‹ Itinéraire de Paris à JérusalemChapitre 8 sur 63 · VOYAGE D'EGYPTE · texte numérisé non relu

VOYAGE D'EGYPTE

Je me trouvai fort embarrassé à mon retour à Jaffa : il n'y avait pas un seul vaisseau dans le port. Je flottais entre le dessein d'aller m'embarquer à Saint-Jean d'Acre , et celui de me rendre en Ég}-pte parterre. J'aurais beaucoup mieux ainîé exécuter ce dernier projet, mais il était impraticable. Gnq

partis armés se disputaient alors les bords du Nil : Ibraïm- Bey dans la haute Egypte, deux autres petits beys indépen dants, le pacha de la Porte au Caire, une troupe d'Albanais révoltés, El-Fy-Bey dans la basse Egypte. Ces différents partis infestaient les chemins ; et les Arabes, profitant delà confusion, achevaient de fermer tous les passages.

La Providence vint à mon secours. Le surlendemain de mon arrivée à Jaffa, comme je me préparais à partir pour Saint- Jean d'Acre, on vit entrer dans le port une saïque. Cette saïque de l'échelle de Tripoli de Syrie était sur son lest, et s'enquérait d'un chargement. Les Pères envoyèrent chercher le capitaine : il consentit à me porter à Alexandrie , et nous eûmes bientôt conclu notre traité. J'ai conservé ce petit traité, écrit en arabe. M. Langlès, si connu par son érudition dans les langues orientales, l'a jugé digne d'être mis sous les yeux des savants, à cause de plusieurs singularités. Il a eu la complaisance de le traduire lui-même, et j'ai fait graver l'original :

LUI (Dieu.)

'• Le but de cet écrit et le motif qui l'a fait tracer est que, le jour et « la date désignés ci-après ' , nous soussignés avons loué notre bàti- « nient au porteur de ce traité , le signor Francesko ( François ) , pour « aller de l'échelle d'Yâfâ à Alexandrie , à condition qu'il n'entrera f( dans aucun autre port, et qu'il ira droit à Alexandrie, à moins qu'il " ne soit forcé par le mauvais temps de surgir dans quelque échelle. « Le nolis de ce bâtiment est de quatre cent quatre-vingts cjhrouch « (piastres) au lion, lesquels valent chacun quarante pârah '. Il est

' Le jour et la date, c'est-à-dire Tannée, yeoùm, oui, tûrihh, ont été o\ibliés. Outre cette omission, nous avons remarqué plusieurs fautes d'orthographe assez graves, dont on trouvera la rectification au bas du fac-siniile de l'original arabe.

( IS'ote de M. Langlès. )

^ Quoiciu'on ait employé ici le mot anhe fadhd ha h, qui signifie proprement de l'argent, ce mot désigne ici la très-petite pièce de moiniaie connue en Egypte sous le nom de pârah ou meydyn , évaluée à 8 deniers | dans ['Annuaire de la république française ,^uh\\é au Caive en l'an ix. Suivant le même ouvrage , page 60, la piastre turque, le ghrouchde 40 pârah, vaut I hv. 8 sous 6 deniers f.

{ ISoic de M. Langlès. )

DE PARIS A JERUSALEM. It7

K aussi convenu entre eux que le nolis susdit ne sera acquitté que. « lorsqu'ils seront entrés à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux , « et cela devant les témoins soussignés. Témoins :

" Le seid ( le sieur ) Mousthafa êl Bâbâ ; le seid Hhocéin Chetmâ

« Le reis ( patron ) Hhannâ Demitry ( Jean Démétrius ) , de Tripoli « de Syrie, affirme la vérité du contenu de cet écrit.

« Le reis ( patron ) Hliannà a touché, sur le montant du nolis cia dessus énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouch au lion ; « le reste , c'est-à-dire les trois cents autres ghrouch , lui seront payés « à Alexandrie; et comme ils servent d'assurance pour le susdit bâ- « timent depuis Yàfà jusqu'à Alexandrie, ils restent dans la bourse du « signor Francesko , pour cette seule raison. Il est convenu , en outre , « que le patron leur fournira, à un jus:e prix, de l'eau , du feu pour « faire la cuisine , et du sel , ainsi que toutes les provisions dont ils ce pourraient manquer, et les vivres. »

Ce ne fut pas sans un véritable regret que je quittai mes vénérables hôtesle 16 octobre. Un des Pères me donna des lettres de recommandation pour TEspagne ; car mon projet était, après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de l'Alhambra. Ainsi ces religieux, qui restaient exposés à tous les outrages, songeaient encore à m'ètre utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.

Avant de quitter Jaffa, j'écrivis à M. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean d'Acre, la lettre suivante :

t Jaffa, ce 16 octobre <806.

M Monsieur , « J'ai l'honneur de vous envoyer la lettre de recommandation que « M. l'ambassadeur de France à Constantinople m'avait remise pour « vous. La saison étant déjà très-avancée , et mes affaires me rappe* «'. lant dans notr? commune patrie, je me vois forcé de partir pour « Alexandrie. Je perds à regret l'occasion de faire votre connaissance, e J'ai visité Jérusalem ; j'ai été témoin des vexations que le pacha de . « Damas fait éprouver aux religieux de terre sainte. Je leur ai con- « seillé, comme vous, la résistance. Malheureusement ils ont connu et trop tard tout l'intérêt que l'empereur prend à leur sort. Ils ont « donc encore cédé en partie aux demandes d'Abdallah : il faut espé- « rer qu'ils auront plus de fermeté l'année prochaine. D'ailleurs, jj

<t m'a paru qu'ils n'avaient manqué cette année ni de prudence ni de « courage.

« Vous trouverez, monsieur, deux autres lettres jointes à la lettre « de M. l'ambassadeur : l'une m'a élé remise par M. Dubois , négo- « ciant : je tiens l'autre du drogman de M. Yial , consul de France à « Modon.

« J'ose prendre encore, monsieur, la liberté de vous recommander « M. D..., que j'ai vu ici. On m'a dit qu'il était lionnête homme, « pauvre et malheureux : ce sont là trois grands titres à la protection " de la France.

« Agréez, monsieur, je vous i)rie, etc.

« F. A. DE Cn, »

Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m'embarquai le 16, à huit heures du soir. La mer était grosse , et le vent peu favorable. Je restai sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa. J'avoue que j'éprouvais un certain sentiment de plaisir, en pensant que je venais d'accomplir un pèlerinage que j'avais médité depuis si longtemps. J'espérais mettre bientôt à fin cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j'avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce; que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant.

Je me retirai dans la chambre du capitaine, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa, et que j'eus salué pour la dernière fois les rivage» de la terre sainte; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous découvrîmes encore la côte en face de Gaza, car le capitaine avait fait route au midi. L'aurore nous amena une forte brise de l'orient, la mer devint belle, et nous mîmes le cap à l'ouest. Ainsi je suivais absolument le chemin qu Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau n'était guère plus

grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j'étais conduit par la Fortune. ]\Ia navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours, et jamais je nai fait sur les flots une course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer brillante. On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq hommes composaient l'équipage de la saïque, y compris le capitaine ; gens moins gais que mes Grecs de l'île de Tino, mais en apparence plus habiles. Des vivres frais, des grenades excellentes, du vin de Chypre, du café de la meilleure qualité, nous tenaient dans l'abondance et dans la joie. L'excès de ma prospérité aurait dû me causer des alarmes; mais, quand j'aurais eu l'anneau de Polycrate, je me serais bien gardé de le jeter dans la mer, à cause du maudit esturgeon.

Il y a dans la vie du marin quelque chose d'aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l'orage, ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveillée l'imagination du navigateur. Il est lui-même, dans ses destinées, l'image de Thomme ici-bas , toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles; cherchant des îles enchantées où il n'arrive presque jamais, et dans lesquelles il s'ennuie s'il y touche; ne parlant que de repos, et n'aimant que les tempêtes; périssant au milieu d'un naufrage, ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir sui\Te le vaisseau.

