‹ Itinéraire descriptif et historique des Pyrénées de l'océan à la Méditerranée [microform]Chapitre 89 sur 382 · LE CHANT D'ALTABISCAR · texte numérisé non relu

LE CHANT D'ALTABISCAR

(Dialecte de la Basse-Navarre.)

Un cri s'est élevé — Du milieu des montagnes des Basques, — Et le maUre de la maison debout devant aa, porte — A ouvert roreille et dit « : Qui est là? Que me veut-on ?» — Et le chien qui dormait aux pieds de son mattre — S'est levé et a rempli de ses aboiements les environs d'Altabiscar.

Au col d'Ibafleta un bruit retentit; — Il approche en frappant à droite , à gau-

che les rochers : — C'est le murmure sourd d'une armée qui vient. — Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes. — lis ont fait entendre le «ignal de leurs cors, — Et le maître de la maison aiguise ses flèches.

Us viennent! Ils viennent: quelle haie de lances: — Comme les bannières de toutes couleurs flottent au milieu d'eux:

— Quels éclairs jaillisâent au milieu de leurs armes: — Combien sont -ils?

Enfant, compte-les bien. — Un, deux, trois, quatre, cinq,' six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, — Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

Vingt, et par milliers d'autres encore.

— On perdi-ait son temps à les compter.

— Unissons nos bras nerveux et souples, déracinons ces rochers, — I.an^ons-lcs du haut de la montagne en bas — Jusque sur leurs têtes; — Écrasons-les, frappons-les de mort. — Que voulaientils de nos montagnes , ces hommes du Nord? — Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix ? — Quand Dieu Mt ces montagnes, il voulut que les hommes ne les franchissent pas.

Mais les rochers en tombant écrasent les troupes. — Le sang ruisselle, les débris de chair palpitent. — Oh: combien d'os broyés ; Quelle mer de sang:

Fuyez: fuyez: vous à qui il reste de la force et un cheval. — Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge; — Ton neveu bienaimé, Uoland le robuste, est étendu mort là-bas: — Son courage ne lui a servi à rien. — Et maintenant, Basques, laissons ces rochers,— Descendons vite en lançant nos flèches à ceux qui fuient. — Us fuient, ils fuient: où est donc la haie des lances?

— Où sont ces bannières de toutes couleurs flottant au milieu d'eux? — Les éclairs nejaillissent plus de leurs armes souillées de sang. — Combien sont-ils?

Enfant, compte-les bien. — Vingt, dixneuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, — Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un.

Un: il n'en paraît pas un de plus. — C'est fini. Maître de la maison, vous pouvez rentrer avec votre (bien , — Em-

brasser votre femme et vos enfants,— Nettoyer vos flèches , les serrer avec votre cor, et ensuite vous coucher et dormir dessus. — La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées.

— Et tous ces os blanchiront dans l'éternité.

Le récit d'Éginhard confirme de tous points le chant basque d'Altabiscar. Appelé par le wali de Saragosse, qui voulait .se rendre indépendant du calife de Cordoue, Charlemagne envoya deux armées en Espagne. Lui-même pa.ssa les Pyrénées au port de Roncevaux et marcha sur Saragosse; mais son perfide allié lui ferma les jjortes de la ville, et Charlemagne, qui ne s'était pas préparé pour un siège et dont les armées manquaient déji\ (le vivres , fut obligé de traiter.

Moyennant une a immense quantité d'or 3> et des otages, les légions fiankes consentirent j\ abandonner l'Espagne , puis elles rentrèrent dans les gorges des Pyrénées, par les vallées d'Engui, d'Erro et de Roncevaux.

a I^a traversée, cette fois, ne devait pas être si heureuse ni si paisible. Des milliers de sauvages ennemis, tapis comme des loups affamés dans les noires sapinières, attendaient, du haut du mont Altabiscar, les bataillons qui montaient lentement de Roncevaux vers le l)ort d'ibaneta; c'étaient les Wascons (Basques) d'Espagne et de Gaule. Toutes les haines amassées dans le cœur des îiscaldunac par leurs longues et malheureu.ses guerres d'Atjuitaine, s'étaient réveillées avec fureur à la vue de la grande armée franke qui traversait leurs montagnes en triomphant appareil, et les braves de toutes les tribus de langue euskare étaient accourus au rendez-vous de l'Altabi-scar. Le roi

iriN^RAmE DES PYRÉNÉES.

