VOYAGE A PIED
« Une femme qui peut aller à cheval, écrivait M"* Roland en 1787 (Lettres sur la Suisse) y qui sait marcher quatre ou cinq heures au besoin, qui ne craint pas de brûler son teint au soleil ou de se laisser mouiller à la pluie, peut encore se promettre de visiter assez en détail l'intérieur de la Suisse, pour peu qu'elle ait dans l'ame de cette énergie que développent les difficultés, et de ce sentiment qui s'enflamme au grand spectacle de la nature; et tout homme assez libre pour faire ce voyage , mais que l'appréhension de la fatigue ou des dangers peut retenir, est un malheureux que l'habitude de ses aises condamne aux privations des plus grands plaisirs, ou un lâche fait pour croupir dans la mollesse et dans l'oisiveté. »
Éhel, Bollmann et surtout Tœpffer ont trop bien décrit tour à tour les effets surprenants des voyages à pied dans les montagnes sur la santé « de l'ame et du corps, » leurs plaisirs si nombreux, si purs, si vifs, si variés, leurs inconvénients et leurs ennuis, parfois aussi agréables que leurs plaisirs, pour qu'il puisse être encore nécessaire de répéter ce qu'ils ont dit. Mais ces sages conseils du spirituel auteur des Voyages en zigzag ne seront peut-être pas tout à fait inutiles.
« En voyage, dit TœpfTer, le plaisir n'appartient qu'à ceux qui savent le conquérir, et point à ceux qui ne savent que le payer.... Il est très-bon d'emporter, outre son sac , provision d'entrain , de gaieté de courage et de bonne humeur. Il est très-bon aussi de compter, pour l'amusement, sur soi et ses camarades, plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées. Il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez pour que tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicieux, de n'attendre rien du dehors et d'emporter tout avec soi : son sac, pour ne pas dépendre du roulage; ses jambes, pour se passer du voiturier; sa curiosité, pour trouver partout des spectacles; sa bonne humeur, pour ne rencontrer que des bonnes gens. »•
« C'est, dit Jean-Jacques Rousseau (Nouvelle Héloïse), une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous, oue sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caract' re grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et, qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'àme contracte quelque chose de
suisse. c
AVIS ET CONSEILS AUX VOYAGEURS
leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d'être et de penser; tous les désirs trop vifs s'émoussent; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux , ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère et douce, et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris aue les bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale »>