment de faiblesse. Il ne trouva pas dans Philippe le Bel la tolérance qu'un troubadour avait rencontrée dans Robert : pourtant Philippe , qui brûlait les templiers , faisait enlever et souffleter les papes.
Une multitude de souvenirs historiques s'attachent à différents lieux de l'Auvergne. Le village de la Tour rappelle un nom à jamais glorieux pour la France , la Tour d'Auvergne.
Marguerite de Valois se consolait un peu trop gaiement à Usson delà perte de ses grandeurs et des malheurs du royaume ; elle avait séduit le marquis de Canillac , qui la gardait dans ce château. Elle faisait semblant d'aimer la femme de Canillac : « Le bon du jeu, dit d'Aubigné, fut qu'aussitôt que « son mari ( Canillac ) eut le dos tourné pour aller à Paris , « Marguerite la despouilla de ses beaux joyaux , la renvoya « comme une péteuse avec tous ses gardes , et se rendit dame « et maistresse de la place. Le marquis se trouva beste, et « semt de risée au roi de îs'avarre. »
Marguerite aimait beaucoup ses amants tandis qu'ils vivaient; à leur mort elle les pleurait, faisait des vers pour leur mémoire , déclarait qu'elle leur serait toujours fidèle : Mentem Fenus ipsa dédit :
Atys , de qui la perte attriste mes années; Alys, cligne des vœux de tant d'âmes bien nées, Que j'avais élevé pour montrer aux humains Une œuvre de mes mains.
Si je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre : Je ne veux désormais être prise , ni prendre.
Et , dès le soir même , ^Marguerite était prise , et mentait à son amour et à sa muse.
Elle avait aimé la :Molle , décapité avec Coconas : pendant la nuit, elle fit enlever la tête .de ce jeune homme, la parfuma , l'enterra de ses propres mains , et soupira ses regrets au bel Hyacinthe. « Le pau>Te diable d'Aubiac, en allant à « la potence, au lieu de se souvenir de soname et de son
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« salut, baisoit un manchon de velours raz bleu qui lui res- « tait des bienfaits de sa dame. « Aubiac , en voyant Marguerite pour la première fois , avait dit : « Je voudrois avoir « passé une nuit avec elle, à peine d'estre pendu quelque « temps après. « Martigues portait aux combats et aux assauts un petit chien que lui avait donné Marguerite.
D'Aubigné prétend que Marguerite avait fait faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts , « afin de ne plus « s'escorcher, comme elle saouloit, les espaules en s'y foura rant à quatre pieds pour y chercher Pominy, » fils d'un chaudronnier d'Auvergne , et qui , d'enfant de chœur qu'il était , devint secrétaire de Marguerite.
Le même historien la prostitue dès l'âge de onze ans à d'Antragues et à Charin; il la livre à ses deux frères , François, duc d'Alençon, et Henri III; mais il ne faut pas croire entièrement les satires de d'Aubigné, huguenot hargneux , ambitieux mécontent , d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.
JMarguerite n'aimait point Henri IV, qu'elle trouvait malpropre. Elle recevait Champvallon -< dans un lit éclairé avec « des flambeaux, entre deux linceuls de taffetas noir. « Elle avait écouté M. de Mayenne, bon compagnon gros et gras . et voluptueux comme elle; et ce grand degousté de vicomte de Turenne, et ce vieux rnjlan de Pibrac , dont elle montrait les lettres pour rire à Henri IV; et ce petit chicon de valet de Provence, Date, qu'avec six aulnes d'estoffe elle ivoit anobli dans Usson; et ce bec-jaune de Bajaùmont, le «Jernier de la longue liste qu'avait commencée d'Antragues, et qu'avaient continuée, avec les favoris déjà cités, le duc de Guise , Saint-Luc et Bussy.
Selon le père Lacoste, la seule vue de l'ivoire du bras de Marguerite triompha de Canillac.
Pour finir ce notable commentaire, qui m'est eschappé d'un flux de caquet, comme parle Montaigne, je dirai que les deux lignées royales des d'Orléans et des Valois avaient peu de mœurs, mais qu'elles avaient du génie; elles aimaient
les lettres et les arts : le sang français et le sang italien se mêlaient en elles par Yalentiiie de ^lilan et Catherine de ^Nlédicis. François I'" était poëte, témoin ses vers charmants sur Agnès Sorel; sa sœur, la roijne de Navarre, contait à la manière de Boccace; Charles IX rivalisait avec Ronsard ; les chants de Marguerite de Valois, d'ailleurs tolérante et humaine (elle sauva plusieurs victimes à la Saint-Barthélemi), étaient répétés par toute la cour : ses Mémoires sont pleins de dignité, de grâce et d'intérêt.
Le siècle des arts en France est celui de François 1" en descendant jusqu'à Louis Xlll, nullement le siècle de Louis XIY : le petit palais des Tuileries , le vieux Louvre , une partie de Fontainebleau et d'Anet , le palais du Luxembourg , sont ou étaient fort supérieurs aux monuments du grand roi.
C'était tout un autre personnage que Marguerite de Valois, ce chancelier de FHospital, né à Aigueperse, à quinze ou seize lieues d'Usson. « C'estoit un autre censeur Caton, ce- « lui-là, dit Brantôme, et qui savoit ti'ès-bien censurer etcor- « rigerle monde corrompu. Il en avoit du moins toute l'ap- « parence avec sa grande barbe blanche, son visage pasle, sa « façon grave, qu'on eust dit, à le voir, que c'estoit un vrai « portrait de saint Jorosme.
