‹ Itinéraire de Paris à JérusalemChapitre 6 sur 63 · SUITE DU VOYAGE DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

SUITE DU VOYAGE DE JÉRUSALEM

Le 10, de grand matin, je sortis de Jérusalem par la porte d'Éphraïm, toujours accompagné du fidèle Ali, dans le des-

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sein d'examiner les champs de bataille immortalisés parle Tasse. Arrivé au nord de la ville, entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois, j'ouvTis la Jérusalem délivrée ; et je fus sur-le-champ frappé de la vérité de l'exposition du Tasse :

Gerusalem sovra due colli è posta, etc.

Je me senirai d'une traduction qui dispense de l'original :

« Solime est assise sur deux collines opposées, et de hauteur « inégale ; un vallon les sépare, et partage la ville : elle a de » trois côtés un accès difficile. Le quatrième s'élève d'une a manière douce et presque insensible ; c'est le coté du nord ; « des fossés profonds et de hautes murailles Tenvironnent et « la défendent.

^ Au dedans sont des citernes et des sources d'eau vive ; « les dehors n'offrent qu'une terre aride et nue ; aucune fon- « taine, aucun ruisseau, ne l'arrosent; jamais on n'y vit éclore « de fleurs ; jamais arbre, de son superbe ombrage, n'y forma «' un asile contre les rayons du soleil. Seulement, à plus de « six milles de distance, s'élève un bois dont l'ombre funeste « répand Thorreur et la tristesse.

*■ Du côté que le soleil éclaire de ses premiers rayons, le « Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. A l'occident, « la mer Méditerranée mugit sur le sable qui l'arrête et la c captive. Au nord est Béthel, quih éleva des autels au veau « d'or, et l'infidèle Samarie. Bethléem, leberceau d'un Dieu, « est du côté qu'attristent les pluies et les orages. »

Rien de plus net, de plus clair, de plus précis que cette description; elle eût été faite sur les lieux, qu'elle ne serait pas plus exacte. La forêt, placée à six milles du camp, du côté de l'Arabie, n'est point une invention du poète : Guillaume de TvT parle du bois où le Tasse fait naître tant de merveilles. Godefroy y trouva des poutres et des solives pour la construction de ses machines de guerre. On verra combien

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le Tasse avait étudié les originaux, quaud je traduirai les historieus des croisades.

E '1 capitano Poi ch' intomo ha mirato , ai suoi discende.

« Cependant Godefroy, après avoir tout reconnu, tout « examiné, va rejoindre les siens : lisait qu'en vain il atta- « querait Solime par les côtés escarpés et d'un difficile abord. « Il fait dresser les tentes vis-à-vis la porte septentrionale , et « dans la plaine qu'elle regarde : de là il les prolonge jus- « ques au-dessous de la tour angulaire. »>

« Dans cet espace il renferme presque le tiers de la ville. « Jamais il n'aurait pu en embrasser toute l'enceinte : mais « il ferme tout accès aux secours , et fait occuper tous les « passages, w

On est absolument sur les lieux. Le camp s'étend depuis la porte de Damas jusqu'à la tour angulaire, à la naissance du torrent de Cédron et de la vallée de Josaphat. Le terrain entre la ville et le camp est tel que le Tasse l'a représenté, assez .uni, et propre à devenir un cbamp de bataille au pied des murs de Solime. Aladin est assis avec Herminie sur une tour bâtie entre deux portes , d'où ils découvrent les combats de la plaine et le camp dès chrétiens. Cette tour existe avec plusieurs autres entre la porte de Damas et la porte d'Épbraïm.

Au second livre , on reconnaît, dans l'épisode d'Olinde et de Sophronie , deux descriptions de lieu très-exactes :

Kel terapio de' cristiani occulto glace, etc.

« Dans le temple des chrétiens , au fond d'un souterrain « inconnu, s'élève un autel; sur cet autel est l'image de « celle que ce peuple révère comme une déesse, et comme « la mère d'un Dieu mort et enseveli. »

C'est l'église appelée aujourd'hui le. S'f/^e/^-ve' delà fiercje; elle est dans la vallée de Josaphat , et j'en ai parlé plus haut,

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pas^e 2.5.Le Tasse, par un privilège accordé aux poètes, met cette église dans l'intérieur de Jérusalem.

La mosquée où l'image de la Vierge est placée d'après le conseil du magicien, est évidemment la mosquée du

Temple :

lo là, donde riceve L' alta \05lra meschita e V aura e '1 die , etc.

« La nuit , j'ai monté au sommet de la mosquée , et, par « l'ouverture qui reçoit la clarté du jour, je me suis fait une « route inconnue à tout autre. »

Le premier choc des aventuriers, le combat singulier d'Argant , d'Othon , de Tancrède , de Raimond de Toulouse , a lieu devant la porte d'Éphraïm. Quand Armide arrive de Damas, elle entre, dit le poëte, par l'extrémité du camp. En effet, c'était près de la porte de Damas que se devaient trouver, du côté de Fouest , les dernières tentes des chrétiens.

