HÔTELS
Depuis quejques années, de riches capitalistes ont fait construire, dans les principales villes de la Suisse, des espèces de palais, où un gérant respon-
HOTELS. — GUIDES ET PORTEURS. XXXVil
sable, qui reste toujours invisible, exploite les voyageurs au profit d'une société d'actionnaires. Ces palais sont élégamment et richement meublés ; ils renferment des cuisines aussi curieuses à voir que celle des Invalides à Paris, des salles à manger spacieuses et décorées avec luxe, une garnison imposante de domestiques parlant ou croyant parler toutes les langues connues, en cravate blanche, et habillés de noir de la tête aux pieds, des belvédères au-dessus du toit et une foule d'autres agréments de cette espèce. Mais les voyageurs auxquels les agents de" ces entreprises en commandite daigneront accorder l'hospitalité, — ce qui n'arrive pas toujours, — ne tarderont pas à se convaincre, une fois leur curiosité satisfaite, que ces palais sont aussi désagréables que coûteux à habiter; ils y payeront tout fort cher, et, s'ils y sont bien logés, ils y seront le plus souvent mal nourris et mal servis. En 1863, quatre de mes amis arrivés au Bernerhof à minuit (le train de Lausanne avait été retardé par diverses causes), n'ont pu y obtenir un morceau de pain , sous le prétexte que tous les domestiques étaient couchés. En général, on est traité avec plus de politesse et à des conditions plus raisonnables dans les hôtels de seconde classe. Mais les hôtels de seconde classe, entraînés par le mauvais exemple et la cupidité, commencent à se donner des airs de première classe. La bougie ne leur suffit plus; eux aussi ils tarifent le service à leur profit, élèvent de 50 c. ou de 1 fr. le prix de la table d'hôte, et ne font boire à leurs hôtes que des vins de la plus mauvaise qualité, afin de les contraindre à demander des vins extra, dont le moins cher, fort ordinaire d'ailleurs, se vend 3 fr. la bouteille. Certes on est mieux logé, mieux nourri, dans les hôtels suisses, aujourd'hui qu'il y a vingt ans; mais on y paye tout le triple. Il est temps vraiment que l'avidité toujours croissante de MM. les aubergistes se trouve satisfaite. En 1863, ils ont inventé le réveil et la conduite. Un hôtel contient cent voyageurs, on les réveille tous et on porte 1 fr. sur la note : c'est 100 fr. de gagnés. — La conduite est encore plus extraordinaire : vous allez à pied de la gare à l'hôtel, portant votre petit bagage; le lendemain matin on vous réclame 1 fr. ou 2 fr. pour le domestique qui vous a accompagné et que vous n'avez même pas vu.— Déjà un grand nombre de voyageurs préfèrent avec raison aux hôtels des villes les auberges de villages, où, tout en dépensant moitié moins, ils ont encore l'agrément d'être accueillis avec politesse, et celui de passer leur soirée et leur matinée à la campagne. Déjà même le nombre des touristes anglais diminue d'année en année.
« Les aubergistes, dit M. Tœpfler, sont un peu ce que les fait le voyageur. Vous arrivez fier, exigeant, rogue, mettant entre vous et votre hôte l'immense distance qui sépare le riche gentleman du misérable salarié; voilà la nature du contrat établie par vous-même; on vous sert de son mieux, avec empressement , avec respect; services, empressement, respect, se retrouvent sur la note que vous trouverez chère et que vous- payerez avec humeur. Vous arrivez bon homme, bienveillant, sans exigence ni fracas; vous traitez votre hôte en homme dont les égards, la bonne grâce vous sont personnellement agréables, dont les respects ont leur mérite, mais ne s'achètent pas, il vous les donne sans vous les vendre; votre note, déchargée de tous faux frais, se trouve être équitable et vous la payez avec plaisir. On rencontre des gens qui disent du mal de toutes les auberges ; ce sont gens dont avec plus de justice toutes les auberges pourraient dire du mal. »
XXXVIII AVIS ET CONSEILS AUX VOYAGEURS
Dans les hôtels de première classe, on paye : une chambre très-ordinaire, à un seul lit, 2 fr., 2 fr. 50 c. et plus ; — le thé ou le café, avec miel, beurre, petit pain, etc., 1 fr. 50; — le déjeuner à la fourchette, 3 fr. ou 4 fr.; — le diner (à table d'hôte) à 1 heure, 3 fr.-, le dîner (à table d'hôte) à 4 ou 5 heures, 4 fr. et 5 fr.; —la bougie, par jour, 1 fr.; —le service, par jour, I fr. ou l fr. 50. — Ou soupe à la carte. — Le prix des appartements varie suivant le nombre des pièces, l'étage, l'exposition , la vue, etc. — Les déjeuners et dîners particuliers, dlSis les hôtels de première classe, coûteut 4, 5 et 6 fr.