'c II ne falloit pas se jouer avec ce grand juge et rude ma- « gistrat ', si estoit-il pourtant doux quelquefois, là oii il voyoit
« de la raison Ces belles-lettres humaines lui rabattoient
« beaucoup de sa rigueur de justice. Ilestoit grand orateur " et fort disert; grand historien, et surtout très-divin poëte « latin, comme plusieurs de ses œmTes l'ont manifesté tel. »
Le chanceUer de THospital , peu aimé de la cour et disgracié, se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d'Étampes. On l'accusait de modération en rehgion et en politique : des assassins furent envoyés pour le tuer lors du massacre de la Saint-Barthélemi.. Ses domestiques voulaient fermer les portes de sa maison : « Non, non,
s 88 VOYAGE A CLERMONT.
« dit-il ; si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, « ouvrez la grande. »
La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier, en la cachant dans sa maison ; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin; Brantôme nous le donne en français : il est curieux, et par les dispositions et par les détails qu'il renferme.
« Ceux, ditl'Hospital, qui m'avoient chassé, prenoient une « couverture de religion , et eux-mesmes estoient sans pitié « et religion; mais je vous puis assurer qu'il n'y avoit rien « qui les esmeust davantage que ce qu'ils pensoient que tant « que je serois en charge il ne leur seroit permis de rompre « les édits du roi, ni de piller ses finances et celles de ses « sujets.
« Au reste, il y a presque cinq ans que je mène ici la vie de « Laërte... et ne veux point rafraischir la mémoire des cho- « ses que j'ai souffertes en ce despartement de la cour. «
Les murs de sa maison tombaient ; il avait de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille ; il se consolait, comme Cicéron, avec les Muses : mais il avait désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'avaient pas encore été mangés par les vers, ou dévorés par les poissons et les vautours.
Je voudrais bien placer Châteauneuf de Randon en Auvergne ; 11 en est si près ! C'est là que du Guesclin reçut sur son cercueil les clefs de la forteresse ; nargue des deux manuscrits qui ont fait capituler la place quelques heures avant la mort du connétable ! « Vous verrez dans l'histoire de ce Breton une « âme forte, nourrie dans le fer, pétrie sous des palmes, dans « laquelle Mars fit eschole longtemps. La Bretagne en fut « l'essai; l'Anglois, son boute-hors; la Castille, son chef- « d'œuvre : dont les actions n'estoient que heraults de sa gloire ; « les défaveurs, theastres eslevés à sa constance; le cercueil, « embasement d'un immortel trophée. »
VOYAGE A CLEHMO>T. 389
L'Auversme a subi le joug des Yisigoths et des Francs, mais elle n'a été colonisée que parles R.omains ; de sorte que, s"il y a des Gaulois en France, il faut les chercher en Auvergne, montes Celtorum. Tous ses monuments sont celtiques; et ses anciennes maisons descendent ou des familles romaines consacrées à l'épiscopat, ou des familles indigènes.
La féodalité poussa néanmoins de vigoureuses racines en Auvergne; toutes les montagnes se hérissèrent de châteaux. Dans ces châteaux s'établirent des seigneurs qui exercèrent ces petites tjTannies, ces droits bizarres, enfants de Tarbitraire, delà grossièreté des mœurs et de l'ennui. A Langeac, le jour de la fête de saint Galles, un châtelain jetait un millier d'œufs à la tête des paysans ; comme en Bretagne, chez un autre seigneur, on apportait un œuf garrotté dans un grand chariot traîné par six bœufs.
Un seigneur deToumemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un huissier appelé Loup, lui fit couper le poing, disant que jamais loup ne s'était présenté à son château, sans qu'il n'eût laissé sa patte clouée à la porte. Aussi arriva-t-il qu'aux grands jours tenus à Clermont en 1665, ces petites fredaines produisirent douze mille plaintes rendues en justice criminelle. Presque toute la noblesse fut obligée de fuir, et Ton n'a point oublié l'homme aux douze apôtres. Le cardinal de Richelieu fit raser une partie des châteaux d'Auvergne ; Louis XR* en acheva la destruction. De tous ces donjons en ruine, un des plus célèbres est celui de Murât ou d'Armagnac. Là fut pris le malheureux Jacques, duc de ?semours, jadis lié d'amitié avec ce Jean Y, comte d'Armagnac, qui avait épousé publiquement sa propre sœur. Eu vain le duc de IN^emours adressa-t-il une lettre bien humble à Louis XI, écrite en la cage de la Bastille, et signée le pauvre Jacques ; il fut décapité aux halles de Paris, et ses trois jeunes fils, placés sousl'échafaud, furent couverts du sang de leur père.
Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, frère utérin de la marquise de Vemeuil, fut investi du comté de Clermont et d'Auvergne. Il
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entra dans les complots de Biron, dont la fnort est justement reprochée à Henri IV. A la mort de Henri HI, Henri IV avait dit à Armand de Gontaud, baron de Biron : C'est àceste heure qu'il faut que vous mettiez la main droite à ma couronne ; venez-moi servir de père et d'ami contre ces gens qui n'aiment ni vous ni moi. Henri aurait dû garder la mémoire de ces paroles ; il aurait dû se souvenir que Charles de Gontaud, fils d'Armand, avait été son compagnon d'armes ; il aurait dû se souvenir que la tête de celui qui avait mis la main droite à sa couronne avait été emportée par un boulet : ce n'était pas au Béarnais à joindre la tête du fils à la tête du père.
Le comte d'Auvergne, pour de nouvelles intrigues, fut arrêté à Clermont ; sa maîtresse, la dame de Châteaugay, menaçait de tuer de cent coups de pistolet et de cent coups d'ëpée d'Eure et IMurat , qui avaient saisi le comte : elle ne tua personne. Le comte d'Auvergne fut mis à la Bastille; il en sortit sous Louis XIII, et vécut jusqu'en 1650 : c'était la dernière goutte du sang des Valois.