Je place l'admirable scène de la fuite d'Herminie vers l'extrémité septentrionale de la vallée de Josaphat. Lorsque l'amante de Tancrède a franchi la porte de Jérusalem avec son fidèle écuyer, elle s'enfonce dans des vallons, et prend des sentiers obliques et détournés. (Cant. yi, stanz. 96.) Elle n'est donc pas sortie par la porte d'Éphraïm ; car le chemin qui conduit de cette porte au camp des croisés passe sur un terrain tout imi : elle a préféré s'échapper par la porte de Tcrient, porte moins suspecte et moins gardée.

Herminie amve dans un lieu profond et solitaire : In salitaria ed inia parte. Elle s'an'éte , et charse son écuyer daller parler à Tancrède : ce lieu profond et solitaire est très-bien marqué au haut de la vallée de Josaphat, avant de tourner l'angle septentrional de la ville. Là, Herminie pouvait attendre en sûreté le retour de son messager: mais elle ne peut résister à son impatience : elle monte sur la hauteur, et décou^Te les tentes lointaines. En effet, en sortant de la ravine du torrent de Cédron , et marchant au nord ,

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on devait apercevoir, à main gauche , le camp des chrétiens. Viennent alors ces stances admirables :

Era la nolte , etc.

« La nuit régnait encore : aucun nuage n'obscurcissait « son front chargé d'étoiles ; la lune naissante répandait sa « douce clarté : l'amoureuse beauté prend le ciel à témoin « de sa flamme ; le silence et les champs sont les confidents « muets de sa peine.

« Elle porte ses regards sur les tentes des chrétiens : O « camp des Latins, dit-elle, objet cher à ma vue! Quel air « on y respire ! Comme il ranime mes sens et les récrée ! Ah ! « si jamais le ciel donne un asile à ma vie agitée , je ne le « trouverai que dans cette enceinte : non , ce n'est qu'au « milieu des armes que m'attend le repos î

« 0 camp des chrétiens , reçois la triste Herminie ! Qu'elle « obtienne dans ton sein cette pitié qu'Amour lui promit ; « cette pitié que jadis, captive, elle trouva dans l'âme de son « généreux vainqueur! Je ne redemande point mes États, je « ne redemande point le sceptre qui m'a été ravi : ô chré- « tiens , je serai trop heureuse si je puis seulement servir sous a vos drapeaux !

« Ainsi parlait Herminie. Hélas ! elle ne prévoit pas les « maux que lui apprête la fortune ! Des rayons de lumière « réfléchis sur ses armes vont au loin frapper les regards : « son habillement blanc , ce tigre d'argent qui brille sur son « casque , annoncent Clorinde.

« Non loin de là est une garde avancée : à la tête sont « deux frères , Alcandre et Polipherne. '>

Alcandre et Polipherne devaient être placés à peu près vers les sépulcres des rois. On doit regretter que le Tasse n'ait pas décrit ces demeures souterraines ; le caractère de son génie l'appelait à la peinture d'un pareil monument.

Il n'est pas aussi aisé de déterminer le lieu où la fugitive Herminie rencontre le pasteuf au bord du fleuve : cependant, comme il n'y a qu'un fleuve dans le pays, qu'Herminie est

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sortie de Jérusalem par la porte d'orient , il est probable que le Tasse a voulu placer cette scène charmante au bord du Jourdain. Il est inconcevable, j'en comiens, qu'il n'ait pas nommé ce fleuve ; mais il est certain que ce grand poète ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de l'Écriture , dont Milton a tiré tant de beautés.

Quant au lac, et au château où la magicienne Armide enferme les chevaliers qu'elle a séduits , le Tasse déclare luimême que ce lac est la mer ^Nlorte :

Alfm giungemmo al loco, ove già scesse Fiammadal cielo, etc.

Un des plus beaux endroits du poème , c'est l'attaque du camp des chrétiens par Soliman. Le sultan marche la nuit au travers des plus épaisses ténèbres ; car, selon l'expression sublime du poète,

Votô Pluton gli abissi, e la sua notte Tiitta verso dalle Taitar e grotte.

Le camp est assailli du côté du couchant ; Godefrov, qui oc upe le centre de l'armée vers le nord , n'est averti qu'assez tard du combat qui se li^Te à l'aile droite. Soliman n'a pas pu se jeter sur l'aile gauche , quoiqu'elle soit plus près du désert, parce qu'il y a des ravines profondes de ce coté. Les Arabes , cachés pendant le jour dans la vallée de Térébinthe, en sont sortis avecles ombres, pour tenter la délivrance de Solime.

Soliman vaincu prend sçul le chemin de Gaza. Ismen le rencontre et le fait monter sur un char, qu'il environne d'un nuage. Ils traversent ensemble le camp des chrétiens, et arrivent à la montagne deSohme. Cet épisode , admirable d'ailleurs, est conforme aux localités jusqu'à l'extérieur du château de David , près la porte de Jaffa ou de Bethléem ; mais il y a erreur dans le reste. Le poète a confondu ou s'est plu a confondre la tour de David avec la tour Antonia : celle-ci

était bâtie loin de là , au bas de la ville , à l'angle septentrional du temple.

