LE LENDEMAIN DE LA TREVE
Avant peu, sans que Rome songeât cette fois à s'interposer, les relations entre les deux pays devaient s'acheminer à une nouvelle et violente rupture. Les difficultés auxquelles l'exécution du traité signé à lam-Zapolski pouvait donner lieu n avaient en elles-mêmes aucune importance. De part et d'autre, on inclinait à les résoudre dans un esprit de conciliation très large. Dans la province de Viélije, à l'embouchure de la Méja, sur une voie de communication fluviale très importante entre Smolensk et Louki, la possession d'un fortin demeurait litigieuse. Le palatin de Witebsk, Paç, s'en emparant assez arbitrairement, Ivan recommanda à son envoyé de céder la province entière plutôt que de risquer une reprise d'hostilités, et Bathory, de son côté, ordonna la destruction de la place. Mais, si on se trouvait d'accord ainsi pour éviter un conflit immédiat, nous savons déjà que, pour un temps plus ou moins éloi^<[né, sollicitant le concours de lAngleterre, le Terrible méditait un nouvel appel aux armes, et l'histoire entière des dernières années du règne de Bathory prouve qu'il ne considérait hii-mènic hi trêve de 1582 (jue comme un temps d'arrêt dans la marclie victorieuse où, aj)rès l'avoir mieux domptéa et assouplie à ses volontés, il espérait
entraîner à sa suite la turbulente Polog^ne et la conduire bien au delà de Pskov. Le fait d'une entreprise militaire plus vaste, méditée par le roi et mise en voie d'exécution au cours des années suivantes, avec l'assistance de Rome elle-même, bientôt obtenue, et l'appui espéré de Florence et de Venise, a été mis en évidence. Séduit par le g^énie robuste du grand soldat, le successeur de Grég^oire XIII, Sixte-Quint, allait quitter le domaine des chimères pour entrer dans la sphère des réalités pratiques, suffisamment grandioses, d'ailleurs. La ligue anti-ottomane, où Ivan proposait de marier Elisabeth avec l'empereur, n'était bonne qu'à servir de thème aux railleries du Terrible. Il n'y avait plus de croisés qu'en Pologne. Mais, après avoir voulu montrer que le chemin de Moscou à Gonstantinople passait par Varsovie, Bathory entendait maintenant passer par Moscou pour aller à Gonstantinople, et qu'on lui donnât les moyens d'y arriver. A Wilna déjà, dans ses entretiens avec Possevino, devançant Pierre le Grand, il avait indiqué Azov comme base nécessaire d'une action décisive contre la puissance ottomane ; et, pour atteindre Azov, il fallait avoir derrière soi Moscou gagnée à la cause commune; mais elle venait de montrer qu'on n'y réussirait pas, ou conquise, et Bathory s'en chargeait.
Que le projet fût réalisable, le triomphe facile de Dmitri et les campagnes victorieuses, quoique inutiles, de ses protecteurs polonais sous Sigismond III, devaient le prouver et seule la mort prématurée du conquérant de Polotsk (1586) fit évanouir ce plan mesuré à sa taille. Ivan lui-même n'avait plus assez longtemps à vivre pour en sentir la menace directe. Nul doute, cependant, qu'il n'en ait eu la vision angoissante. Ce fantôme dressé devant lui a très apparemment assombri les derniers jours et pesé sur les dernières résolutions du souverain. Avant même qu'en 1584, décidé à sacrifier ses vues sur la Hongrie comme à renoncer aux ménagements observés jusque-là avec la Porte, le roi de Pologne dévoilât toute sa pensée dans un entretien de quatre heures avec le nonce du pape, Bolognetti (BoRATYNSKi, Etienne Bathory et ses plans de ligue contre la Tur-