Le duc d'Angoulême était brave, léger et letti'é comme tous les Valois. Ses IMémoires contiennent une relation touchante de la mort de Henri III, et un récit détaillé du combat d'Arqués, auquel lui, duc d'Angoulême, s'était trouvé a l'âge de seize ans. Chargeant Sagonne, ligueur décidé, qui lui criait, « Du fouet! du fouet! petit garçon! « il lui cassa la cuisse d'un coup de pistolet, et obtint les prémices de la victoire.
L'Auvergne fut presque toujours en révolte sous la seconde race ; elle dépendait de l'Aquitaine ; et la charte d'Aalon a prouvé que les premiers ducs d'Aquitaine descendaient en ligne directe de la race de Clovis ; ils <îombattaient donc les Carlovingiens comme des usurpateurs du trône. Sous la troisième race, lorsque la Guyenne, fief de la couronne de France, tomba par alliance et héritage à la couronne d'Angleterre, l'Auvergne se trouva anglaise en partie : elle fut alors ravagée par les grandes compagnies , par les écorcheurs , etc.
VOYAGE A CLERMO.NT. 391
On chantait partout des complaintes latines sur les malheurs de la France :
Plange regni respublica, Tua gens ut schismatica Desolatur , etc.
Pendant les guerres de la Ligue, l'Auvergne eut beaucoup à souffrir. Les sié^res d'Issoire sont fameux : le capitaine Merle, partisan protestant, fit écorcher vifs trois religieux de l'abbaye d'Issoire. Ce n'était pas la peine de crier si haut contre les violences des catholiques.
On a beaucoup cité , et avec raison , la réponse du gouverneur de Bayonne à Charles IX , qui lui ordonnait de massacrer les protestants. Montmorin, commandant en Auvergne à la même époque, fit éclater la même générosité. La noble famille qui avait montré un si véritable dévouement à son prince, ne l'a point démenti de nos jours ; elle a répandu son sang pour un monarque aussi veitueux que Charles IX fut criminel.
Voltaire nous a conservé la lettre de Montmorin.
« SlEE,
« J'ai reçu un ordre, sous le sceau de Votre Majesté, de « faire mourir tous les protestants qui sont dans ma province. « Je respecte trop Voti-e Majesté pour ne pas croire que ces « lettres sont supposées ; et si ( ce qu'à Dieu ne plaise ! ) l'or- « dre est véritablement émané d'elle, je la respecte aussi K trop pour lui obéir. ■»
C'est de Clermont que nous viennent les deux plus anciens historiens de la France , Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours. Sidoine, natif de Lyonetévêque de Clermont, n'est pas seulement un poëte, c'est un écrivain qui nous apprend comment les rois francs célébraient leurs noces dans un fourgon, comment ils s'habillaient, et quel était leur langage. Grégoire de Tours nous dit, sans compter le reste , ce qui se passait à Clermont de son temps ; il raconte , avec une ingé-
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niiité (le détails qui fait frémir, l'épouvantable histoire du prêtre Anastase , enfermé par l'évêque Caulin dans un tombeau avec le cadavre d'un vieillard. L'anecdote des deux amants est aussi fort célèbre : les deux tombeaux d'injuriosus et de Scholastique se rapprochèrent, en signe de l'étroite union de deux chastes époux . qui ne craignaient plus de manquer à leur serment. Quelque chose de semblable a été dit depuis d'Abélard et d'Héloïse : on n'a pas la même confiance dans le fait. Grégoire de Tours , naïf dans ses pensées , barbare dans son langage , ne laisse pas que d'être fleuri et rhétoricien dans son style.
L'Auvergne a vu naître le chancelier de l'Hospital , Domat, Pascal, le cardinal de Polignac , l'abbé Gérard, le père Sirmond ; et, de nos jours , la Fayette , Desaix , d'Estaing , Chamfort , Thomas , l'abbé Delille , Chabrol , Dulaure , Montlosier et Barante. J'oubliais de compter ce Lizet , ferme dans la prospérité, lâche au malheur, faisant brûler les protestants , requérant la mort pour le connétable de Bourbon , et n'ayant pas le courage de perdre une place.
Maintenant que ma mémoire ne fournit plus rien d'essentiel sur l'histoire d'Auvergne , parlons de la cathédrale de Clermont , de la Limagne et du Puy-de-Dôme.
La cathédrale de Clermont est un monument gothique qui, comme tant d'autres , n'a jamais été achevé. Hugues de Tours commença à la faire bâtir en partant pour la terre sainte , sur un plan donné par Jean de Campis. La plupart de ces grands monuments ne se finissaient qu'à force de siècles , parce qu'ils coûtaient des sommes immenses. La chrétienté entière payait ces sommes du produit des quêtes et des aumônes.
La voûte en ogive de la cathédrale de Clermont est soutenue par des piliers si déliés , qu'ils sont effrayants à l'œil : c'est à croire que la voûte va fondra sur votre tête. L'église, sombre et religieuse , est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la Conversion de saint Faul , un des meilleurs de Lebrun; on l'a
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ratissé avec la lame d'un sabre : Turba ruitl Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église ; on l'en a fait disparaître dans un temps où rien n'était à sa place , pas même la mort.
Il y a longtemps que la Limagne est célèbre par sa beauté. On cite toujours le roi Cbildebert , à qui Grégoire de Tours fait dire : « Je voudrais voir quelque jour la Limagne d'Au- « vergue, que Ton dit être un pays si agréable. » Salvien appelle la Limagne la moelle des Gaules. Sidoine , en peignant la Limagne d'autrefois, semble peindre la Limagne d'aujourd'hui : Taceo territorii peculiarem jucunditatem , viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venaioribus voluptuosum; quod mojifiumcingunt dorsa pascids , latera vinetis, terrena villis, saxosacasfellis, opaca lustris , aperia culturis, concavafontîbus , abruptajluminibus : quod denique hujusmodi est , ut semel visum adceiiis, multis patblï
OBLIVIONEM SiEPE PEBSUADEAT.