Quand on est sur les lieux, on croit voir les soldats de Godefroy partir de la porte d'Éphraïm , tourner à Torient , descendre dans la vallée de Josaphat, et aller, comme de pieux et paisibles pèlerins , prier l'Éternel sur la montagne des Oliviers. Remarquons que cette procession chrétienne rappelle d'une manière sensible la pompe des Panathénées, conduite à Eleusis au milieu des soldats d'Alcibiade. Le Tasse, qui avait tout lu, qui imite sans cesse Virgile, Homère et les autres poètes de l'antiquité, a mis ici eu beaux vers une des plus belles scènes de l'histoire. Ajoutons que cette procession est d'ailleurs un fait historique raconté par l'Anonyme , Robert moine , et Guillaume de Tyr.

]Nous venons au premier assaut. Les machines sont plantées devant les murs du septentrion. Le Tasse est exact ici jusqu'au scrupule :

Non era il fosso di palustre limo.

( Cbe nol consente il loco ) o d' acqua molle.

C'est la pure vérité. Le fossé au septentrion est un fossé sec , ou plutôt une ravine naturelle , comme les autres fossés de la ville.

Dans les circonstances de ce premier assaut , le poëte a suivi son génie, sans s'appuyer sur Thistoire; et, comme il lui convenait de ne pas marcher aussi vite que le chroniqueur, il suppose que la principale machine fut brûlée par les infidèles, et qu'il fallut recommencer le travail. Tl est certain que les assiégés m.irent le feu à une des tours des assiégeants. Le Tasse a étendu cet accident , selon le besoin de sa fable.

Bientôt s'engage le terrible combat de Tancrède et de Clorinde , fiction la plus pathétique qui soit jamais sortie du cerveau d'ui;i poëte. Le lieu de la scène est aisé à trouver. Clorinde ne peut rentrer avec Argant par la porte Dorée ; e'ie est donc sous le temple , dans la vallée de Siloé. Tancrède

la poursuit ; le combat commence ; Clorinde mourante demande le baptême; Tancrède , plus infortuné que sa victime, va puiser de Feau à une source voisine; par cette source le lieu est déterminé :

Poco quindi lontan nel sen del monte Scaturia mormorando un picciol rio.

C'est la fontaine de Siloé, ou plutôt la source de Marie, qui jaillit ainsi du pied de la montagne de Sion.

Je ne sais si la peinture de la sécheresse, dans le treizième chant, n'est pas le morceau du poëme le mieux écrit : le Tasse y marche l'égal d'Homère et de Virgile. Ce morceau, travaillé avec soin, a une fermeté et une pureté de style qui manquent quelquefois aux autres parties de l'ouvrage :

Spenta è del cielo ogni benigna lampa, etc.

« Jamais le soleil ne se lève que couvert de vapeurs san- « glantes, sinistre présage d'un jour malheureux : jamais il « ne se couche, que des taches rougeâtres ne menacent d'un « aussi triste lendemain. Toujours le mal présent est aigri « par l'affi'euse certitude du mal qui doit le suivre.

« Sous les rayons brûlants , la fleur tombe desséchée ; la « feuille pâlit, l'herbe languit altérée ; la terre s'ouvre, et les « sources tarissent. Tout éprouve la colère céleste ; et les nues « stériles, répandues dans les airs, n'y sont plus que des va- K peurs enflammées.

« Le ciel semble une noire fournaise : les yeux ne trouvent « plus où se reposer : le zéphyr se tait, enchaîné dans ses grot- « tes obscures; l'air est immobile : quelquefois seulement la « brûlante haleine d'un vent qui souffle du coté du rivage « maure, l'agite et l'enflamme encore davantage.

« Les ombres de la nuit sont embrasées de la chaleur du « jour : son voile est allumé du feu des comètes , et chargé « d'exhalaisons funestes. 0 terre malheureuse! le ciel te re- «^ fuse sa rosée ; les herbes et les fleurs mourantes attendent « en vain les pleurs de l'aurore.

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«« Le doux sommeil ne vient plus sur les ailes de la nuit « verser ses pavots aux mortels languissants. D'une voix « éteinte, ils implorent ses faveurs et ne peuvent les obtenir. « La soif, le plus cruel de tous les fléaux, consume les chré- « tiens : le tyran de la Judée a infecté toutes les fontaines de « mortels poisons, et leurs eaux funestes ne portent plus que « les maladies et la mort.

« Le Siloé, qui, toujours pur, leur avait offert le trésor de « ses ondes, appauvri maintenant, roule lentement sur des « sables qu'il mouille à peine : quelle ressource, bêlas ! TÉ- « ridan débordé, le Gange, le Nil même, lorsqu'il francbit « ses rives et couvre l'Egypte de ses eaux fécondes, suffiraient « à peine à leurs désirs.

« Dans l'ardeur qui les dévore, leur imagination leur rap- « pelle ces ruisseaux argentés qu'ils ont vus couler au tra- « vers des gazons, ces sources qu'ils ont vues jaillir du sein « d'un rocber et serpenter dans des prairies : ces tableaux « jadis si riants ne servent plus qu'à nourrir leurs regrets et « à redoubler leur désespoir.