Karle et le principal corps de l'armée franke atteignirent cependant le port d'Ibaneta, redescendirent vers la vallée de la Nive et les terres de Gaule, sans avoir vu paraître un seul ennemi; mais, quand l'arrière-garde , qui protégeait les bagages, et qui comptait dans ses rangs la fleur des leudes et la plupart des paladins, eut commencé de se déployer le long de l'étroit sentier qui serpente sur le flanc de l'Altabiscar, une avalanche de quartiers de rocs et d'arbres déracinés roula, avec un horrible fracas, du sommet de la montagne, broyant, écrasant ou entraînant au fond des précipices tout ce qu'elle rencontra. Tout ce qui n'avait pas été balayé par cette effroyable tempête se rejeta en désordre au fond du val de Roncevaux, où les Wascons s'élancèrent après les Franks : là s'engagea une lutte atroce, implacable, une lutte d'extermination; ni la discipline des Franks, ni leurs armes redoutables auxquelles ils avaient dû tant de victoires, ne les sauvèrent à cette heure; entassés les uns sur les autres dans l'étroite vallée , embarrassés par leurs heaumes, leurs hauberts, leurs pesantes haches et leurs longues lances, ils tombaient, sans pouvoir se défendre ni se venger, sous les javelines acérées des Wascons, qui perçaient les cottes de mailles comme si elles eussent été de laine; leur courage ne leur servit qu'à mourir. » Là périrent Éghihard , prévôt de la table royale (ou sénéchal), Anselme, comte du palais, et Roland (Hruodlandus, Rotlandus), commandant (pràefeclus) de la marche de Bretagne , et bien d'autres. « La nuit vint, et la vallée rentra dans un silence qu'in-

terrompaient seulement les plaintes des blessés et le râle des mourants :

l'arrière-garde franke, » jusqu'au dernier homme, gisait dans le val.

et dans les goufl'res qui l'environnent. » {Henri Martin.)

A dater de cette défaite mémorable jusqu'en l'année 1794, les détilés d'Ibaneta ne livrèrent plus passage à aucun soldat étranger. A cette époque, Moncey, qui venait de s'emparer de la province espagnole du Guipuscoa, fit envahir la vallée de Roncevaux par le général Marbot, à la tête de G 000 hommes, et, du 16 au 17 août, le duc d'Ossuna, général des Espagnols, fut obligé de battre en retraite. Les chefs de l'armée française regardèrent ce triomphe comme une vengeance de la mort du paladin Roland.

Après avoir été déjà rejeté une première fois en deçà de la chaîne des Pyrénées, le maréchal Soult résolut en octobre 1813 de pénétrer de nouveau en Espagne pour secourir Fampelune, qui résistait encore, et détruire la droite de l'armée anglaise. Le matin du 25, il passa le col de Roncevaux à la tête de 35000 combatUnts et attaqua à l'iraproviste les 18000 Anglais postés dans la vallée et .sur les rochers d'Altabiscar. Ceux-ci ne tinrent pas longtemps; le corps de l'armée abandonna la vallée en toute hâte, et la division qui occupait une position inexpugnable sur la monUgne se hâta de battre en retraite pour ne pas être coupée. Le maréchal Soult poursuivit l'armée en déroute jusqu'au village de Sauroren, où s'engagea une bataille décisive (Voy. R. 14).

Après avoir traversé la plaine de Roncevaux dans la direction du

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