On croit que la Limagne a été un grand lac ; que son nom vient du grec /'ar.v : Grégoire de Tours écrit alternativement Lijnane e\ Limania. Quoi qu'il en soit, Sidoine , jouant sur le mot , disait , dès le quatrième siècle , œquor agrorum in qiio, sine pericido , qusestuosœ fluctuant in segetibus undx. C'est en effet une mer de moissons.
La position de Clermont est une des plus belles du monde.
Qu'on se représente des montagnes s'arrondissant en un demi-cercle ; un monticule attaché à la partie concave de ce demi-cercle ; sur ce monticule Clermont ; au pied de Clermont, la Limagne, formant une vallée de vingt lieues de long , de six , huit et dix de large.
La place du ^ offre un point de vue admirable
sur cette vallée. En errant par la ville au hasard , je suis arrivé à cette place vers six heures et demie du soir. Les blés mûrs ressemblaient à une grève immense , d'un sable plus ou moins blond. L'ombre des nuages parsemait cette plage
' Je n'ai jamais pu lire le nom à demi erfacé dans l'original , écrit au crayon ; c est sans doute la place de Jaude.
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jaune de taclies obscures , comme des couches de limon ou des bancs d'algue : vous eussiez cru voir le fond d'une mer dont les (lois venaient de se retirer.
Le bassin de la Limagne n"est point d'un niveau égal ; c'est un terrain tourmenté, dont les bosses de diverses hauteurs semblent unies quand on les voit de Clermont , mais qui , dans la vérité, offrent des inégalités nombreuses, et forment une multitude de petits vallons au sein de la grande vallée. Des villages blancs , des maisons de campagne blanches , de vieux châteaux noirs , des collines rougeâtres , des plants de vignes , des prairies bordées de saules , des noyers isolés qui s'arrondissent comme des orangers , ou portent leurs rameaux comme les branches d'un candélabre, mêlent leurs couleurs variées à la couleur des froments. Ajoutez à cela tous les jeux de la lumière.
A mesure que le soleil descendait à l'occident , l'ombre coulait à l'orient, et envahissait la plaine. Bientôt le soleil a disparu ; mais, baissant toujours en marchant derrière les montagnes de l'ouest , il a rencontré quelque déûlé débouchant sur la Limagne : précipités à travers cette ouverture, ses rayons ont soudain coupé l'uniforme obscurité de la plaine par un fleuve d'or. Les monts qui bordent la Limagne au levant retenaient encore la lumière sur leur cime ; la ligne que ces monts traçaient dans l'air se brisait en arcs dont la partie convexe était tournée vers la terre. Tous ces arcs, se liant les uns aux autres par les extrémités , imitaient à l'horizon la sinuosité d'une guirlande , ou les festons de ces draperies que l'on suspend aux murs d'un palais avec des roses de bronze. Les montagnes du levant dessinées de la sorte, et peintes, comme je l'ai dit , des reflets du soleil opposé , ressemblaient à un rideau de moire bleue et pourpre ; lointaine et dernière décoration du pompeux spectacle que la Limagne étalait à mes yeux.
Les deux degrés de différence entre la latitude de Clermont et celle de Paris sont déjà sensibles dans la beouté de la lumière : cette lumière est plus Une et moins pesante que
VOYAGE A CLERMO!^T. 395
dans la vallée de la Seine ; la verdure s'aperçoit de plus loin , et parait moins noire :
Adieu donc, Chanonat J didien, frais paysages ! 11 semble qu'un autre air parfume vos rivages; 11 semble que leur vue ait ranimé mes sens, Mail redonné la joie, et rendu mon printemps.
Il faut en croire le poète de l'Auvergne.
J"ai remarqué ici dans le stvle de l'architecture des souvenirs et des traditions de l'Italie : les toits sont plats, couverts en tuiles à canal; les lignes des murs, longues; les fenêtres, étroites et percées haut; les portiques, multipliés; les fontnines, fi'équentes. Rien ne ressemble plus aux villes et aux villages de l'Apennin que les villes et les villages des montagnes de Thiers , de l'autre côté de la Limagne , au bord de ce Lignon où Céladon ne se noya pas , sauvé qu'il fut par les trois nymphes Sylvie, Galaîée et Léonide.
Il ne reste aucune antiquité romaine à Ciermont . si ce n'est peut-êti'e un sarcophage, un bout de voie romaine, et des ruines d'aqueduc; pas un fi'agment de colosse, pas même de traces des maisons, des bains et des jardins de Sidoine. jSemetum et Ciermont ont soutenu au moins sept sièges, ou, si l'on veut, ils ont été pris et détruits une vingtaine de fois.
Un conti'aste assez frappant existe entre les femmes et les hommes de cette province. Les femmes ont les traits délicats , la taille légère et déliée; les hommes sont cousti'uits fortement, et il est impossible de ne pas reconnaître un véritable Auvergnat à la forme de la mâchoire inférieure. Une province, pour ne parler que des morts, dont le sang a donné Turenne à l'armée , l'Hospital à la magistrature , et Pascal aux sciences et aux lettres, a prouvé qu'elle a une vertu supérieure.
Je suis allé au Puy-de-Dôme par pure affaire de conscience, il m'est arrivé ce à quoi je m'étais attendu : la vue du haut de cette montagne est beaucoup moins belle que celle .dont on jouit de Qermont. La perspective à vol d'oiseau est plate
et vague ; l'objet se rapetisse dans la même proportion que l'espace s'étend.
Il y avait autrefois sur le Puy-de-Dôme une chapelle dédiée à saint Barnabe ; on en voit encore les fondements : une pyramide de pierre de dix ou douze pieds marque aujourd'hui l'emplacement de cette chapelle. C'est là que Pascal a fait les premières expériences sur la pesanteur de l'air. Je me représentais ce puissant génie cherchant à découvrir, sur ce sommet solitaire, les secrets de la nature , qui devaient le conduire à la connaissance des mystères du créateur de cette même nature. Pascal se fraya, au- moyen de la science, le chemin à l'ignorance chrétienne ; il commença par être un homme sublime , pour apprendre à devenir un simple enfant.