^"ous traversâmes le 17 et le 18 le golfe de Damiette : cette ville remplace à peu près l'ancienne Peluse. Quand un pays offi'e de grands et de nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l'accablent, s'attache à un seul événement, c'est ce qui m'arriva eu passant le golfe de Peluse : je commençai par remonter eu pensée jusqu'aux premiers Pharaons, et je finis par ne pouvoir plus songer qu'à la mort de Pompée ; c'est, selon moi, le plus'beau morceau de Plutarque et d'Amyotson traducteur (11 ).

Le 19 à midi, après avoir été deux jours sans voir la terre,

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nous aperçûmes un promontoire assez élevé, appelé le cap Briilos, et formant la pointe la plus septentrionale du Delta. J'ai déjà remarqué, au sujet du Granique, que l'illusion des noms est une chose prodigieuse : le cap Brûlos ne me présentait qu'un petit monceau de sable; mais c'était l'extrémité de ce quatrième continent, le seul qui me restât à connaître ; c'était un coin de cette Egypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois : je n'en pouvais détacher les yeux.

Le soir même, nous eûmes, comme disent les marins, connaissance de quelques palmiers qui se montraient dans le sudouest, et qui paraissaient sortir de la mer; on ne voyait point le sol qui les portait. Au sud, on remarquait une masse noirâtre et confuse , accompagnée de quelques arbres isolés : c'étaient les ruines d'un village, triste enseigne des destinées de l'Egypte.

Le 20, à cinq heures du matin, j'aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une barre d'écume, et de l'autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille. Le capitaine vint me frapper sur l'épaule, et me dit en langue franque : « l'Silol » Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses, dont je voulus boire, et que je trouvai salées. Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l'emplacement de Rosette; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes des Florides : l'aspect en était tout différent de celui des cotes de la Grèce et de la Syrie, et rappelait l'effet d'un horizon sous les tropiques.

A dix heures nous découvrîmes enfin, au-dessous de la cime des palmiers, une ligne de sable qui se prolongeait à l'ouest jusqu'au promontoire d'Aboukir, devant lequel il nous fallait passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l'embouchure du ISil, à Rosette, et nous allions traverser le Bogâz. L'eau du fleuve était dans cet endroit d'un rouge tirant sur le violet, de la couleur d'une bruyère en automne : le IN^il , dont la crue était finie, commençait à baisser depuis quelque temps. Une vingtaine

DE PABIS A JERUSALEM. 121

(le gerbes ou bateaux d'Alexandrie se tenaient à l'ancre dans le Bogàz, attendant un vent favorable pour francliir la barre et remonter à Rosette.

En cinglant toujours à l'ouest, nous parvînmes à l'extrémité du dégorgement de cette immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondaient point ; elles étaient distinctes, séparées ; elles écumaient en se rencontrant, et semblaient se servir mutuellement de rivages '.

A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre gauche, changea d'aspect. Les palmiers paraissaient alignés sur la rive, comme ces avenues dont les châteaux de France sont décorés : la nature se plaît ainsi à rappeler les idées de la civilisation dans le pays où cette civilisation prit naissance, et où régnent aujourd'hui lïgnorance et la barbarie. Après avoir doublé la pointe d'Aboukir, nous fûmes peu a peu abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d'Alexandrie. Il était onze heures du soir quand nous jetâmes l'ancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point des cendre à terre, et j'attendis le jour sur le pont de notre saïque.

J'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions. J'entrevoyais à ma droite des vaisseaux, et le château qui remplace la tour du Phare; à ma gauche, l'horizon me semblait borné par des collines, des ruines et des obéhsques , que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s'étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses : on ne voyait à terre qu'une seule lumière, et l'on n'entendait aucun bruit. C'était là pourtant cette Alexandrie, rivale de ^Memphis et de Thèbes, qui compta trois millions dhabitants, qui fut le sanctuaire des Muses, et que les bruyantes orgies d'Antoine et de Cléopàtre faisaient retentir dans les ténèbres. ^lais en vain je prêtais l'oreille, un talisman fatal plongeait dans le si-

' Voyez pour la description de l'Egypte tout le onzième livre des Martyrs.

lence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c'est le despotisme qui éteint toute joie, et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourrait-il s'élever d'une ville dont un tiers au moins est abandonné, dont l'autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce de tronc palpitant qui n'a pas même la force de secouer ses chaînes entre des ruines et des tombeaux?

Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saïque me porta à terre, et je me fis conduire chez M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu'à présent j'ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnaissance que je leur dois; ici j'irai plus loin, et je dirai que j'ai contracté avec M. Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti, militaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec cette simplicité qui caractérise le soldat, et cette chaleur qui tient à l'influence d'un heureux soleil. Je ne sais si, dans le désert où il habite, cet écrit lui tombera entre les mains; je le désire, afin qu'il apprenne que le temps n'affaiblit point chez moi les sentiments; que je n'ai point oublié l'attendrissement qu'il me montra lorsqu'il me dit adieu au rivage : attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les marques avec une main mutilée au service de son pays ! Je n'ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune; mais si j'en avais, je ne les emploierais pour personne avec plus de plaisir que pour .INI. Drovetti.

On ne s'attend point sans doute à me voir décrire TÉgypte : j'ai parlé avec quelque étendue des ruines d'Athènes, parce qu'après tout, elles ne sont bien connues que des amateurs des arts; je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem était l'objet principal de mon voyage. ^Nlais que dirais-je de rÉg}'pte? Qui ne l'a point vue aujourd'hui? Le Foijage de i\L de Volney en Egypte est un véritable chef-d'œu^Te dans tout ce qui n'est pas érudition : l'érudition a été épuisée par Sicard, ISorden, Pococke, Shaw, Mebuhr et quelques autres; les dessins de M. Denou et les

grands tableaux de l'Institut d'Egypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Thèbes et de Mempliis; enfin, j'ai moi-même dit ailleurs tout ce que j'avais à dire sur l'Egypte. Le livre des Martyrs où j'ai parlé de cette vieille terre est plus complet touchant l'antiquité que les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à sui\Te, sans m'arrêter, les simples dates de mon journal.

]\[. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, bâtie presque au bord de la mer, sur le port marchand. Puisque j'étais en Egypte, je ne pouvais pas en sortir sans avoir au moins vu le Ml et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtiment autrichien pour Tunis, tandis que j'irais contempler le prodige d'un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deux Français très-distingués, attachés à la légation de M. de Lesseps, qui devait, je crois, prendre alors le consulat général de l"Ég}pte, et qui, si je ne me trompe, est resté depuis à Livourne : leur intention étant aussi d'aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe, où nous nous embarquâmes le 23 pour Piosette. M. Drovetti garda Julien, qui avait la fiè\Te, et me donna un janissake : je renvoyai Jean à Constantinople , sur un vaisseau grec^ qui se préparait à faire voile.

