‹ Itinéraire descriptif et historique de la Suisse, du Mont-Blanc, de la vallée de Chamonix et des vallées du PiémontChapitre 295 sur 865 · R. 58] PONT DE MON VOISIN. — GLACIER DE GÉTROZ · texte numérisé non relu

R. 58] PONT DE MON VOISIN. — GLACIER DE GÉTROZ

Felley), dans une situation pittoresque, entre Pierre-à-Voir au N., le Mont-C.elé (3028 met.) à l'E., et le Six-Blanc (2450 raèt.)au S. Une source minérale (bains) jaillit à peu de distance. Au fond de la vallée se montrent la Ruinette , le Mont-Pleureur et le glacier de Gétroz.

On peut aller de Cbable à Riddes (H. 52) par Yerbier et le col d'Etablon qui s'ouvre i 2173 met., entre Pierre-à-Voir à 10. et la Téte à TE. (2420 met.), et par la vallée d'Isérable.

Après avoir franchi la Dranse, on peut voir sur ses rives les traces bien distinctes des inondations ou plutôt des coulées diluviennes parties du glacier de Gétroz. La dernière (1818), et la seule dont le souvenir soit populaire, a recouvert celle de 1597 d'une couche épaisse de terre et de cailloux.

Laissant à g. Montagmer, à dr., Prarayer, on gagne en 30 min. Versdgère. 15 min. plus loin, au delà de La Monteau , on traverse Champsec (910 met.) , où l'inondation de 1 8 1 8 emporta cinquante maisons. (Bon guide, ■Joseph Gilles.) Repassant sur la rive dr. de la Dranse, on monte aux (15 min.) Morgues, puis, après avoir franchi un torrent latéral, à (15 min.) Lonrîier. (Bons guides, les frères Felley.) — On jouit d'une belle vue en se retournant sur le Catogne , la chaîne qui le réunit aux Aiguilles du Mont- Blanc , les sommités de la Dent du Midi et la Tour Sallière.

La vallée, assez large à Chable, se rétrécit un peu en deçà de Lourtier, et ne forme bientôt plus qu'un ravin pittoresque au fond duquel coule la Dranse. Aux Granges -Sentes (1475 raèt.) , ou découvre à dr. le grand glacier de Corbassière, qui descend du Grand-Combin. Au delà de (1 h.) Fionnay, hameau ou vient aboutir le chemin du col du Cret (R. 70), la montée devient moins roide et le défilé plus sauvage. Gravissant ensuite l'espèce d'arête qui sépare la vallée de

Bagnes du Plan Durand, on côtoie les bases du Mont-Pleureur dont on a aperçu depuis longtemps la cime escarpée, et d'où descend une jolie cascade qui se jette dans la Dranse. 45 min. au delà de Fionnay sont les chalets de Bonaichesse , d'où on peut monter au col de Cret (R. 70) en venant de Chermontane. La vallée se rétrécit encore et prend un caractère plus pittoresque. On passe (45 min.) sur la rive g. de la Dranse près du Monvoisin, saillie de rochers qui, tenant à la base du Tournelon- Blanc (3464 met.) , ramification du massif du Coral)in, s'avance vers le Mont-Pleureur comme pour fermer la vallée. Un pont de pierre, nommé pont de Monvoisin, réunit les deux rives du torrent, dont la largeur atteint à peine 4 ou 5 mèt. Un peu au delà de ce pont on aperçoit le glacier de GiHro%; à dr. et du côté de l'O. , se dressent les escarpements du Tournelon-Blanc; à g. s'élève une immense paroi taillée à pic, noire et d'un aspect terrible, couronnée par un glacier dont l'escarpement fait suite à celui du rocher. Ce glacier (le glacier de Gétroz) , d'environ 50 mèt. d'épaisseur, est parfaitement pur. Ses crevasses , d'un beau vert aiguë - marine , et ses aiguilles, d'une éblouissante blancheur, forment un admirable contraste avec la teinte noire de la paroi qui les supporte. Pendant l'été , de fréquentes avalanches de glace roulent le long de cette paroi, et viennent s'ajouter aux neiges qui, en hiver et au printemps, tombent en masses énormes du Mont-Pleureur et du Tournelon- Blanc.

Or, dans les années où les avalanches sont fort abondantes, les chaleurs de l'été ne parviennent pas à fondre une quantité de glace égale à celle qu'ont versée les montagnes. L'é norme bloc qui forme un pont sur la Dranse se grossit donc toujours, et, comme l'arche de ce pont, creusée en été par le torrent, se ferme en hiver, il arriva, eu 1597, et en 1818, que

les premiers mois du printemps ne suffirent pas à la Dranse pour s'ouvrir un passage, et qu'elle se trouva former un lac en arrière des glaces.

« Lorsque cette nouvelle fut connue, écrivait M. Siraond quelques mois après l'événement, l'alarme se répandit aussitôt, non-seulement dans toute la vallée, mais dans le Valais....