Le Puy-de-Dôme n'est élevé que de huit cent vingt-cinq toises au-dessus du niveau de la mer; cependant je sentis à son sommet une difficulté de respirer que je n'ai éprouvée ni dans les Alléghany , en Amérique , ni sur les plus hautes Alpes de la Savoie. J'ai gravi le Puy-de-Dôme avec autant de peine que le Vésuve ; il faut près d'une heure pour monter de sa base au sommet par un chemin roide et glissant ; mais la verdure et les fleurs vous suivent. La petite fille qui me servait de guide m'avait cueilli ua bouquet des plus belles pensées ; j'ai moi-même trouvé sous mes pas des œillets rouges d'une élégance parfaite. Au sommet du mont, on voit partout de larges feuilles d'une plante bulbeuse , assez semblable au lis. J'ai rencontré , à ma grande surprise , sur ce lieu élevé, trois femmes qui se tenaient parla main, et qui chantaient un cantique. Au-dessous de moi, des troupeaux de vaches paissaient parmi les monticules que domine le Puy-de-Dôme. Ces troupeaux montent à la montagne avec le printemps , et en descendent avec la neige. On voit partout les burons ou les chalets de l'Auvergne, mauvais abris de pierres sans ciment, ou de bois gazonné. Chantez les chalets, mais ne les habitez pas.
Le patois de la montagne n'est pas exactement celui de la plaine. La musette, d'origine celtique, sert à accompagner
quelques airs de romances qui ne sont pas sans euphonie, et sur lesquels on a fait des paroles françaises. Les Auvergnats , comme les habitants du Rouergue , vont vendre des mules en Catalogne et en Aragon ; ils rapportent de ce pays quelque chose d'espagnol qui se marie bien avec la solitude de leurs montagnes ; ils font pour leurs longs hivers provision de soleil et d'histoires. Les voyageurs et les vieillards aiment à conter, parce qu'ils ont beaucoup va : les uns ont cheminé sur la terre, les autres, dans la vie.
Les pays de montagnes sont propres à conserveries mœurs. Une famille d'Auvergne, appelée les Gidttard-Pinon, cultivait en commun des terres dans les environs de Thiers ; elle était gouvernée par un chef électif, et ressemblait assez à un ancien clan d'Ecosse. Cette espèce de république champêtre a survécu à la révolution ; mais elle est au moment de se dissoudre.
Je laisse de côté les curiosités naturelles de l'Auvergne, la grotte de Royat , charmante néanmoins par ses eaux et sa verdure; les diverses fontaines minérales, la fontaine pétrifiante de Saint-.All\Te , avec le pont de pien-e qu'elle a formé, et que Charles IX voulut voir; le puits de la poix, les volcans éteints, etc.
Je laisse aussi à l'écart les merveilles des siècles moyens, les orgues, les horloges avec leur carillon et leurs têtes de Maure ou de More, qui ouvraient des bouches effroyables quand l'heure venait à sonner. Les processions bizarres , les jeux mêlés de superstition et d'indécence, mille autres coutumes de ces temps, n'appartiennent pas plus à l'Auvergne qu'au reste de l'Europe gothique.
J'ai voulu , avant de mourir, jeter un regard sur l'Auvergne, en souvenance des impressions de ma Jeunesse. Lorsque j'étais enfant dans les bruyères de ma Bretagne , et que j'entendais parler de l'Auvergne et des petits Auvergnats, je me figurais que l'Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l'on voyait des choses étranges, où l'on ne pouvait aller qu'avec de grands périls , en cheminant sous la garde
:TL>ÉB. — T. II. 34
de la mère de Dieu. Une chose m'a frappé et charmé à la fois : j'ai retrouvé dans l'habit du paysan auvergnat le vêtement du paysan breton. D'où vient cela ? C'est qu'il y avait autrefois pour ce royaume , et même pour TEurope entière , un fond d'habillement commun. Les provinces reculées ont gardé les anciens usages , tandis que les départements voisins de Paris ont perdu leurs vieilles mœurs : de là cette ressemblance entre certains villageois placés aux extrémités opposées de la France , et qui ont été défendus contre les nouveautés par leur indigence et leur solitude.
Je ne vois jamais sans une sorte d'attendrissement ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde , avec une boîte et quelques méchantes paires de ciseaux. Pauvres enfants qui dévalent bien tristes de leurs montagnes , et qui préféreront toujours le pain bis et la bourrée aux prétendues joies de la plaine. Ils n'avaient guère que l'espérance dans leur boîte en descendant de leurs rochers : heureux s'ils la rapportent à la chaumière paternelle !
PAYSAGES DE MONTAGINES.
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable. Fin d'août iSOo.
J'ai vu beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique, et il m'a toujours paru que, dans les descriptions de ces grands monuments de la nature, on allait au delà de la vérité. ]Ma dernière expérience à cet égard ne m'a point fait changer de sentiment. J'ai visité la vallée de Chamouny , devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure; mais je ne sais si le poète y trouverait le speciosa deserti comme le minéralogiste. Quoi qu'il en soit, j'exposerai avec simplicité les lellexions que j'ai faites dans mon voyage. Mon opinion,
VOYAGE AU HONT-BLATÎC. 390
d'ailleurs . a trop peu d'autorité pour qu'elle puisse choquer personne.
Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j'arrivai à Servoz au moment où le ciel commençait à s'éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée, appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées , et l'on entre dans la vallée de Chamouny. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe allongée de ses cristaux , à une flotte à la voile ; j'ajouterais , au milieu d'un golfe bordé de vertes forêts.