>'ous partîmes le soir d'Alexandrie, et nous arrivâmes dans la nuit au Bogâz de Rosette. Kous traversâmes la barre sans accident. Au lever du jour nous nous trouvâmes à l'entrée du fleuve : nous abordâmes le cap, à notre droite. Le Ml était dans toute sa beauté; il coulait à plein bord, sans couvrir ses rives; il laissait vou-, le long de son cours, des plaines verdoyantes de riz , plantées de palmiers isolés qui représentaient des colonnes et des portiques. Isous nous rembarquâmes, et nous touchâmies bientôt à Pvosette : ce fut alors que j'eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu'un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n'est point de beau pays sans l'indépendance ; le ciel le plus serein est odieux, si l'on est enchaîné sur la terre. Je ne trou-

vais dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : je voyais les restes des monuments ' d'une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil ; je songeais en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d'un si brillant soleil; avec cette différence que les chevaliers, malheureux à la journée de IMassoure, furent vengés par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique je fusse charmé de rencontrer une grande rivière et une fraîche verdure, je ne fus pas trèsétonné , car c'étaient absolument là mes fleuves de la Louisiane et mes savanes américaines : j'aurais désiré retrouver aussi les forêts où je plaçai les premières illusions de ma vie.

jM. de Saint-Marcel , consul de France à Rosette , nous reçut avec une grande politesse : M. Gaffe, négociant français, et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu'au Caire. Nous fîmes notre marché avec le patron d'une grande barque; il nous donna la chambre d'honneur; et, pour plus de sûreté, nous nous associâmes un. chef albanais. M. de Choiseul a parfaitement représenté ces soldats d'Alexandre : «

« Ces fiers Albanais seraient encore des héros , s'ils avaient « un Scanderberg à leur tête ; mais ils ne sont plus que des « brigands dont l'extérieur annonce la férocité. Us sont tous « grands, lestes et nerveux; leur vêtement consiste en des « culottes fort amples, un petit jupon, un gilet garni de « plaques, de chaînes, et de plusieurs rangs de grosses olives « d'argent; ils portent des brodequins attachés avec des « courroies qui montent quelquefois jusqu'aux genoux , pour « tenir sur les mollets des plaques qui en prennent la forme , « et les préservent du frottement du cheval. Leurs manteaux, « galonnés et tailladés de plusieurs couleurs , achèvent de « rendre cet habillement très-pittoresque; ils n'ont d'autre

• On TOit encore en Egypte plusieurs fabriques élevées par les Français.

DE PARIS A JEBUSALEM. 125

" coiffure qu'une calotte de drap rouge , encore la quittent-ils « en courant au combat ' . »

Les deux jours que nous passâmes à P\.osette furent employés à visiter cette jolie ville arabe, ses jardins, et sa forêt de palmiers. Savar}' a un peu exagéré les agréments de ce lieu ; cependant il n'a pas menti autant qu'on l'a voulu faire croire. Le pathos de ses descriptions a nui à son autorité comme voyageur; mais c'est justice de dire que la vérité manque plus à son stvie qu'à son récit.

Le 26 , à midi , nous entrâmes dans notre barque , où il y avait un grand nombre de passagers turcs et arabes. >'ous courûmes au large , et nous commençâmes à remonter le JNil. Sur notre gauche , un marais verdoyant s'étendait à perte de vue ; à notre droite , une lisière cultivée bordait le fleuve , et par delà cette lisière on voyait le sable du désert. Des palmiers clair-semés indiquaient çà et là des villages , comme les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont faites de terre , et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile , puisque souvent , dans ces maisons , il n'y a personne à sauver de l'inondation du Ml. Une partie du Delta est en friche ; des milliers de fellahs ont été massacrés par les Albanais ; le reste a passé dans la haute Ég}*pte.

Contrariés par le vent et par la rapidité du courant , nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Rosette au Caire. Tantôt nos matelots nous tiraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l'aide d'une brise du nord, qui ne soufflait qu'un moment. ]N'ous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanais : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre na\igation, qui s'emparèrent de notre chambre : il fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit, ils montaient sur le pont, prenaient leurs fusils, et, comme des insensés, avaient l'air de vouloir fau-e la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher en joue

' f'oyage de la Grèce. Le fond du vêtement des Albanais est blanc, et les galons sont rouges.

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des enfants qui couraient sur la rive en demandant l'aumône : ces petits infortunés s'allaient cacher derrière les ruines de leurs cabanes, comme accoutumés à ces terribles jeux. Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre , s'asseyaient tranquillement sur leurs talons , tournaient le visage vers la Mecque, et faisaient, au milieu des champs , des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans , moitié chrétiens , criaient : « Mahomet ! et Vierge Marie! « tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes , avalaient de grandes cruches de vin , lâchaient des coups de fusil en l'air, et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.

Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre des hommes ! Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans, ces fellahs si cruellement opprimés , habitent les mêmes lieux oi^i vécut un peuple si industrieux , si paisible , si sage ; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs ! Y a-t-il , dans aucun poëme , un plus beau tableau que celui-ci :

a Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point « en Egypte comme chez les autres peuples , oii ils font tout « ce qu'ils veulent , sans être obligés de suivre aucune règle « ni de prendre aucun conseil : tout leur était prescrit par <t les lois, non-seulement à l'égard de l'administration du « royaume, mais encore par rapport à leur conduite particu- « lière. ils nej)ouvaient point se faire servir par des esclaves « achetés ou même nés dans leur maison ; mais on leur donnait « les enfants des principaux d'entre les prêti-es, toujours au- « dessus de vingt ans , et les mieux élevés de la nation , afin « que le roi , voyant jour et nuit autour de sa personne la « jeunesse la plus considérable de l'Egypte , ne fit rien de « bas , et qui fût indigne de son rang. Eu effet, les princes « ne se jettent si aisément dans toutes sortes de vices que parce « qu'ils trouvent des ministres toujours prêts, à servir leurs « passions. Il y avait surtout des heures du jour et Je la nuit

DE PAhIS A JEBUSALEM. 127

« OÙ le roi ne pouvait disposer de lui, et était obligé de « remplir les devoirs marqués par les lois. Au point du jour « il devait lire les lettres qui lui étaient adressées de tous c6- « të5, aûn qu'instruit par lui-même des besoins de son « royaume, il pût pourvoir à tout et remédier à tout. Après « avoir pris le bain , il se revêtait d'une robe précieuse et des « autres mai-ques de la royauté, pour aller sacrifier aux « dieux. Quand les victimes avaient été amenées à l'autel , le n grand prêtre , debout et en présence de tout le peuple , (•- demandait aux dieux à baute voix qu'ils conservassent le « roi, et répandissent sur lui toute sorte de prospérités, « pai-ce qu'il gouvernait ses sujets avec justice. Il insérait « ensuite dans sa prière un dénombrement de toutes les « vertus propres à un roi , en continuant ainsi : Parce qu'il a est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant, d)iv « envers les auti-es, ennemi du mensonge ; ses punitions n'éic galent point les fautes , et ses récompenses passent les « services. Après avoir dit plusieurs choses semblables, il « condamnait les manquements où le roi était tombé par (i ignorance. Il est %Tai qu'il en disculpait le roi même ; mais u il chargeait d'exécrations les flatteurs , et tous ceux qui lui « donnaient de mauvais conseils. Le grand prêtre en usait « de cette manière , parce que les avis mêlés de louanges sont plus efficaces que les remontrances amères , pour porter les rois à la crainte des dieux et à l'amour de la vertu. En- « suite de cela le roi ayant sacrifié et consulté les entrailles <'. de la victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait quelques « actions ou quelques paroles remarquables des grands hom- « mes, afin que le souverain delà république, a\^nt l'esprit «^ plein d'excellents principes , en fit usage dans les occasions « qui se présenteraient à lui. »

C'est bien dommage que lillustre archevêque de Cambrai, au lieu de peindre une Égvpte imaginaire, n'ait pas emprunté ce tableau , en lui donnant les couleurs que son heureux génie aurait su y répandre. Faydit a raison sur ce seul point , si Ton peut avoir raison quand ou manque absolument

de décence , de bonne foi et de goût. Mais il aurait toujours fallu que Fénelon conservât, à tout prix, le fond des aventures par lui inventées, et racontées dans le style lé plus antique : l'épisode de Termosiris vaut seul un longpoëme :

« Je m'enfonçai dans une sombre forêt , où j'aperçus tout « à coup un vieillard qui tenait un livre dans sa main. Ce vieil- « lard avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe « blanche pendait jusqu'à sa ceinture; sa taille était haute et « majestueuse; son teint était encore frais et vermeil; ses « yeux étaient vifs et perçants ; sa voix , douce ; ses paroles , « simples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieil- « lard : il s'appelait Termosiris »