«Le gouvernement envoya un ingénieur (M. VeneU); il trouva que la digue avait '214 mèt. de longueur d'une montagne a l'autre, 128 met. de hauteur et 974 d'épaisseur à sa base. Le lac avait 2339 mèt. de longueur, 195 mèt. de largeur, et s'élevait déjà à peu près à la moitié de la hauteur de la digue, c'est-a-dire avait 60 ou 80 mèt. de profondeur. L'ingénieur s'arrêta au parti de percer une galerie dans l'épaisseur des glaces, commençant n mèt. 50 au-dessus du niveau actuel, pour se donner le temps d'achever le travail avant d'être atteint par la crue, qui était de o mèt. 32 à I mèt. 6o par jour, suivant la température, et commença le 1 1 mai aux deux bouts de la galerie. Cinquante hommes, se relevant alternativement, y travaillaient jour et nuit au péril de leur vie. Malgré toutes les difficultés, le travail avançait rapidement. Le 27 mai, un grand morceau de la digue s'éleva du fond avec un fracas épouvantable ; on crut qu'elle allait se soulever en entier, et les ouvriers s'enfuirent ; mais bientôt ils reprirent courageusement leur travail. Le 4 juin, la galerie, longue de 197 mèt. se trouvait percée ; mais comme elle.avait6mct.so de hauteur déplus dans le milieu, il fallait encore la niveler. Le temps avait été froid, et le lac ne se trouvait pas encore au niveau de la galerie; de sorte que l'on continua à l'abaisser jusqu'au 13, jour où l'écoulement commença à dix heures du soir. Le lac s'éleva pourtant encore pendant quelques heures; mais le lendemain, à cinq heures du soir, il avait baissé de Omet. 32; le 15 au matin, de 3 mèt. 25 ; le 16 au matin, de 9 mèt. 76. A deux heures de ce jour, la longueur du lac était diminuée de 633 mèt., car la galerie, continuellement rongée, s'abaissait aussi vite que le lac. La Dranse coulait à plein lit, mais sans déborder, et peu de jours auraient suffi pour épuiser l'immense réservoir.

■ Cependant les détonations intérieures annonçaient que les glaçons se détachaient de la masse par leur légèreté spécifique, diminuant ainsi l'épaisseur de la digue du

côté du lac, pendant que le courant, hors de la galerie, rongeait cette même digue du côté opposé, et menaçait d'une rupture soudaine; le danger croissant, l'ingénieur faisait partir de temps à autre des exprès pour avertir les habitants de se tenir sur leurs gardes. L'eau commençait à se faire jour sous la glace , entraînant les pierres et le terrain à sa base, sous la galerie : la crise paraissait inévitable et prochaine. A % h. t/2 du soir, un éclat terrible annonce la rupture des glaces; l'eau du lac s'élance avec une furie inexprimable ; elle forme un torrent de 32 mèt. de hauteur qui parcourt les six premières lieues en 40 min., quoique retenu en plusieurs endroits dans des gorges étroites, enlevant dans son cours 130 chalets, toute une foret et une immense quantité de terre et de pierres. Débouchant devant Chable, chef-lieu de la vallée, l'eau poussait devant elle comme une montagne mouvante de toutes sortes de débris, haute de 100 mèt., d'où sortait une vapeur noire et épaisse comme la fumée d'un incendie. Un voyageur anglais accompagné d'un jeune artiste, M. P. de Lausanne, et de son guide, revenait de voir les travaux et se dirigeait vers Chable ; se retournant par hasard, il voit la colonne mouvante, dont le bruit de la Dranse ne lui avait pas permis d'entendre le fracas éloigné, s'avançant avec la plus effrayante rapidité. Il pique des deux pour avertir ses compagnons, ainsi que trois autres voyageurs qui les avaient joints ; tous sautent à bas de leurs montures, gravissent la montagne et arrivent en sûreté, hors de la portée du déluge qui remplit dans un instant toute lagorgcau-dessç>us d'eux. De Chable la débâcle arriva à Martigny (4 lieues) en 50 min., enlevant dans cet espace 35 maisons, 8 moulins, 95 granges, mais seulement 9 personnes et peu de bétail; les habitants étaient sur leurs gardes. Le village de Bovernier fut sauvé par une saillie de rocher qui détourna le torrent ; on le vit passer comme un trait à côté du village, sans le toucher, quoique beaucoup plus haut que ses toits. Les rochers et les pierres furent déposés avant d'arriver à Martigny, frappant de stérilité de vastes prairies et des champs fertile*. Ici il se divisa; mais 80 habitations de ce bourg furent emportées, beaucoup d'autres endommagées, et les rues jonchées d'arbres et de débris de terre : 34 personnes seulement paraissaient y avoir perdu 1* vie La débâcle arriva au lac de Genève à 11 h. du soir, ayant parcouru 18 lieues en 6 h. 1/2. »

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