« Ces robustes guerriers qui ont vaincu la nature et ses « obstacles ; qui jamais n'ont ployé sous leur pesante armure ; « que n'ont pu dompter le fer ni l'appareil delà mort; faibles « maintenant, sans courage et sans vigueur, pressent la terre « de leur poids inutile : un feu secret circule dans leurs vei- « nés, les mine et les consume.

« Le coursier, jadis si fier, languit auprès d'une berbe aride « et sans saveur; ses pieds cbancellent, sa tête superbe tombe « négligemment penchée ; il ne sent plus l'aiguillon de la « gloire, il ne se souvient plus des palmes qu'il a cueillies : « ces riches dépouilles, dont il était autrefois si orgueilleux, « ne sont plus pour lui qu'un odieux et vil fardeau.

« Le chien fidèle oublie son maître et son asile ; il languit « étendu sur la poussière, et, toujours haletant, il cherche « en vain à calmer le feu dont il est embrasé; l'air lourd et * brûlant pèse sur les poumons qu'il devait rafraîchir. »

Voilà de la grande, de la haute poésie. Cette peinture, si

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bien imitée dans Paul et J'irgbùe, a le double mérite de convenir au ciel de la Judée, et d"être fondée sur l'histoire : les chrétiens éprouvèrent une pareille sécheresse au siège de Jérusalem. Robert nous çn a laissé une description que je ferai connaître aux lecteurs.

Au quatorzième chant, nous chercherons un fleuve qui coule auprès d'Ascalon, et au fond duquel demeure Termite qui révéla à Ubalde et au chevalier danois les destinées de Renaud. Ce fleuve est le torrent d'Ascalon, ou un autre torrent plus au nord, qui n'a été connu qu'au temps des croisades, comme le témoigne d'Anville.

Quanta la navigation des deux chevaliers, l'ordre géographique y est merveilleusement suivi. Partant d"un port entre Jaffa 8t Ascalon, et dtscendant vers TÉg^pte, ils durent voir successivement Ascalon, Gaza, Raphia et Damiette. Le poète marque la route au couchant, quoiqu'elle fût d'abord au midi ; mais il ne pouvait entrer dans ce détail. En dernier résultat, je vois que tous les poètes épiques ont été des hommes trèsinstruits; surtout ils étaient nourris des ouvrages de ceux qui les avaient précédés dans la carrière de l'épopée : Virgile traduit Homère ; le Tasse imite à chaque stance quelque passage d'Homère, de Virgile, de Lucain, de Stace ; Milton prend partout, et joint à ses propres trésors les trésors de ses devanciers.

Le seizième chant, qui renferme la peinture des jardins d'Armide, ne fournit rien à notre sujet. Au dix-septième chant nous trouvons la description de Gaza, et le dénombrement de l'armée égv-ptienne : sujet épique traité de main de maître, et où le Tasse montre une connaissance parfaite de la géographie et de l'histoire. Lorsque je passai de Jaffa à Alexandrie, notre saïque descendit jusqu'en face de Gaza, dont la ^'ue me rappela ces vers de la Jérusalem :

« Aux frontières de la Palestine , sur le chemin qui conduit • à Péluse, Gaza voit au pied de ses murs expirer la mer et « son courroux : autour d'elle s'étendent d'immenses solitudes « et des sables arides. Le vent qui règne sur les flots exerce

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« aussi son empire sur cette mobile arène; et le voyageur voit « sa route incertaine flotter et se perdre au gré des tempêtes. »

Le dernier assaut, au dix-neuvième chant, est absolument conforme à l'histoire. Godefroy fit attaquer la ville par trois endroits. Le vieux comte de Toulouse battit les murailles entre le couchant et le midi, en face du château de la ville, près de la porte de Jaffa. Godefroy força au nord la porte d'Éphraïm. Tancrède s'attacha à la tour angulaire, qui prit dans la suite le nom de tour de Tancrède.

Le Tasse suit pareillement les chroniques dans les circonstances et le résultat de l'assaut. Ismen, accompagné de deux sorcières, est tué par une pierre lancée d'une machine : deux magiciennes furent en effet écrasées sur le mur à la prise de Jérusalem. Godefroy lève les yeux, et voit les guerriers célestes qui combattent pour lui de toutes parts. C'est une belle imitation d'Homère et de Virgile, mais c'est encore une tradition du temps des croisades : « Les morts y entrèrent avec « les vivants, dit le père INau; car plusieurs des illustres croi- « ses qui étaient morts en diverses occasions devant qued'ar- « river, et entre autres Adhémar, ce vertueux et zélé évêque «« du Puy en Auvergne, y parurent sur les murailles, comme « s'il eût manqué à la gloire qu'ils possédaient dans la .Téru- « salem céleste, celle de visiter la terrestre, et d'adorer le Fils « de Dieu dans le trône de ses ignominies et de ses souffran- « ces, comme ils l'adoraient dans celui de sa majesté et de sa « puissance. »

La ville fut prise, ainsi que le raconte le poète, au moyen de ponts qui s'élançaient des machines et s'abattaient sur les remparts. Godefroy et Gaston de Foix avaient donné le plan de ces machines, construites par des matelots pisans et génois. Ainsi dans cet assaut, où le Tasse a déployé l'ardeur de son génie chevaleresque, tout est vrai, hors ce qui regarde Renaud : comme ce héros est de pure invention, ses actions doivent être imaginaires. Il n'y avait point de guerrier appelé Renaud d'Esté au siège de Jérusalem : le premier chrétien qui s'élança sur les murs ne fut point un chevalier du nom de

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Renaud, mais l'Étolde, gentilhomme flamand de la suite de Godefroy. 11 fut suivi de Guicher et de Godefroy lui-même. La stauce où le Tasse peint Fetendard de la croix ombrageant les tours de Jérusalem déli\Tée est sublime :

« L'étendard triomphant se déploie dans les airs : les vents « respectueux soufflent plus mollement; le soleil plus serein « le dore de ses rayons : les ti-aits et les flèches se détournent « ou reculent à son aspect. Sion et la colline semblent s'in- « cliner , et lui offrir l'hommage de leur joie. »

Tous les historiens des croisades parlent de la piété de Godefroy, delà générosité de Tancrède, de la justice et de la prudence du comte de Saint-Gilles ; Anne Comnène elle-même fait l'éloge de ce dernier : le poète nous a donc peint les héros que nous connaissons. Quand U invente des caractères, il est du moins fidèle aux mœurs. Argant est le véritable mameluck ,

L'altro è Circasso Argante, uom che straniero...

« L'autre, c'est Argant le Circassien : aventurier inconnu « à la cour d'Égj-pte, il s'y est assis au rang des satrapes. Sa « valeur l'a porté aux premiers honneurs de la guerre. Impa- « tient, inexorable, farouche, infatigable, invincible dans les « combats, contempteur de tous les dieux, son épée est sa « raison et sa loi. »

Soliman est un vrai sultan des premiers temps de l'empire turc. Le poète, qui ne néglige aucun souvenir, fait du sultan de Mcée un des ancêtres du grand Saladin; et Ton voit qu'il a eu l'intention de peindre Saladin lui-même sous les traits de son aïeul. Si jamais l'ouvrage de dom Berthereau voyait le jour, on connaîtrait mieux les héros musulmans de la Jérusalem. Dom Berthereau avait traduit les auteurs arabes qui se sont occupés de l'histoire des croisés. Cette précieuse traduction devait faire partie de la collection des historiens de France.

Je ne saurais guère assigner le lieu où le féroce Argant est tué par le généreux Tancrède ; mais il le faut chercher dans

les vallées, entre le couchant et le septentrion. On ne le peut placer à l'orient de la tour angulaire qu'assiégeait Tancrède ; car alors Herininie n'eût pas rencontré le héros blessé, lorsqu'elle revenait de Gaza avec Vafrin.

Quant à la dernière action du poëme , qui , selon la vérité , se passa près d'Ascalon, le Tasse, avec un jugement exquis, l'a transportée sous les murs de Jérusalem. Dans l'histoire , cette action est très-peu de chose ; dans le poème , c'est une bataille supérieure à celles de Virgile, et égale aux plus grands combats d'Homère.

Je vais maintenant donner le siège de Jérusalem , tiré de nos vieilles chroniques : les lecteurs pourront comparer le poëme et l'histoire.

Le moine Robert est de tous les historiens des croisades celui qu'on cite le plus souvent. L'Anonyme de la collection Gesta Dei per Francos est plus ancien; mais son récit est trop sec. Guillaume de Tyr pèche par le défaut contraire. Il faut donc s'arrêter au moine' Robert : sa latinité est affectée, il copie les tours des poètes; mais, par cette raison même , au milieu de ses jeux de mots et de ses pointes ' , il est moins barbare que ses contemporains ; il a d'ailleurs une certaine critique et une imagination brillante.

« L'armée se rangea dans cet ordre autour de Jérusalem : « le comte de Flandre et le comte de Normandie déployè- « rent leurs tentes du côté du septentrion , non [loin de l'é- « glise bâtie sur le lieu où saint Etienne , premier martyr, « fut lapidé '; Godefroy et Tancrèdese placèrent à l'occident; « le comte de Saint-Gilles campa au midi , sur la montagne « de Sion ^ , autour de l'église de Marie , mère du Sauveur,

' Papa Urbanus urbano sermone peroravit, etc.; Fallis speciosa et spatiosa, etc. ; c*est le goût du temps. Nos vieilles hymnes sont remplies de ces jeux de mots : Quo carne carras condilor^ etc.

2 Le texte porte: Juxta ecciesiam sancti Stephani prolomartyris , etc. J'ai traduit non loin, parce que cette église n'est point au septentrion, mais à l'orient de Jérusalem ; et tous les autres historiens des croisades disent que les comtes de Normandie et de Flandre se placèrent entre l'o* rient et le septentrion.