Dans les petites villes ou dans les villages, ces prix sont réduits de la manière suivante : — chambre, 1 fr. à 1 fr. 50 c; — déjeuners à la fourchette,
1 fr. 50 c. à 2 fr.; — thé ou café, 1 fr. à 1 fr. 50 c; — dîner à 1 heure,
2 fr. à 2 fr. 50 c; — diner à 4 ou 5 heures, 2 fr. 50 c. a 3 fr.; — déjeuner particulier, 2 fr. à 2 fr. 50 c; — dîner particulier, 3 à 4 fr.; — service, 50 ou (ÎO c. par jour. — Pas de bougie.
Le vin le plus ordinaire, qualifié de Bourgogne ou de Bordeaux, se paye
3 fr. la bouteille. Il est généralement mauvais. 11 vaut mieux boire du vin du pays.
Depuis l'invention de la télégraphie électrique, la plupart des voyageurs font retenir à l'avance un appartement ou une chambre par le télégraphe électrique. En arrivant dans un hôtel qui paraît inoccupé, on est souvent surpris d'apprendre qu'il n'y a plus de place pour aucun voyageur.
Presque partout, dans la Suisse allemande, les Allemands payent moins cher que les Français et surtout que les Anglais
Chaque hôtel est administré, sous la surveillance du gérant, par un majordome ou sommelier (kellner), qui parle tant bien que mal la plupart des langues de l'Europe. Cependant, les voyageurs qui ne sauront pas l'allemand se trouveront quelquefois embarrassas dans les vallées reculées des Alpes, et surtout dans les parties les moins fréquentées des Grisons.
A 'cur arrivée dans une auberge, les voyageurs qui auront du linge à faire laver devront le donner de suite a la blanchisseuse (tcasherin) , qui, en général, le rend le lendemain matin de bonne heure, plus ou moins sec, plus ou moins blanc.
Dans les pays de plus en plus rares où il n'y a pas d'auberge, les voyageurs pourront aller demander l'hospitalité aux curés, qui la refusent rarement, et qui souvent fout eux-mômes, le lendemain, la carte à payer ou le compte de la dépense (rechnung) .
Dans les premières éditions de cet itinéraire, j'avais quelquefois averti les * voyageurs, pour les en éloigner, qu'un hôtel était mauvais, malpropre, ou cher. Généralement j'ai supprimé dans cette quatrième édition ces qualifications : tel hôtel, en effet, est bou un jour, pour telle ou telle personne, et mauvais le lendemain, pour une autre personne. En outre, les changements de propriétaires sont fréquents; il ne serait donc pas juste qu'un
1. M- Desbarolles. l'ingénieux auteur des Mystères delà main, a publié une relation très-spirituelle de ses excursions alpestres, où il prouve que l'on peut voyager en Suisse pour 3 fr. 50 c. par jour. Nous signalons sa recette a nos lecteurs, sans la recommander à tous; car il en est beaucoup, je le suppose, qui ne voudraient pas la suivre. Ce volume a pour titre : Voyage d un artiste en Suisse, à 3 fr. 50 c. par jour, •2* édition, Paris, Michel Lévy. ises.J