Nous passâmes par le canal de Ménouf , ce qui m'empêcha de voir le beau bois de palmiers qui se trouve sur la grande branche de l'ouest; mais les Arabes infestaient alors le bord occidental de cette branche qui touche au désert libyque. En sortant du canal de Ménouf, et continuant de remonter le fleuve , nous aperçûmes , à notre gauche , la crête du mont ^Moqattam , et à notre droite les hautes dunes de sable de la Libye. Bientôt, dans l'espace vide que laissait l'écartement de ces deux chaînes de montagnes , nous découvrîmes le som- Fiiet des P}Tamides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation , qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ; ils paraissaient s'agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous en approchions. Le Nil , qui était alors comme une petite mer ; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure; les palmiers , les sycomores , les dômes, les mosquées et les minarets du Caire; les pyramides lointaines de Sacarah, d'oi^i le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n'a point son égal sur la terre. « Mais , quelque effort que « fassent les hommes , ditBossuet, leur néant paraît partout : « ces pyramides étaient des tombeaux! encore les rois qui les « ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d"y être inhumés , et a ils n'ont pas joui de leur sépulcre, »

DE PARIS A JÉRUSALEM. t23

J'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides , je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire, en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu'un amas de pierres et un squelette ? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre , c'est par l'instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque l'entrée d'une vie sans terme; c'est une espèce de porte éternelle , bâtie sur les confins de l'éternité. « Tous « ces peuples (d'Égv'pte), dit Diodore de Sicile, regardant « la durée de la vie comme un temps très-court et de peu 1 d'importanee , font au contraire beaucoup d'attention à la a longue mémoire que la vertu laisse après elle : c'est pour- «< quoi ils appellent les malsons des vivants des hôtelleries par « lesquelles on ne fait que passer ; mais ils donnent le nom 0 de demeures éternelles aux tombeaux des morts, d'où l'on « ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme indifférents sur « la construction de leurs palais ; et ils se sont épuisés dans « la construction de leurs tombeaux. »

On voudrait aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique , et l'on ne songe pas qu'il y a pour les peuples une utilité morale d'un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l'antiquité. La vue d'un tombeau n'apprend-elle donc rien? Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu'il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l'histoire , on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre existence , et 'le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés. Qu'importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres? Tout est tombeau chez un peuple qui n'est

plus. Quand l'homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?

Sans doute , à le prendre à la rigueur, une petite fosse suffit à tous , et six pieds de terre , comme le disait Matthieu Mole , feront toujours raison du plus grand homme du monde. Dieu peut être adoré sous un arbre comme sous le dôme de Saint-Pierre; on peut vivre dans une chaumière comme au Louvre. Le \1ce de ce raisonnement est de transporter un ordre de choses dans un autre. D'ailleurs un peuple n'est pas plus heureux quand il vit ignorant des arts que quand il laisse des témoins éclatants de son génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours dans l'innocence, en promenant leur doux loisû: au fond des forêts. On sait que ces honnêtes bergers se font la guerre entre eux, pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni tapissées de vignes, ni embaumées du parfum des fleurs ; on y est étouffé par la fumée, et suffoqué par l'odeur des laitages. En poésie et en philosophie , un petit peuple à demi barbare peut goûter tous les biens ; mais l'impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Ceux qui crient tant contre la gloire ne seraient-ils pas un peu amoureux de la renommée? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande p\Tamidè, je le tiens au contraire pour un monarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tombeau , de forcer les générations , leS mœurs, les lois, les âges, à se briser au pied d'un cercueil , ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil , c'est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose.

Au reste, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux , mais qui toutefois étaient aussi des sépulcres ; je veux parler de ces édifices de gazon qui couvrent

les cendres des Indiens au bord de l'Obio. Lorsque je les ..sitai , j'étais dans une situation d'âme bien différente de celle où je me trouvais en contemplant les mausolées des Pharaons : je commençais alors le voyage, et maintenant je le finis. Le monde, à ces deux époques de ma vie, s'est présenté à moi précisément sous l'image des deux déserts où j'ai vu ces deux espèces de tombeaux : des solitudes riantes, des sables arides.

>^us abordâmes à Boulacq , et nous louâmes des chevaux et des ânes pour le Caire. Cette ville , que dominent l'ancien château de Babvlone et le mont Aloqattam , présente un aspect assez pittoresque , à cause de la multitude des palmiers, des sycomores et des minarets qui s'élèvent de son enceinte.' Nous y enti'âmes par des voiries et par un faubourg détruit, au milieu des vautours qui dévoraient leur proie. >'ous descendîmes à la contrée des Francs , espèce de cul-de-sac dont on ferme l'entrée tous les soirs , comme les cloîtres extérieurs d'un couvent. Xous fumes reçus par M. ... », à qui M. Drovetti avait confié le soin des affaires des Français au Caire. 11 nous prit sous sa protection , et envoya préveiiir le pacha de notre arrivée : il fit en même temps "avertir les cinq mamelucks français, afin qu'ils nous accompagnassent dans nos courses.

Ces mamelucks étaient attachés an service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traîneurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats, qui restèrent éparpillés en Ég>-pte. Ils prirent parti sous différents beys , et furent bientôt renom.més par leur bravoure. Tout le monde convenait que si ces déserteurs , au lieu de se diviser entre eux, s'étaient réunis, et avaient nommé un bev français , ils se seraient rendus maîti'es du pays. Malheureusement

' Par la plus grande fatalité, le nom de mon hôte, au Caire, s"est effacé sur mon journal , et je crains de ne l'avoir pas retenu correctement, ce qui tait que je n'ose l'écrire. Je ne me pardonnerais pas un pareil malheur «i ma mémoire était infidèle aux services, à l'obligeance et à la politesse' de mon hôte , comme à son nom.

ils manquèrent de chef, et périrent presque tous à la solde des maîtres qu'ils avaient choisis. Lorsque j'étais au Caire, Mahamed-Ali-Pacha pleurait encore la mort d'un de ces braves. Ce soldat, d'abord petit tambour dans un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs par les chances de la guerre : devenu homme , il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore , le voyant charger un gros d'ennemis , s'écria : « Quel est cet homme .^ Ce ne peut être qu'un Français; » et c'était en effet un Français. Depuis ce moment il devint le favori de son maître , et il n'était bruit que de sa valeur. Il fut tué peu de temps avant mon arrivée en Egypte , dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.

Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards: leur clief s'avouait le fils d'un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après lui servait d'interprète à ses camarades. II savait assez bien le turc et l'arabe , et disait toujours en français, fêtions, f allions, je faisions. Un troisième , grand jeune homme maigre et pâle, avait vécu longtemps dans ludésert avec les Bédouins , et il regrettait singulièrement cette vie. 11 me contait que, quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n'était pas le maître. Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks , qu'il les préférait au reste de ses spahis : eux seuls retraçaient et surpassaient l'intrépidité de ces terribles cavaliers détruits par l'armée française à la journée des Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles; chaque Français semble être appelé aujourd'hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats , tirés des derniers rangs de notre armée, se trouvaient , en 1806, à peu près les maîtres au Caire. Rien n'était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan , en donner par le visage des Arabes et des Albanais qui l'importunaient , et nous ouvrir ainsi un large chemin dans les rues les plus populeuses. Au reste, ces rois par l'exil avaient adopté , à l'exemple d'Alexandre , les mœurs des peuples con-

quis; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs , de superbes armes ; ils avaient un barem , des esclaves , des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n'ont point en Gascogne et en Picardie. Mais , au milieu des nattes , des tapis , des divans que je vis dans leur maison , je remarquai une dépouille de la patrie : c'était un uniforme haché de coups de sabre , qui couvrait le pied d'un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la fin du songe , comme le berger devenu ministre :

Le coffre étant ouvert , on y vit des lambeaux ,

L'habit d'un gardeur de troupeaux , Petit chapeau , jupon , panetière , houlette ,

Et , je pense , aussi sa musette.

Le lendemain de notre arrivée au Caire ,1'"'^ novembre , nous montâmes au château , afin d'examiner le puits de Joseph , la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors ce château. >"ous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. >'ous la trouvâmes assise sur un tapis , dans un cabinet délabré , et entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empressaient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire . et ne possédait ni la haute ni la basse Égx'pte. C'était dans cet état de choses que douze misérables Sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune barbare , enfermé pour sa siireté dans un donjon. Et voilà le maître que les Égyptiens attendaient après tant de malheurs !