^ Le texte porte : ScUicet in monte Sion, Cela prouve que la Jérusalem

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« autrefois la maison où le Seigneur fit la cène avec ses dis- « ciples. Les tentes ainsi disposées, tandis que les troupes , « fatiguées de la route , se reposaient , et construisaient les u machines propres au combat , Raymond Pilet » , Raymond a de Turenne, sortirent du camp avec plusieurs autres pour * visiter les lieux voisins , dans la crainte que les ennemis « ne vinssent les surprendre avant que les croisés fussent n préparés. Ils rencontrèrent sur leur roule trois cents Ara- « bes; ils en tuèrent plusieurs, et leur prirenMrente che- ^ vaux. Le second jour de la troisième semaine, 13 juin « 1099, les Français attaquèrent Jérusalem; mais ils ne pua rent la prendre ce jour-là. Cependant leur travail ne fut a pas infructueux; ils renversèrent l'avant-mur, et appliquè- " rent les échelles au mur principal. S'ils en avaient eu une tf assez grande quantité , ce premier effort eût été le dernier. « Ceux qui montèrent sur les échelles combattirent long- « temps l'ennemi à coups d'épée et de javelot. Beaucoup des « nôtres succombèrent dans cet assaut; mais la perte fut « plus considérable du coté des Sarrasins. La nuit mit fin à n l'action, et donna du repos aux deux partis. Toutefois Ti- « nutilité de ce premier effort occasionna à notre armée un » long travail et beaucoup de peine ; car nos troupes demeu- « rèrentsans pain pendant l'espace de dix jours, jusqu'à ce (' que nos vaisseaiLx fussent arrivés au port de Jaffa. En cuti tre , elles souffrirent excessivement de la soif; la fontaine X de Siloé , qui est au pied de la montagne de Sion , pouvait ff à peine fournir de Teau aux hommes , et Ton était obligé / de mener boire les chevaux et les autres animaux à six « milles du camp , et de les faire accompagner par une nom-

« breuse escorte

« Cependant la flotte arrivée à Jaffa procura des vivres aux « assiégeants , mais ils ne souffrirent pas moins de la soif;

rebâtie par Adrien n'enveloppait pas la montagne de Sion dans son entier, et que le local de la ville était absolument lel qu'on le voit aujour^ d'hui.

' Piletiis; on lit ailleurs Pilitui et Pelez.

« elle fut si grande durant le siège , que les soldats creu- « saient la terre, et pressaient les mottes humides contre leur « bouche ; ils léchaient aussi les pierres mouillées de rosée ; « ils buvaient une eau fétide qui avait séjourné dans des « peaux fraîches de buffles et de divers animaux ; plusieurs « s'abstenaient de manger, espérant tempérer la soif par la

« faim

« Pendant ce tem^s-là les généraux faisaient apporter de « fort loin de grosses pièces de bois pour construire des ma- « chines et des tours. Lorsque ces tours furent achevées, « Godefroy plaça la sienne à l'orient de la ville ; le comte de « Saint-Gilles en établit une autre toute semblable au midi. « Les dispositions ainsi faites, le cinquième jour de la se- « maine , les croisés jeûnèrent , et distribuèrent des aumônes « aux pauvTes ; le sixième jour, qui était le douzième de juil- « let , l'aurore se leva brillante ; les guerriers d'élite montè- « rent dans les tours , et dressèrent les échelles contre les « murs de Jérusalem. Les enfants illégitimes de la ville sainte « s'étonnèrent et fi'émirent ' , en se voyant assiégés par une « si grande multitude. ]Mais, comme ils étaient de tous « côtés menacés de leur dernière heure , que la mort était « suspendue sur leurs têtes, certains de succomber, ils ne a songèrent plus qu'à vendre cher le reste de leur vie. Ce- « pendant Godefroy st^ montrait sur le haut de sa tour, non « comme un fantassin , mais comme un archer. Le Seigneur « dirigeait sa main dans le combat; et toutes les flèches « qu'elle lançait perçaient l'ennemi de part en part. Auprès « de ce guerrier étaient Baudouin et Eustache ses frères , de « même que deux lions auprès d'un lion : ils recevaient* « les coups terribles des pierres et des dards , et les ren- « voyaient avec usure à l'ennemi.

' Stupent et contremiscunt ad iiUerini cives tirbis eximiœ. L'expression est belle et vraie; car non-seulement les Sarrasins étaient, en leur qualité d'étrangers, des citoyens adultères, des enfants impurs de Je rusalem, mais ils pouvaient encore s'apiieler adulterini, à cause de leur mère Agar , et relativement à la postérité légitime d'Israël par Sara.

« Tandis que l'on combattait ainsi sur les murs de la « ville , on faisait une procession autour de ces mêmes murs, « avec les croix, les reliques et les autels sacrés ^ L'avan- « tage demeura incertain pendant une partie du jour; mais, « à l'heure où le Sauveui- du monde rendit l'esprit, un « guerrier nommé rÉtolde, qui combattait dans la tour de « Godefroy, saute le premier sur les remparts de la ville : « Guicher le suit, ce Guicher qui avait terrassé un lion; « Godefroy s'élance le tioisième, et tous les autres che- « valiers se précipitent sur les pas de leur chef. Alors les « arcs et les flèches sont abandonnés; on saisit l'épée. A « cette NTie , les ennemis désertent les murailles , et se jet- « tent en bas dans la ville; les soldats du Christ les pour- « suivent avec de grands cris.