Je m'arrêtai au village de Chamouny , et le lendemain je me rendis au ]Montanvert. J'y montai par le plus beau jour de Tannée. Parvenu à son sommet, qui n'est qu'une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu'on nomme très-improprement la Mer de glace.
Qu'on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers , les aiguilles du Dru , du Bochard , des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le fleuve se dissent en deux branches , dont l'une va aboutir à une haute montagne , le Col du Géant , et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamouny. Cette pente, presque verticale, est occupée par la portion de la mer de glace qu'on appelle le Glacier des bois. Supposez donc un rude hiver survenu ; le fleuve qui remplit la vallée , ses inflexions et ses pentes , a été dacé jusqu'au fond de son lit ; les sommets des monts voisins se sont chargés de neige partout où les plans du granit ont été assez horizontaux pour retenir les eaux congelées : voUà la Mer de glace et son site. Ce n'est point , comme on le voit , une mer; c'est un fleuve ; c'est , si l'on veut, le Rhin
glacé ; la Mer de glace sera son cours , et le Glacier des bois, sa chute à Laufen.
Lorsqu'on est sur la Mer de glace , la surface , qui vous en paraissait unie du haut du IMontanvert , offre une multitude de pointes et d'anfractuosités. Ces pointes imitent les formes et les déchirures de la haute enceuite de rocs qui surplombent de toutes parts : c'est comme le reliet en marbre blane des montagnes environnantes.
Parlons maintenant des montagnes eu général.
Il y a deux manières de les voir : avec les nuages , ou sans !es nuages.
Avec les nuages , la scène est plus animée ; mais alors elle est obscure , et souvent d'une telle confusion , qu'on peut à peine y distinguer quelques traits.
Les nuages drapent les rochers de mille manières. J'ai vu au-dessus de Servoz un piton chauve et ridé qu'une nue traversait obliquement comme une toge ; on l'aurait pris pour la statue colossale d'un vieillard romain. Dans un autre endroit , on apercevait la pent« défrichée de la montagne ; une barrière de nuages arrêtait la vue à la naissance de cette pente , et au-dessus de cette barrière s'élevaient de noires ramifications de rochers imitant des gueules de Chimère , des corps de Sphinx , des têtes d'Anubis , diverses formes des monstres et des dieux de l'Egypte.
Quand les nues sont chassées par le vent , les monts semblent fuir derrière ce rideau mobile : ils se cachent et se décou\Tent tour à tour; tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l'ouverture d'un nuage , comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur , et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. Le voyageur, attristé, n'entend que le bourdonnement du vent dans les pins , le bruit des torrents qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l'avalanche, et quelquefois le sifflement de la marmotte effrayée, qui a vu l'épervier dans la nue.
Lorsque le ciel est sans nuages , et que ramphitliéâtrc des monts se déploie tout entier à la vue , un seul accident mérite alors d'être observé : les sommets des montagnes , dans la haute région où ils se dressent , offrent une pureté de lignes , une netteté de plan et de profil que n'ont point les objets de la plaine. Ces cimes anguleuses, sous le dôme transparent du ciel, ressemblent à de superbes morceaux d'histoire naturelle , à de beaux arbres de coraux , à des girandoles de stalactite , renfermés sous un globe du cristal le plus pur. Le montagnard cherche dans ces découpures élégantes Timage des objets qui lui sont familiers : de là ces roches nommées les Mulets, les Charmoz, ou les Chamois ; de là ces appellations empruntées de la religion , les sof/unets des Croix, le rocher du Reposoir , le glacier des Pèlerins ; dénominations naïves , qui prouvent que si l'homme est sans cesse occupé de l'idée de ses besoins , il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.
Quant aux arbres des montagnes, je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce quils font, pour ainsi dire , l'unique décoration des Alpes.
Le pin a quelque chose de monumental ; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc, celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers où il vit : souvent je l'ai confondu , sur les redans et les corniches avancées des montagnes , avec des flèches et des aiguilles élancées ou échevelées comme lui. Au revers du col de Balme , à la descente du glacier de Trient , on rencontre un bois de pins , de sapins et de mélèzes : chaque arbre , dans cette famille de géants , compte plusieurs siècles. Cette tribu alpine a un roi que les guides ont som de montrer aux voyageurs : c'est un sapin qui pourrait servir de mdt au plus grand vaisseau. Le monarque seui est sans blessure , tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : un arbre a perdu sa tête, un autre ses bras ; celui-ci a le front sillonné par la foudre , celui-là , le pied noirci par le feu des pâtres. Je remarquai deux jumeaux sortis du même tronc , qui s'élançaient ensemble dans le ciel :
ils étaient égaux en hauteur et en âge ; mais l'un était plein de vie , et l'autre était desséché.
Daucia, LarideThymberque , simillima prok's, Indiscreta suis, gratusquepaientibus error : At nunc dura dédit vobis discrimina Pallas.
« Fils jumeaux de Daucus, rejetons semblables, ô Laris et « ïhymber , vos parents mêmes ne pouvaient vous distinguer, « et vous leur causiez de douces méprises! ]Mais la mort mit « entre vous une cruelle différence. "
Ajoutons que le pin annonce la solitude et l'indigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard, dont il partage la destinée : comme lui , il croît et meurt inconnu sur des sommets inaccessibles , où sa postérité se perpétue également ignorée. C'est sur le mélèze que l'abeille cueille ce miel ferme et savoureux, qui se marie si bien avec la crème et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand ils sont légers , ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violents , ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l'Océan au milieu des Alpes. Enfin , l'odeur du pin est aromatique et agréable; elle a surtout pour moi un charme particulier, parce que je l'ai respirée à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie : aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l'idée de ce nouveau monde qui me fut annoncé par un souffle embaumé , de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m'était apporté par la brise du matin ; et, comme tout s'enchaîne dans nos souvenirs, elle rappelle aussi dans ma mémoire les sentiments de regrets et d'espérance qui m'occupaient, lorsque, appuyé sur le bord du vaisseau , je rêvais à cette patrie que j'avais perdue , et à ces déserts que j'allais trouver.