On dégradait donc , dans un coin de ce château , Fâme d'un enfant qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin , on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l'or altéré et le chef corrompu qu'on leur préparait , les canons étaient pointés sur la ville.

J'aimais mieux porter ma vue au dehors, et admirer, du haut

t34 ITINERAIRE

du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nil, les campagnes, le désert, et les Pyramides. Nous avions l'air de toucher à ces dernières , quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. A l'œil nu , je voyais parfaitement les assises des pierres, et la tête du spliinx qui sortait du sable ; avec une lunette je comptais les gradins des angles de la grande pyramide , et je distinguais les yeux , la bouche et les oreilles du sphinx , tant ces masses sont prodigieuses !

jNIemphis avait existé dans les plaines qui s'étendent de l'autre côté du Nil jusqu'au désert où s'élèvent les PjTapiides.

« Ces plaines heureuses , qu'on dit être le séjour des justes « morts , ne sont , à la lettre , que les belles campagnes qui sont « aux environs du lac Achéruse , auprès de jNIemphis , et qui « sont partagées par des champs et des étangs couverts de blé « ou de lotos. Ce n'est pas sans fondement qu'on a dit que les « morts habitent là; car c'est là qu'on termine les funérailles « delà plupart des Égyptiens, lorsque, après avoir faittraver- « ser le Nil et le lac d'Achéruse à leurs corps, on les dépose « enfin dans des tombes qui sont arrangées sous terre en cette « campagne. Les cérémonies qui se pratiquent encore aujour- « d'hui dans l'Egypte conviennent à tout ce que les Grecs « disent de l'enfer , comme à la barque qui transporte les « corps; à la pièce de monnaie qu'il faut donner au nocher, « nommé Charon en langue égyptienne ; au temple de la té- « nébreuse Hécate , placé à l'entrée de l'enfer ; aux portes du « Cocyte et du Léthé , posées sur des gonds d'airain ; à d'au- « très portes, qui sont celles de la Vérité et de la Justice, qui « est sans tête ' . «

. Le 2, nous allâmes à Djizé et à l'île de Rhoda. Nous examinâmes le Nilomètre , au milieu des ruines de la maison de INIourad-Bey. Nous nous étions ainsi beaucoup rapprochés des Pyramides. A cette distance, elles paraissaient d'une hauteur démesurée : comme on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des

» Diod. , trad. de Terrasson.

Dt PARIS A JEBUSÀLEM. 13')

sycomores, elles avaient l'air de fabriques colossales, bâties dans un magnifique jardin. La lumière du soleil , d'une douceur admirable , colorait la chaîne aride du ;Moqattam , les sables libvques , l'horizon de Sacarah , et la plaine des tombeaux. Un vent frais chassait de petits nuages blancs vers la ^"ubie , et ridait la vaste nappe des flots du Ml. L'Egypte m"a paru le plus beau pays de la terre : j"aime jusqu'aux déserts qui la bordent, et qui ouvrent à l'imagination les champs de l'immensité.

iN'ous vîmes, en revenant de notre course, la mosquée abandonnée dont j'ai parlé au sujet de l'El-Sachra de Jérusalem , et qui me paraît être l'original de la cathédrale de Cordoue.

Je passai cinq autres jours au Caire, dans l'espoir de visiter les sépulcres des Pharaons; mais cela futinîpossible. Par une singulière fataUté , l'eau du Ml n'était pas encore assez retirée pour aller à cheval aux P\Tamides , ni assez haute pour s'en approcher en bateau. >"ous envoyâmes sonder les gués et examiner la campagne : tous les Arabes s'accordèrent à dire qu'il fallait attendre encore trois semaines ou un mois avant ae tenter le voyage. Un pareil délai m'aurait exposé à passer l'hiver en Egypte (car les vents de l'ouest allaient commencer ) ; or cela ne convenait ni à mes affaires ni à ma fortune. Je ne m'étais déjà que trop ai'rêté sur ma route, et je m'exposai à ne jamais revoir la France , pour avoir voulu remonter au Caire. 11 fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie , et me contenter d'aveu* vu de mes yeux les P\Tamides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Caffe d'écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l'usage, à la première occasion : Ton doit rempUr tous les petits devoirs d'un pieux voyageur. !S'"aime-t-on pas à lire , sur les débris de la statue de Memnon , le nom des Romains qui l'ont entendue soupirer au lever de l'aurore ? Ces Romains furent , comme nous , étrangers dans la terre d'Egypte, et nous passerons comme eux.

Au reste , je me serais très-bien arrangé du séjour du Caire ;

c'est la seule ville qui m'ait donné l'idée d'une ville orientale telle qu'on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elle dans les Mille et une Nuits. Elle conserve encore beaucoup de traces du passage des Français : les femmes s'y montrent avec moins de réserve qu'autrefois ; on est absolument maître d'aller et d'entrer partout où l'on veut ; l'habit européen , loin d'être un objet d'insulte , est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli , planté en palmiers avec des allées circulaires , qui sert de promenade publique : c'est l'ouvrage de nos soldats.

Avant de quitter le Caire, je fis présent à Abdallah d'un fusil de chasse à deux coups , de la manufacture de Lepage. Il me promit d'en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon hôte et de mes aimables compagnons de voyage . Je me rendis à Boulacq , où je m'embarquai avec M. Gaffe pour Rosette. Nous étions les seuls passagers sur le bateau , et nous appareillâmes le 8 novembre, à sept heures du soir.

Nous descendîmes avec le cours du fleuve : nous nous engageâmes dans le canal de Ménouf. Le 10 au matin , en sortant du canal et rentrant dans la grande branche de Rosette , nous aperçûmes le coté occidental du fleuve occupé par un camp d'Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté , et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d'aborder. Celui-ci répondit qu'il était pressé de se rendre à sa destination, et que d'ailleurs il n'était point ennemi. Pendant ce colloque , nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage , et le flot courait dans cette direction l'espace d'un mille. La sentinelle , voyant que nous poursuivions notre route , tira sur nous : cette première balle pensa tuer le pilote , qui riposta d'un coup d'escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu delà ligne. Nous cheminions fort doucement, car nous avions le vent contraire : pour comble de guignon , nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes ; on a vu que j'avais donné mon fusil à Abdallah. Je voulais faire descendre dans la chambre -M. Gaffe, que sa complaisance pour

moi exposait à cette désagréable aventure ; mais , quoique père de famille et déjà sur l'âge, il s'obstina à rester sur le pont. Je remarquai la singulière prestesse d'un Arabe : il lâchait son coup de fusil , rechargeait son arme en courant, tirait de nouveau , et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfin sur l'autre rive; mais il nous jeta dans un camp d'Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes , car ils avaient du canon , et un boulet nous pouvait couler bas. Kous aperçûmes du mouvement à terre ; heureusement la nuit survint. Nous n'allumâmes point de feu , et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit , sans autre accident , au milieu des partis ennemis, jusqu'à Rosette. IN'ous y arrivâmes le 11, à dix heures du matin.

J'y passai deux jours avec M. Caffe et :\I. de Saint-Marcel, et je partis le 13 pour Alexandrie. Je saluai l'Egypte, en la quittant , par ces beaux vers :

Mère antique des arts et des fables divines,

Toi dont la gloire , assise au milieu des ruines ,

Étonne le génie et confond notre orgueil ,

tgypte vénérable, où , du fond du cercueil ,

Ta grandeur colossale insulte à nos chimères , '

C'est ton peuple qui sut , à ces barques légères ,

Dont rien ne dirigeait le cours audacieux ,

Chercher des guides sûrs dans la voiïte des cieux.

Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives

T'apportait en tribut ses ondes fugitives ,

Et , sur rémail des prés égarant les poissons,

Du h'mon de ses flots nourrissait tes moissons,

Les hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles,

D'un nouvel Océan semblaient former les îles;

Les palmiers , ranimés par la fraîcheur des eaux ,

Sur l'onde salutaire abaissaient leurs rameaux;

Par les feux du Cancer Syène poursuivie

Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie;

Et, des murs de Péluse aux lieux oii fut Memphis ,

38 lTli\£IiAIliE

iMille canots flottaient sur la terre d'isis. Le faible papyrus , par des tissus fragiles, Formait les llaucs étroits de ces barques agiles , Qui, des lieux séparés conservant les rapports, Réunissaient l'Egypte en parcourant ses bords. Mais lorsque dans les airs la Vierge triomphante Ramenait vers le Nil son onde décroissante, Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés S'emparaient à leur tour des champs désaltérés , Alors d'autres vaisseaux à l'active industrie Ouvraient des aquilons l'orageuse patrie.

Alors mille cités que décoraient les arts, L'immense pyramide , et cent palais épars , Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage. Dans les sables d'Ammon le porphyre sauvage , tn colonne hardie élancé dans les airs , De sa pompe étrangère étonnait les déserts.

O grandeur des mortels I ô temps impitoyable !

Les destins sont comblés : dans leur course immuable,

Les siècles ont détruit cet éclat passager

Que la superbe Egypte offrit à l'étranger '.

J'arrivai le même jour , 13, à Alexandrie , à sept heures du soir.

M. Drovetti m'avait nolisé un bâtiment autrichien pour Tunis. Ce bâtiment, du port de cent vingt tonneaux , était commandé par un Ilagusois ; le second capitaine s'appelait François Dinelli , jeune Vénitien très-expérimenté dans son art. Les préparatifs du voyage et les tempêtes nous retinrent

' La Navigation, par M. Esmékabd.

Quand j'iiu| rimais ces vers, il n'y a pas encore un an, je ne pensais pas !|u'on dût appliquer sitôt à l'auteur ses propres paroles : O temps impitoyable !

Les deslUis soQt comblés!

( Note de la troisième édition, )

DE PAKIS A JERUSALEM. 139

au port pendant dix jours. J'employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie.

J'ai cité , dans une note des Martyrs , un long passage de Strabon , qui donne les détails les plus satisfaisants sur l'ancienne Alexandrie ; la nouvelle n'est pas moins connue , grâce à M. de Volney : ce voyageur en a ti'acé le tableau le plus complet et le plus fidèle. J'invite les lecteurs à recourir à ce tableau ; il n'existe guère dans notre langue un meilleur morceau de description. Quant aux monuments d'Alexandrie , Pococke , ]N'orden , Shaw , Thévenot , Paul Lucas , Tott , ;Mebubr, Sonnini et cent autres, les ont examinés, comptés, mesurés. Je me contenterai donc de donner ici l'inscription de la colonne de Pompée. Je crois être le premier voyageur qui l'ait rapportée en France ' .

Le monde savant la doit à quelques officiers anglais ; ils parvinrent à la relever en y appliquant du plâtre.

Pococke en avait copié quelques lettres ; plusieurs autres voyageurs l'avaient aperçue : j'ai moi-même déchiffré distinctement à l'œil nu plusieurs traits , entre auti-es le commencement de ce mot A-.c/i... , qui est décisif. Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes :

TO. QTATON AITOKPATOPA

TON noAiorxox aaeza>'apel\i

AlOK. H. lANOX TON. TON

no. EnAPxoi AirrnTOï

Il faut d'abord suppléer à la tête de l'inscription le mol iiPos. Après le premier point , x 10<^ ; après le second , a ; après le troisième , T ; au quatrième , aitoys ; au cinquième, enfin, il faut ajouter A AT.QN. On voit qu'il n'y a ici d'arbitraire que

' Je me trompais : M. Jaubert avait rapporté cette inscription en France avant moi. Le savant d'Ansse de Villoison l'a expliquée dans un article du Magasin encyclopédique, vin* année, t. v , p. 53. Cet article mérite d'être cité. Le docte helléniste propose une lecture un peu différente de la fiiieniie''12,.

140 iriNÉRAIRB

le mot AITOYSTON, qui est d'ailleurs peu important. Ainsi on peut lire :

npos

TON 20*QTAT0N AÏTOKPATOPA TON nOAIOrXON AAESANAPEIAS AIOKAIÏTIANON TON AYrOTSTON nOAAIQN EHAPXOS AirrOTOT

C'est-à-dire :

« Au très-sage empereur , protecteur d'Alexandrie , Dio- « clétien Auguste; Pollion, préfet d'Egypte. »

Ainsi, tous les doutes sur la colonne de Pompée sont éclaircis '. INIais l'histoire garde-t-elle le silence sur ce sujet .î* Il me semble que , dans la vie d'un des Pères du désert, écrite en ^ec par un contemporain , on lit que , pendant un tremblement de terre qui eut lieu à Alexandrie , toutes les colonnes tombèrent , excepté celle de Dioclétien.

M. Boissonade , à qui j'ai tant d'obligations, et dont j'ai mis la complaisance à de si grandes et de si .longues épreuves , propose de supprimer le nros de ma leçon , qui n'est là que pour gouverner des accusatifs , et dont la place n'est point marquée sur la base de la colonne. Il sous-entend alors, comme dans une foule d'inscriptions rapportées par Cband- 1er, AVheler, Spon, etc., £Tiu.r,aa , honoravit.M. Boissonade, qui est destiné à nous consoler de la perte ou de la vieillesse de tant de savants illustres , a évidemment raison.

J'eus encore à Alexandrie une de ces petites jouissances d'amour-propre dont les auteurs sont si jaloux, et qui m'avait déjà rendu si fier à Sparte. Un riche Turc , voyageur et astronome, nommé Aly-Bey el Jbassy , aysint entendu prononcer mon nom , prétendit connaître mesou\Tages. J'allai lui faire une visite avec le consul. Aussitôt qu'il m'aperçut,

' Quant à l'inscription ; car la colonne est elle-même bien plus jncieunç que sa dédicace.

DE PARIS A JÉRUSALEM. 14t

il s'écria : Ahl mon cher Atala et ma chère René! Aly-Bev me parut digne , dans ce moment , de descendre du grand Saladin. Je suis même encore un peu persuadé que c'est le Turc le plus savant et le plus poli qui soit au monde, quoiqu'il ne connaisse pas bien le genre des noms en français ; mais non ego paucis offendar înaculis'.

Si j'avais été enchanté de FÉgvpte , Alexandrie me sembla le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre. Du haut de la terrasse de la maison du consul , je n'apercevais qu'une mer nue qui se brisait sur des côtes basses encore plus nues , des ports presque vides, et le désert libyque s'entonçant à Thorizondu midi : ce désert semblait, pour ainsi dire, accroître et prolonger la surface jaune et aplanie des flots : on aurait cru voir une seule mer, dont une moitié était agitée et bruyante, et dont l'autre moitié était immobile et silencieuse. Partout la nouvelle Alexandrie mêlant ses ruines aux ruines de l'ancienne cité ; un Arabe galopant sur un âne au milieu des débris ; quelques chiens maigres dévorant des carcasses de chameaux sur la grève; les pavillons des consuls européens flottant au-dessus de leurs demeures, et déployant, au milieu des tombeaux , des couleurs ennemies : tel était le spectacle.

Quelquefois je montais à cheval avec ]M. Drovetti, et nous allions nous promener à la vieille ville, à ^'écropolis, ou dans le désert. La plante qui donne la soude couvrait à peine un sable aride; des chacals fuyaient devant nous; une espèce de grillon faisait entendre sa voix grêle et importune : il rappelait péniblement à la mémoire le foyer du laboureur , dans cette solitude où jamais une fumée champêtre ne vous appelle à la tente de l'Arabe. Ces lieux sont d'autant plus tristes, que les Anglais ont noyé le vaste bassin qui sen-ait comme de jardin à Alexandrie : l'œil ne rencontre plus que du sable, des eaux, et l'éternelle colonne de Pompée.

