SITUATION ET ASPECT GÉNÉRAL
Le village des Eaux-Bonnes, qui dépend de la commune voisine à'Aas (404 hab.), est situé à 748 met. dans une gorge étroite, au fond de laquelle se dresse le Pic de Ger, au confluent du ruisseau de la Soude et du torrent le Valentin, sur la rive g. de ce dernier. Il se compose d'une rue unique qui monte par une pente malheureusement trop roide à l'établissement thermal, bâti à son extrémité supérieure. Quand • on y entre, on a sur la g. une ligne
de maisons et d'hôtels construits avec un certain luxe, mais sans style, et sur la dr. un espace assez vaste planté d'arbres qu'on persiste, on ne sait trop pourquoi, à qualifier de jardin anglais, a La première maison qu'on remarque à dr. , au delà du jardin anglais . est bien mal placée, a dit M. Moreau; elle coupe la vue , brise la ligne droite jusqu'ici, et lui fait faire une espèce de crochet bien disgracieux. Son aspect vieux, sombre, triste, contraste avec l'élégance de ses modernes rivales. On l'appelle la Maison du gouvernement ; elle appartient au département. Il avait été question de la vendre, à la charge de la démolir et de reculer à l'alignement en cas de nouvelles bâtisses. Des difficultés sur le partage du prix entre Bonnes, qui voudrait avoir tout, et les Eaux-Chaudes, qui prétendent avoir droit à la moitié du gâteau, ont empêché la réalisation de ce projet. Au lieu de se donner la peine de résoudre ces difficultés et de lever les obstacles , on a préféré rester dans le statu quo^ si cher à toutes nos administrations.
a Cette maison servait autrefois d'hôpital et de logement pour les militaires qui venaient prendre les eaux dans cette localité. Comme depuis longtemps on envoie à d'autres sources pour la guérison des blessures, il a fallu changer la destination première de ce bâtiment.
On y a réservé, pour le préfet des Basses-Pyrénées, un appartement que j'eus occasion d'occuper quelques juurs, et que je désertai bien vite, parce qu'à la moindre pluie, il fallait prendre un parapluie et presque aller à la nage. Est-ce là ce qui empêche M. le préfet de ve-
nir plus souvent à Bonnes? Il y a bien de quoi , et à sa place j'en ferais tout autant. On garde aussi dans cette piai son, par prévoyance, deux chambres pour le pasteur qu'on sera obligé d'accorder à ce petit bourg, qui, comme dépendance du chétif hameau d'Aas, n'est desservi officiellement que par le curé de ce village ; ce qui , vous l'avouerez, n'est certes pas fort commode, surtout pendant l'hiver, pour les nombreux habitants du pays qui, tout en étant un peu juifs et arabes, n'en suivent pas moins pour cela, et très-religieusement , toutes les pratiques du culte catholique. »
Au delà de la Maison du gouvernement, la rue est bordée des deux côtés (le maisons ou plutôt d'hôtels, jusqu'à l'établissement et à la chapelle. En 1806, il n'y avait aux Eaux-Bonnes que des maisons de bois. Depuis cette époque on élève chaque année, souvent à la place des rochers que la mine a fait sauter, des constructions élégantes qui ont inspiré à M. Lemonnier les réflexions suivantes : a Nulle (part dans les Pyrénées, pas même dans le voisinage de l'établissement thermal à Luchon, on ne voit dans les constructions autant d'art et de symétrie; mais, il faut le dire, cette magnificence tranche si durement avec la nature sauvage de ces lieux, qu'il en résulte quelque chose de triste et de fatigant. Telle est l'impression que ce petit morceau de grande ville a produite sur moi et sur beaucoup d'autres visiteurs. N'aurait-on pu avoir ici ses aises, comme à Saint-Sauveur ^ comme à Bagnères de Bigorre, sans défigurer entièrement un site as.sez joli? Est-ce donc pour avoir îles
maisons alignées et parées que l'on vient aux Pyrénées? Il me semble que tout ce luxe, au milieu d'une nature paisible et solitaire, s'oppose à la douce quiétude que les malades viennent chercher aux eaux. »
a On comptait trouver la campagne aux Pyrénées, dit M. Taine :
un village comme il y en a tant, de longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots, d'outils, d'animaux domestiques; bref, tout le laisser-aller pittoresque et charmant de la vie rustique.