« Le comte de Saint-Gilles , qui de son côté faisait des « efforts pour approcher ses machines de la ville , entendit « ces clameurs. Pourquoi, dit-il à ses soldats , demeurons- « nous ici? Les Français sont maîtres de Jérusalem; ils la « font retentir de leurs voix et de leurs coups. Alors il s'a- " vance promptement vers la porte qui est auprès du châ- « teau de David ; il appelle ceux qui étaient dans ce châ- K teau, et les somme de se rendre. Aussitôt que l'émir eut « reconnu le comte de Saint-Gilles , il lui ouvrit la porte , « et se confia à la foi de ce vénérable guerrier.

« ]\lais Godefroy avec les Français s'efforçait de venger « le sang chrétien répandu dans l'enceinte de Jérusalem , « et voulait punir les infidèles des outrages qu'ils avaient « fait souffrir aux pèlerins. Jamais dans aucun combat il ne « parut aussi temble, pas même lorsqu'il combattit le géant % « sur le pont d'Antioche ; Guicher et plusieurs milliers de « gueiTiers choisis fendaient les Sarrasins depuis la tête « jusqu'à la ceinture , ou les coupaient par le milieu du

' Sacra alturia. Ceci a l'air de ne pouvoir se dire que d'une cérémonie païenne; mais il y avait apparemment dans le camp des chrétiens des autels portatifs.

' C'était un Sarrasin d'une taille gigantesque , que Godefroy fendit en deux d'un seul coup d'épée.sur le pont d'Antioche.

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« corps. Nul de nos soldats ne se montrait timide, car per- *t sonne ne résistait \ Les ennemis ne cherchaient qu'à fuir, «' mais la fuite pour eux était impossible ; en se précipitant « en foule, ils s'embarrassaient les uns les autres. Le petit « nombre qui parvint à s'échapper s'enferma dans le tem- « pie de Salomon, et s'y défendit assez longtemps. Comme « le jour commençait à baisser , nos soldats envahirent le K temple; pleins de fureur, ils massacrèrent tous ceux qui « s'y trouvèrent. Le carnage fut tel , que les cadavres muti- « lés étaient entraînés par les flots de sang jusque dans le « parvis ; les mains et les bras coupés flottaient sur ce sang , « et allaient s'unir à des corps auxquels ils n'avaient point « appartenu. »

En achevant de décrire les lieux célébrés par le Tasse, je me trouve heureux d'avoir pu rendre le premier à un poète immortel le même honneur que d'autres avant moi ont rendu à Homère et à Virgile. Quiconque est sensible à la beauté, à l'art , à l'intérêt d'une composition poétique , à la richesse des détails , à la vérité des caractères , à la générosité des sentiments , doit faire de la Jérusalem délivrée sa lecture favorite. C'est surtout le poème des soldats : il respire la valeur et la gloire; et, comme je l'ai dit dans les Martyrs ^ il semble écrit au milieu des camps sur un bouclier.

Je passai environ cinq heures à examiner le théâtre des combats du Tasse. Ce théâtre n'occupe guère plus d'une demi-lieue de terrain , et le poète a si bien marqué les divers lieux de son action , qu'il ne faut qu'un coup d'œil pour les reconnaître.

Comme nous rentrions dans la ville par la vallée de Josaphat , nous rencontrâmes la cavalerie du pacha qui revenait de son expédition. On ne se peut figurer l'air de triomphe et de joie de cette troupe , victorieuse des moutons, des chèvres , des ânes et des chevaux de quelques pauvres Arabes du Jourdain.

' La réflexion est singulière,

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C'est ici le lieu de parler du gouvernement de Jérusalem.

Il y a d'abord :

l°Un mosalam ou sangiachey , commandant pour le militaire ;

2° Un moula-cady ou ministre de la police;

3° Un moufty i chef des santons et des gens de loi;

(Quand ce mouft}'est un fanatique, ou un méchant homme, comme celui qui se trouvait à Jérusalem de mon temps , c'est de toutes les autorités la plus t^Tannique pour les chrétiens.)

4° Un mouteleny ou douanier de la mosquée de Salomon ;

5"* Un sousbachi ou prévôt de la ville.

Ces tjTans subalternes relèvent tous, à Texception du mouft\' , d'un premier tyran ; et ce premier tyran est le pacha de Damas.

Jérusalem est attachée , on ne sait pourquoi , au pachalic de Damas ; si ce n'est à cause du système destructeur que les Turcs suivent naturellement et comme par instinct. Séparée de Damas par des montagnes , plus encore par les Arabes qui infestent les déserts , Jérusalem ne peut pas porter toujours ses plaintes au pacha lorsque des gouverneurs l'oppriment. Il serait plus simple qu'elle dépendît du pachalic d'Acre, qui se trouve dans le voisinage ; les Francs et les Pères latins se mettraient sous la protection des consuls qui résident dans les ports de S}Tie; les Grecs et les Turcs pourraient faire entendre leur voix. Mais c'est précisément ce qu'on cherche à éviter ; on veut un esclavage muet, et non pas d'insolents opprimés qui oseraient dire qu'on les écrase.