' Voilà ce que c'est cpie la gloire! On m'a dit que cet Aly-Bey était Es. pagnol de naissance , et qu'il occupait aujourd'hui une place en Espagne. Belle leçon pour ma vanité !

( IS'ote de la troisième édition.)

142 ITINEBAIRE

M. Drovetti avait fait bâtir , sur la plate-forme de sa maison , une volière en forme de tente , où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures à nous promener dans cette volière , et à parler de la France. La conclusion de tous nos discours était qu'il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos , je me tournai vers la mer, et je montiai à mon hôte le vaisseau, battu du vent, sur lequel j'allais bientôt nV embarquer. Ce n'est pas , après tout , que le désir du repos ne soit naturel à l'homme; mais le but qui nous paraît le moins élevé nest pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos vœux comme le palais.

Le ciel fut toujours couvert pendant mon séjour à Alexandrie; la mer, sombre et orageuse. Je m'endormais et me réveillais au gémissement continuel des flots qui se brisaient presque au pied de la maison du consul. J'aurais pu m'appliquer les réflexions d'Eudore, s'il est permis de se citer soimême :

« Le triste murmure de la mer est le premier son qui ait " frappé mon oreille en venant à là vie. A combien de riva- « ges n'ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je « contemple ici? Qui m'eût dit, il y a quelques années , que '^ j'entendrais gémir sur les côtes d'Italie, sur les grèves des « Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je « voyais se dérouler sur les beaux sables de la Messénie.^ » Quel sera le terme de mes pèlerinages.^ Heureux si la mort " m'eût surpris avant d'avoir commencé mes courses sur « la terre , et lorsque je n'avais d'aventures à conter à per- « sonne ! »

Pendant rnon séjour forcé à Alexandrie, je reçus plusieurs lettres de M. Catïe, mon brave compagnon de voyage sur le Nil. Je n'en citerai qu'une ; elle contient quelques détails touchant les affaires de TÉgypte à cette époque :

'< Rosette, le J4 février f806.

« MOPISIEUR ,

n Quoique nous soyons au !4 du courant, j'ai l'honneur de vous ' écrire encore , bien persuadé qu'à la reçue de celle-ci vous serez « encore à Alexandrie. Ayant travaillé à mes expéditions pour Paris, « au nombre de quatre , je prends la liberté de vous les recomnian- « der, et d'avoir la complaisance, à votre heureuse arrivée, de vou- « loir bien les faire remettre à leur adresse.

« Mahamed Aga, aujourd'hui trésorier de.Mahamed-Ali, pacha du « Caire, est arrivé vers le midi : l'on a débité qu'il demande cinq « cents bourses de contribution sur le riz nouveau. Voilà, mon cher « monsieur, comme les affaires vont de mal en pis.

« Le village où les mamelncks ont battu les Albanais, et que les n uns et les autres ont dépouillé, s'appelle y'eklé; celui où nous «. avons été attaqués par les Arabes porte le nom de Saffi.

« J'ai toujours du regret de n'avoir pas eu la satisfaction de vous «■ voir avant votre départ; vous m'avez privé par là d'une grande '<■ consolation , etc.

« Votre très-humble , etc.

« L. E. Caffe. »

Le 23 novembre , à raidi , le vent étant devenu favorable , je me rendis à bord du vaisseau avec mon domestique fi-ançais. Tavais , comme je l'ai dit, renvoyé mon domestique grec à Constantin ople. J'embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous nous promîmes amitié et souvenance : j'acquitte aujourd'hui ma dette.

Notre navire était à l'ancre dans le grand port d'Alexandrie , où les vaisseaux francs sont admis aujourd'hui comme les vaisseaux turcs ; révolution due à nos armes. Je trouvai à bord un rabbin de Jérusalem , un Barbaresque , et deux pauvres ^laures de Alaroc , peut-être descendants des Abencerages, qui revenaient du pèlerinage de la Mecque : ils me demandaient leur passage par charité. Je reçus les enfants de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ : au fond , je n'avais pas grand mérite; car j'allai me mettre en tête que ces malheureux me porteraient bonheur , et que ma fortune passerait en fraude, cachée parmi leurs misères.

ISous levâmes lancre à deux heures. \]n pilote nous mit hors du port. Le vent était faible, et de la partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l'horizon. Le soir du troisième jour, nous entendîmes le coup de canon de reti'aite du port d'Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif; car le vent du nord se leva , et nous fîmes voile à l'occident.

Nous essayâmes d'abord de traverser le grand canal de Libye; mais le vent du nord , qui déjà n'était pas très-favorable, passa au nord-ouest le 29 novembre, et nous fûmes obligés de courir des bordées entre la Crète et la côte d'Afrique.

Le l^"* décembre, le vent, se fixant à l'ouest, nous barra absolument le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest, et se changea en une tempête qui ne cessa qu'à notre arrivée à Tunis. Notre navigation ne fut plus qu'une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours ; ce qui est un peu long. Le 3 , nous amenâmes toutes les voiles , et nous commençâmes à fuir devant la lame. Nous fumes portés ainsi , avec une extrême violence, jusque sur les côtes de la Caramanie. Là, pendant quatre jours entiers, je vis à loisir les tristes et hauts sommets du Cragus, enveloppés de nuages. Nous battions la mer çà et là , tâchant, à la moindre variation du vent, de nous éloigner delà terre. Nous eûmes un moment la pensée d'entrer au port de Château-Rouge ; mais le capitaine , qui était d'une timidité extrême, n'osa risquer le mouillage. La nuit du 8 futti'ès-pénible. Une rafale subite du midi nous chassa vers l'île de Rhodes ; la lame était si courte et si mauvaise, qu'elle fatisuait singulièrement le vaisseau. Nous découvrîmes une petite felouque grecque à demi submergée , et à laquelle nous ne pûmes donner aucun secours. Elle passa à une encablure de notre poupe. Les quatre hommes qui la conduisaient étaient à genoux sur le pont; ils avaient suspendu un fanal à leur mât, et ils poussaient des cris que nous apportaient les vents. Le lendemain matin , nous ne revîmes plus cette felouque.

Le vent ayant sauté au nord , nous mîmes la misaine dehors , et nous tachâmes de nous soutenir sur la côte méridionale de l'île de Rhodes. Nous avançâmes jusque l'ile de Scarpanto. Le 10 , le vent retomba à l'ouest, et nous perdîmes tout espoir de continuer notre route. Je désirais que le capitaine renonçât à passer le canal de Libye , et qu'il se jetât dans FArchipel, où nous avions l'espoir de trouver d'autres vents : mais il craignait de s'aventurer au milieu des îles. Il y avait déjà dix-sept jours que nous étions en mer. Pour occuper mon temps , je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit , je me promenais sur le pont avec le second capitaine Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête , ne sont point stériles pour l'âme , car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous, les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire , le gémissement du vent dans les mâts , tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l'homme , et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L'incertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix ; et la terre , contemplée du milieu d'une mer orageuse , ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir.

Après avoir mesuré vingt fois les mêmes vagues, nous nous retrouvâmes le 12 devant l'île de Scarpanto. Cette île, jadis appelée Carpafhos , et Crapafhos par Homère , donna son nom à la mer Carpathienne. Quelques vers de VirgUe foui aujourd'hui toute sa célébrité :

Est in Carpatljjo Neptiini gurgile vates Ca^ruleus Proteus, etc. »

Prêtée, ô mon cher fils! peut seul finir tes maux , C'est lui que nous voyons , sur les mers qu'il habite . Atteler à son char les monstres d'Amphitrite ; l^aliène est sa patrie , et dans ce même jour Vers ces bords fortunés il hâte son retour.