INIais, pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes , je dirai que, comme il n'y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes , il n'y a point aussi de lieux agréables à habiter, ni de satisfaisants pour les yeux
et pour le cœur, là où Ton manque d'air et d'espace-, or, c'est ce qui arrive dans l'intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de Tliomme et la faiblesse de ses organes.
On attribue aux paysages des montagnes la sublimité : celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. ^lais si l'on prouve que cette grandeur, très-réelle en effet, n'est cependant pas sensible au regard , que devient la sublimité ?
Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l'art : pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective ; autrement les formes , les couleurs , les proportions, tout disparaît. Dans l'intérieur des montagnes, comme on touche à l'objet même, et comme le champ de l'optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie , que l'on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J'en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouny ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l'air d'un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d'une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge , à l'extrémité de laquelle il vous semblait que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes , dont on fait tant de bruit, n'est réelle que par la fatigue qu'elle vous donne. Quant au paysage, il n'est guère plus grand à l'œil qu'un paysage ordinaire.
3Iais ces monts, qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques, qu'ils écrasent ce qui pourrait leur servir d'ornement. Ainsi , par des lois contraires , tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes , et l'ensemble et les détails. Si la nature avait fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines; si les fleuves et les cascades y versaient des eaux cent fois plus abondantes , ces grands bois , ces grandes eaux pourraient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre. Il n'en est
pas de la sorte ; le cadre du tableau s'accroît démesurément, et les rivières , les forêts , les villages , les troupeaux , gardent les proportions ordinaires : alors il n'y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient une échelle toujours dressée, où l'œil rapporte et compare les objets qu'il embrasse, et ces objets accusent tour à tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers , par exemple , se distinguent à peine dans l'escarpement des vallons , où ils paraissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs par de petites rayures jaunes et parallèles ; et les torrents les plus larges, les cataractes les plus élevées, ressemblent à de maigres filets d'eau ou à des vapeurs bleuâtres.
Ceux qui ont aperçu des diamants , des topazes , des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n'a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des bois , mêlées à la poussière de granit , m'ont paru semblables à de la cendre ; on pourrait prendre la Mer de glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme , et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc , elles ressemblent à de gros verres de bouteille.
Ces draperies blanches des Alpes ont d'ailleurs un grand inconvénient; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu'au ciel , dont elles rembrunissent l'azur. Et ne croyez pas que l'on soit dédommagé de cet effet désagréable parles beaux accidents de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines est nulle pour le spectateur placé à leur pied. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour l'habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouny, c'est en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et dur , sans couchant et sans
aurore ; triste séjour, où le soleil jette à peine un regard à midi par-dessus une barrière glacée.
Qu'on me permette , pour me faire mieux entendre , d'énoncer une vérité triviale. Il fautune toile pour peindre : dans la nature, le ciel est la toile des paysages ; s'il manque au fond du tableau , tout est confus et sans effet. Or, les monts, quand on en est trop voisin , obstruent la plus grande partie du ciel. Il n'y a pas assez d'air autour de leurs cimes ; ils se font ombre l'un à l'autre, et se prêtent mutuellement les ténèbres qui résident dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avaient une supériorité si marquée, il suffisait de consulter les peintres : ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l'œil un paysage sur les bois et sur les plaines.
Un seul accident laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c'est le clair de lune. Le propre de ce demijour sans reflets et d'une seule teinte est d'agrandir les objets en isolant les masses, et en faisant disparaître cette gradation de couleurs qui lie ensemble les parties d'un tableau. Alors plus les coupes des monuments sont franches et décidées, plus leur dessein a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l'ombre. C'est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune.
Le grandiose, et par conséquent l'espèce de sublime qu'il fait naître, disparaît donc dans l'intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s'y trouve dans un degré plus éminent.
On s'extasie sur les vallées de la Suisse ; mais il faut bien observer qu'on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes , l'œil, fatigué d'errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d'un lichen rougeâtre, retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elle? en quelques saules chétifs, en quelques sillons d'orge et d'avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons
qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi, et garantie avec soin des vents du nord, on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins, les grands traits des monts font disparaître la miniature de la vallée. Les cabanes denennent à peine visibles, et les compartiments cultivés ressemblent à des échantillons d'étoffes sur la carte d'un drapier.
On parle beaucoup des fleurs des montagnes, des violettes que l'on cueille au bord des glaciers, des fraises qui rougissent dans la neige, etc. Ce sont d'imperceptibles merveilles qui ne produisent aucun effet : l'ornement est trop petit pour des colosses.
Enfin, je suis bien malheureux, car je n'ai pu voir, dans ces fameux chalets enchantés par l'imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l'odeur des fromages et du lait fermenté; je n'y ai trouvé pour habitants que de misérables montagnards qui se regardent comme en exil , et aspirent à descendre dans la vallée.
De petits oiseaux muets, voletant de glaçons en glaçons, des couples assez rares de corbeaux et d'éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, où la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux. Heureux quand le pivert, annonçant l'orage, fait retentir sa voix cassée au fond d'un vieux bois de sapins ! Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs, sont presque entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bêtes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchés dans les herbages du pays de Caux, ces troupeaux offriraient une scène aussi belle, et ils auraient en outre le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l'antiquité. ^
11 ne reste plus qu'à parler du sentiment qu'on pprouTe
dans les montagnes. Eh bien, ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l'homme et ses travaux inouïs qu'une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard, qui sent son mal, est plus sincère que les voyageurs; il appelle la plaine /e bon pays, et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en êti'e plus fertiles, soient ce quil y a de meilleur dans les disti'ibutions de la Providence. S'il est très-attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieua étabUes entre nos peines, l'objet qui les cause, et les lieux oij nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l'enfance, aux premiers sentiments du cœur, aux douceurs, et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l'habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentiments de sa vie. Il ne faut pas attribuer aux charmes des lieux qu'il habite l'amour extrême qu'il montre pour son pays; cet amour vient de la concentration de ses pensées, et du peu d'étendue de ses besoins.
Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie ? J'en doute : je doute qu'on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l'attention que vous êtes obligé de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L'amateur de la solitude qui bai/erai faux chimères^ en gravissant le Montanvert pourrait bien tomber dans quelque puits, comme l'astrologue qui prétendait lire au-dessus de sa tête, et ne pouvait voir à ses pieds.
Je sais que les poètes ont désiré les vallées et les bois, pour converser avec les Muses. ^lais écoutons Virgile :
Rura raihi et rigui placeant in vallibus amnes : Flumina amem sylvasque inglorius.
D'abord il se plairait aux champs, rwra /^^iVii; il chercherait les vallées agréables, riantes, gracieuses, vallibus amnes; il aimerait les f\eu\QS^Jlumi?ia amem (non pas les torrents), et
• La Fonlaine.
les forêts où il vivrait sans gloire, sylvasque inglorlus. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d'ormeaux, de hêtres, et non de tristes bois de sapins; car il n'eût pas dit :
Et ingentl ramorum proiegat lunbra,
«< Et d'un feuillage épais ombragera ma lêle. »
El où veut-il que cette vallée soit placée? Dans un lieu où il y aura de beaux souvenirs, des noms harmonieux, des traditions de la fable et de l'histoire :
0 ubi campi ,
Sperchiusoue, et virginibus baccbatalacaonis Taygela ! O qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistat!
Dieux! que ne suis-je assis au bord du Spercbius! Quand pourrai je fouler les beaux vallons d Hémus? Oh : qui me portera sur le riant Taygète?
Il se serait fort peu soucié delà vallée de Chamouny, di glacier de Taconay, de la petite et de la grande Jorasse, de Taiguille du Dru et du rocher de la Tête-îs'oire.
Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilh ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes , on se sent transformé en un autre homme. « Sur les hautes montagnes, dit Jean-Jacques, les « méditations prennent un caractère grand, sublime, propor- « tionné aux objets qui nous frappent; je ne sais quelle vo- « lupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble « qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse « tous les sentiments bas et terrestres.... Je doute qu'aucune « agitation violente pût tenir contre un pareil séjour pro- >• longé, etc. »
Plût à Dieu qu'il en fûtainsi! Qu'il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s'élevant à quelques toises au-dessus de id plaine! Malheureusement l'âme del'homme est indépendante de l'air et des sites; un cœur chargé de sa peine n'estpas moins pesant sur les hauts lieux que dans les vallées L'antiquité, qu'il faut toujours citer quand il s'agit de vérité
de sentiments, ne pensait pas comme Rousseau'sur les montagnes; elle les représente au contraire comme le séjour de la désolation et de la douleur : si Tamant de Julie oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, Fépoux d'Eurydice nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace. Malgré le talent du philosophe genevois, je doute que la voix de Saint- Preux retentisse aussi longtemps dans l'avenir que la lyre d'Orphée. Œdipe, ce parfait modèle des calamités royales, cette image accomplie de tous les maux de l'humanité, cherche aussi les sommets déserts :
II va,
diiCythéron remontant vers les deux,
Sur le malheur de l'homme interroger les dieux.
Enfin , une autre antiquité plus belle encore et plus sacrée nous offre les mêmes exemples. L'Écriture, qui connaissait mieux la nature de l'homme que les faux sages du siècle, nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes, et Jésus-Christ même, se retirant au jour de l'afQiction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir, demande à son père la permission d'aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée : Super montes assumant, dit JéTémie^JIefum ac lamentum. « Je m'élèverai sur les montagnes pour pleu- « rer et gémir. « Ce fut sur le mont des Oliviers que Jésus- Christ but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.
C'est une chose digne d'être observée, que, dans les pages les plus raisonnables d'un écrivamqui s'était établi le défenseur de la jnorale, on distingue encore des traces de l'esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures, selon le séjour que nous habitons , tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendait combattre. On faisait de l'âme une espèce de plante soumise aux variations de l'air, et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos ou l'agitation de l'atmosphère. Et comment Jean- Jacques lui-même aurait-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux .^ L'infortuné ne
traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et
ses misères
Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent Toubli des troubles de la terre : c'est lorsqu'on se retire loin du monde, pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue au service de l'humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n'est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans rame de ces solitaires, c'est au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région des orages.
L'instinct des hommes a toujours été d'adorer l'Éternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d'espace ù franchir pour arriver au trône de Dieu. 11 était resté dans le christianisme des traditions de ce culte antique; nos montagnes, et, à leur défaut, nos collines, étaient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du miheu d'une ville corrompue, l'homme qui marchait peut-être à des crimes, ou du moins à des vanités, apercevait, en levant les yeux, des autels sur les coteaux voisins. La croix, déployant au loin l'étendard de la pauvreté aux yeux du luxe, rappelait le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes connaissaient bien peu leur art lorsqu'ils se moquaient de ces monts de Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçaient parmi nous les sites de l'Orient, les mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d'une religion divine, et le souvenir d'une antiquité qui n'est point effacé par celui d'Homère.
Mais ceci rentre dans un autre ordre d'idées et de sentiments, et ne tient plus à la question générale que nous venons d'examiner. Après avoir fait la critique des montagnes, il est juste de finir par leur éloge. J'ai déjà observé qu'elles étaient nécessaires à un beau paysage, et qu'elles devaient former la chaîne dans les derniers plans d'un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sontaf^aùrables