Jérusalem est donc livrée à un gouverneur presque indépendant : il peut faire impunément le mal qu'il lui plaît, sauf à en compter ensuite avec le pacha. On sait que tout supérieur en Turquie a le droit de déléguer ses pouvoirs à un inférieur ; et ses pouvoirs s'étendent toujours sur la propriété et la vie. Pour quelques bourses, un janissaire devient un petit aga ; et cet aga , selon son bon plaisir , peut vous tuer ou vous permettre de racheter votre tête. Les bour-

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reaux se nmltiplieiit ainsi dans tous les villages de la Judée. La seule chose qu'on entende dans ce pays , la seule justice dont il soit question, c'est : Il payera dix, vingt, trente bourses; on lui donnera cinq cents coups de bâton; on lui coupera la tête. Un acte d'injustice force à une injustice plus grande. Si Ton dépouille un paysan, on se met dans la nécessité de dépouiller son voisin ; car, pour échapper à Thypocrite intégrité du pacha, il faut avoir, par un second crime, de quoi payer l'impunité du premier.

On croit peut-être que le pacha , en parcourant son gouvernement , porte remède à ces maux , et venge les peuples : le pacha est lui-même le plus grand iléau des habitants de Jérusalem. On redoute son arrivée comme celle d'un chef ennemi : on ferme les boutiques; on se cache dans des. souterrains ; on feint d'être mourant sur sa natte , ou l'on fuit dans la montagne.

Je puis attester la vérité de ces faits , puisque je me suis trouvé à Jérusalem au moment de l'arrivée du pacha. Abdallah est d'une avarice sordide , comme presque tous les musulmans : en sa qualité de chef de la caravane de la Mecque, et sous prétexte d'avoir de l'argent pour mieux protéger les pèlerins , il se croit en droit de. multiplier les exactions. Il n'y a point de moyens qu'il n'invente. Un de ceux qu'il emploie le plus souvent, c'est de fixer un maximum fort bas pour les comestibles. Le peuple crie à la merveille, mais les marchands ferment leurs boutiques. La disette commence; le pacha fait traiter secrètement avec les marchands ; il leur donne , pour un certain nombre de bourses , la permission de vendre au taux qu'ils voudront. Les marchands cherchent à retrouver l'argent qu'ils ont donné au pacha : ils portent les denrées à un prix extraordinaire ; et le peuple , mourant de faim une seconde fois, est obligé, pour vi\Te, de se dépouiller de son dernier vêtement.

J'ai vu ce même Abdallah commettre une vexation plus ingénieuse encore. J'ai dit qu'il avait envoyé sa cavalerie piller des Arabes cultivateurs , de l'autre côté du Jourdain. Ces

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bonnes gens , qui avaient payé le miri , et qui ne se croyaient point eu guerre , furent surpris au milieu de leurs tentes et de leurs troupeaux. On leur vola deux mille deux cents chè- \Tes et moutons , quati'e- vingt-quatorze veaux , mille ânes et six juments de première race : les chameaux seuls échappèrent ' ; un sheik les appela de loin , et ils le suivirent : ces fidèles enfants du désert allèrent porter leur lait à leurs maîtres dans la montagne , comme s'ils avaient deviné que ces maîtres n'avaient plus d'autre nourriture.

Un Européen ne pouiTait guère imaginer ce que le pacha fit de ce butin. 11 mit à chaque animal un prix excédant deux fois sa valeur. 11 estima chaque chèvTe et chaque mouton à vingt piastres , chaque veau à quatre-vingts. On envoya les bétes ainsi taxées aux bouchers, aux différents particuliers de Jérusalem , et aux chefs des villages voisins ; il fallait les prendre et les payer, sous peine de mort. J'avoue que si je n'avais pas va de mes yeux cette double iniquité, elle me paraîtrait tout à fait incroyable. Quant aux ânes et aux chevaux, ils demeurèrent aux cavaliers ; car, parune singulière convention entre ces voleurs , les animaux à pied fourchu appartiennent au pacha dans les épaves, et toutes les autres bêtes sont le partage des soldats.

Après avoir épuisé Jérusalem, le pacha se retire. Mais, afin de ne pas payer les gardes de la ville , et pour augmenter l'escorte de la caravane de la Mecque , il emmène avec lui les soldats. Le gouverneur reste seul avec une douzaine de sbires , qui ne peuvent suffire à la police intérieure , encore moins à celle du pays. L'année qui précéda celle de mon voyage, il fut obligé de se cacher lui-même dans sa maison, pour échapper à des bandes de voleurs qui passaient par-dessus les murs de Jérusalem , et qui furent au moment de piller la ville.

A peine le pacha a-t-il disparu , qu'un autre mal , suite de son oppression, conmience. Les villages dévastés se soulè-

' On en prit cependant viugt-six.

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