On rencontre une rue de Paris et les promenades du bois de Boulogne. Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons alignées comme des soldats au port d'armes, toutes percées régulièrement de fenêtres régulières, parées d'enseignes et d'affiches, bordées d'un trottoir, ayant l'aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture disciplinée et compa.ssée , font un contraste visible avec les croupes vertes qui les flanquent. On trouve grotesque qu'un peu d'eau chaude ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce singulier village essaye tous les ans de s'étendre , et à grand'peine , tant il est resserré et étouffé dans son ravin ; on casse le roc, on ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du torrent, on en colle d'autres à la montagne, on fait monter leurs cheminées jusque dans les racines des hêtres; on fabrique aussi derrière la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme elle
peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d'échoppes provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des guides; enfin, elle descend jusqu'au Gave, dans un recoin tout pavoisé de linge, qu'on lave au même endroit que les cochons. »
Les Eaux-Bonnes sont visitées chaque année par plus de 4000 malades ou touristes; mais en 1857 ce chiffre s'était sensiblement abaissé.
Les exigences ridicules des habitants, et d'autres causes qu'il ne m'appartient pas de révéler ici, avaient produit ce déplorable résultat.
a C'est une pitié que le séjour des Eaux-Bonnes, dit M. D. N isard.
D'abord , on est là dans un entonnoir, au bout du monde, c'est la fin de la route : il faut reculer pour en .sortir. Quand les nuages sont bas, ce qui arrive de trois jours l'un, il semble qu'on soit enfermé dans une cage dont le toit est de plomb. Et puis on rencontre sur son chemin, tantôt une jeune femme voilée, qui se traîne à la buvette sur le bras de sa domestique, et dont la taille est déjà horriblement déformée par le mal ; ou bien un grand jeune homme, surpris dans sa croissance par une toux sèche et douloureuse, qui va boire aussi de cette eau, si vantée au siècle dernier pour la guérison des blessures.
ce C'est chaque matin une longue file de malades enveloppés dans leurs manteaux, se rendant à l'établissement avec un verre qui contient deux cuillerées de lait, mélange ordonné pour adoucir l'effet des eaux. Chacun jette un regard de curiosité sur son voisin. »
Cette peinture n'est pas parfaite-
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
ment vraie. Tous les malades qui viennent aux Eaux-Bonnes sont loin d'inspirer les sentiments de pitié ou de regret dont parle M. Nisard ; beaucoup , au contraire, y recouvrent , d'abord l'espérance , puis la santé. A l'inquiétude qu'on avait d'abord éprouvée pour eux succède bientôt l'assurance d'une guérison complète et prochaine.
D'ailleurs on ne rencontre pas seulement des malades aux Eaux-Bonnes; les valides y sont presque toujours en majorité: aussi, que de promenades à pied, h. âne, à cheval, en voiture! Le temps est-il beau, dès le lever du soleil, souvent même avant qu'il n'ait doré le sommet du Pic de Ger, le fouet strident des guides retentit tout le long de la rue et les caravanes se mettent en marche , développant leurs longues files dans toutes les directions.
Vers 4 h. reviennent les cavalcades.
« 11 est défendu, dit M. Taine, de rentrer au galop , c'est pourquoi tout le monde rentre au galop. Le moyen d'arriver à la façon des bœufs! On se cambre sur la selle, la chaussée résonne, les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui s'arrêtent ; c'est un triomphe : l'administration des Eaux- Bonnes ne connaît pas le cœur humain, ni surtout le cœur féminin.»