ITIMÉB. — T. II. 13

14G ITINÉBAIBE

Les Nymphes, les Tritons, tous, jusqu'au vieux Nérée,

Respectent de ce dieu la science sacrée ;

Ses regards pénétrants , son vaste souvenir,

Embrassent le présent, le passé, l'avenir :

Précieuse faveur du dieu puissant des ondes ,

Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes. »

Je n'irai point , si je puis, demeurer dans l'île de Protée , malgré les beaux vers des Géorgiques françaises et latines. Il me semble encore vgir les tristes villages d'Anebinates, d'Oro, de Saint-Hélie , que nous découvrions avec des lunettes marines dans les montagnes de l'île. Je n'ai point, comme Ménélas et comme Aristée , perdu mon royaume ou mes abeilles; je n'ai rien à attendre de l'avenir, et je laisse au fils de rseptune des secrets qui ne peuvent m'intéresser.

Le 12, à six heures du soir, le vent se tournant au midi , j'engageai le capitaine à passer en dedans de l'île de Crète. Il y consentit avec peine. A neuf heures il dit, selon sa coutume : Ho paiira! et il alla se coucher. jNl. Dinelli prit sur lui de franchir le canal formé par l'île de Scarpanto et celle de Coxo. Nous y entrâmes avec un vent violent du sud-ouest. Au lever du jour , nous nous trouvâmes au milieu d'un archipel d'îlots et d'écueils qui blanchissaient de toutes parts. Nous prîmes le parti de nous jeter dans le port de l'île de Stampalie , qui était devant nous.

Ce triste port n'avait ni vaisseaux dans ses eaux , ni maisons sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu, comme de coutume, au sommet d'un rocher. Nous mouillâmes sous la côte; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu'il montait au village, j'examinai l'intérieur de l'île. Je ne vis partout que des bruyères , des eaux errantes qui coulaient sur la mousse , et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la Table des Dieux, ©^wv r-A-z^ , à cause des fleurs dont elle était semée. Elle est plus connue sous le nom à'Jstypalée; on y trouvait un temple d'Achille. Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampa-

lie , des gens qui ne sont peut-être jamais sortis de leur île, et qui n'ont jamais entendu parler de nos révolutions. Je me demandais si j'aurais voulu de ce bonlieur; mais je n'étais déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question , et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Nos matelots embarquèrent de l'eau ; le capitaine revint avec des poulets et un cochon vivant. Une felouque candiote entra dans le port; à peine eut-elle jeté l'ancre auprès de nous , que l'équipage se mit à danser autour du gouvernail : O Gracia vana !

^ Le vent continuant toujours de souffler du midi , nous appareillâmes le 16, à neuf heures du matin. IN'ous passâmes au sud de File de?sanfîa, et le soir, au coucher du soleil, nous aperçûmes la Crète. Le lendemain 17 , faisant route au nordouest, nous décoummes le mont Ida : son sommet, enveloppé de neige, ressemblait à une immense coupole. Nous portâmes sur l'île de Cérigo , et nous fûmes assez heureux pour la passer le 18. Le 19, je revis les côtes de la Grèce, et je saluai le Ténare. Un orage du sud-est s'éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l'île de Malte. Nous la découwîmes la veille de Noël; mais, le jour de Noël même, le vent se rangeant à l'ouestnordHDuest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis , entre la vie et la mort. Je n'oublierai de ma vie la journée du 28. Nous étions à la vue de la Pantalerie : un calme profond survint tout à coup à midi ; le ciel , éclairé d'une lumière blafarde , était menaçant. Vers le coucher du soleil , une nuit si profonde tomba du ciel , qu'elle justifia à mes yeux la belle expression de Virdle : Ponto nox incubât atra. Nous entendîmes ensuite un bruit affreux. Un ouragan fondit sur le navire , et le fit pirouetter comme une plume sur un bassin d'eau. Dans un instant la mer fut bouleversée de telle sorte , que sa surface n'offrait qu'une nappe d'écume. Le vaisseau . qui n'obéissait plus au gouvernail , était comme un

point ténébreux au milieu de cette terrible blancheur ; le tourbillon semblait nous soulever, et nous arracher des flots ; nous tournions en tout sens , plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. Le retour de la lumière nous montra notre danger. Nous touchions presque à Tîle de Lampedouse. Le même coup de vent fit périr , sur l'île de Malte , deux vaisseaux de guerre anglais , dont les gazettes du temps ont parlé. M. Dinelli regardant le naufrage comme inévitable , j'écrivis un billet ainsi conçu : « F. A. de Chateaubriand, « naufragé sur l'île de Lampedouse le 28 décembre 1806 , « en revenant de la terre sainte. » J'enfermai ce billet dans une bouteille vide , avec le dessein de la jeter à la mer au dernier moment.

La Providence nous sauva. Un léger changement dans le vent nous fit tomber au midi de Lampedouse , et nous nous trouvâmes dans une mer libre. Le vent remontant toujours au nord , nous hasardâmes de mettre une voile , et nous courûmes sur la petite syrte. Le fond de cette syrte va toujours s'élevant jusqu'au rivage; de sorte qu'en marchant la sonde à la main, on vient mouiller à telle brasse que l'on veut. Le peu de profondeur de l'eau y rend la mer calme au milieu des plus grands vents ; et cette plage , si dangereuse pour les barques des anciens , est une espèce de port en pleine mer pour les vaisseaux modernes.

Nous jetâmes l'ancre devant les îles Kerkeni , tout auprès de la ligne des pêcheries. J'étais si las de cette longue traversée , que j'aurais bien voulu débarquer à Sfax, et me rendre de là à Tunis par terre; mais le capitaine n'osa chercher le port de Sfax , dont l'entrée est en effet dangereuse. Nous restâmes huit jours à l'ancre dans la petite syi'te, où je vis commencer l'année 1807. Sous combien d'astres et dans combien de fortunes diverses j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance , où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l'année était

attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer , à la vue d'une terre barbare , ce premier jour s'envolait pour moi , sans témoins , sans plaisirs , sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets, et des cheveux blancs.

-Toutefois nous crûmes devoir chômer sa fête, non comme la fête d'un bote agréable , mais comme celle d'une vieille connaissance. On égorgea le reste des poulets, à l'exception d'un brave coq, notre horloge fidèle, qui n'avait cessé de veiller et de chanter au milieu des plus grands périls. Le rabbin , le Barbaresque et les deux Maures sortirent de la cale du vaisseau , et vinrent recevoir leurs étrennes à notre banquet. C'était là mon repas de famille ! >ous bûmes à la France : nous n'étions pas loin de l'île des Latophages, où les compagnons d'Ulysse oublièrent*leur patrie : je ne connais point de fruits assez doux pour me faire oublier la mienne.

Nous touchions presque aux îles Kerkeni , les CercinsR des anciens. Du temps de Strabon, il y avait des pêcheries en avant de ces îles , comme aujourd'hui. Les Cercinx furent témoins de deux grands coups de la fortune ; car elles virent passer tour à tour Annibal et ^larius fugitifs. ÎS'ous étions assez près d'Africa {Turrîs Annibalis) , où le premier de ces deux grands hommes fut obligé de s'embarquer, pour échapper à l'ingratitude des Carthaginois. Sfax est une ville moderne : selon le docteur Shaw , elle tire son nom du mot sfakouse , à cause de la grande quantité de concombres qui croissent dans son territoire.

Le 6 janvier 1807 , la tempête étant enfin apaisée , nous quittâm.es la petite syrte, nous remontâmes la côte de Tunis pendant trois jours, et le 10 nous doublâmes le cap Bon, l'objet de toutes nos espérances. Le 11 , nous mouillâmes sous le cap de Carthage. Le 12, nous jetâmes l'ancre de^'ant la Goulette, échelle ou port de Tunis. On envoya la chaloupe à terre -, j'écrivis à ^I. Devoise, consul français auprès

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du bey. Je craignais de subir encore une quarantaine; mais M. Devoise m'obtint la permission de débarquer le 18. Ce fut avec une vraie joie que je quittai le vaisseau. Je louai des chevaux à la Goulette ; je fis le tour du lac , et j'arrivai à cinq heures du soir chez mon nouvel hôte.

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