‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 5 sur 24 · U VIE · texte numérisé non relu

U VIE

rable, mais propre, un homme encore jeune, miné par la phtisie, nerveux, timide et gauclie, tant qu'il n'était pas question, ou de philosophie — il était, luiaussi, passé par Moscou — ou de littérature. Il s'y intéressait surtout pour l'aide qu'elle pouvait fournir au progrès, c'est à dire à l'européanisation de la Russie; ii était un Occidental convaincu, sans d'ailleurs bien connaître ni les mœurs, ni les langues, ni les œuvres de l'Occident. Tourguénief, lui, pouvait en parler avec une érudition qui n'excluait pas « ces mots, pénétrants comme la hache dans le sapin, qui sont aussi nécessaires à l'esprit du Russe que la vodka à sa langue'. » Leurs conversations recommencèrent donc souvent; à Pétersbourg, en hiver ; en été, dans la forêt de pins où les médecins envoyaient Biélinski se reposer. Ils y discutèrent, à perte de voix, sur l'Occident, la Russie, l'âme russe qu'ils admiraient, ses défauts qu'ils déploraient, non sans y démêler des indices d'une haute vocation ; après quoi ils passaient à des sujets qu'ils épuisaient encoremoins. «Eh quoi, criait Biélinski, après sixheures de discussion, nous ne savons pas encore si Dieu existe, et vous voulez dînerai »

Ces conversations ont complété l'œuvre de celles de Stankiévitch. On peut dire que l'éducation russe de Tourguénief est achevée au moment où, en 1847, il part, à la suite de M"" Viardot, pour un nouveau pèlerinage en Europe.

' Gogol, Ames mortes, Irad. franc., II, 137. — Id. 18*. * Tourguénief, SoutientVa littéraires.

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En 1843, la sœur de la Maiibran, Pauline Garcia, était venue, pour la première fois, chanter à Pétersbourg. Dès ce temps, Tourguénief l'avait connue. « Nous sommes déjà des amis de trois ans' », écrit-il en 1846. A cette date, il est un de ses adorateurs attitrés. On conte à Pétersbourg qu'elle a, dans sa loge, une peau doure, avec des ongles d'or; quatre amis s'asseyent sur ses quatre pattes, et chacun d'eux, à chaque entr'acte, est tenu de conter une histoire; Tourguénief est, dit-on, la patte n" 3". Patte ou non, il parle de Pauline Garcia à tout venant, même à Varvara Pétrovna qui, inquiète, va entendre « cette maudite Bohémienne' » ; même à Biélinski, auquel il décrit ses transports le jour où elle lui a passé sur le front son mouchoir parfumé. 11 insiste tant que Biélinski se fâche et lui reproche de tomber dans le sadisme '.

Toutcela ne renseigne guère sur les relations dupoète et de la diva. On peut alléguer, si l'on veut, le mot de Bachaumont. « La Clairon a toujours quelque Russe pot-au-feu qui se contente de lui baiser la main', » Mais Tourguénief n'eût été qu'un maigre po(-aM-/'eM; en 1847, la mère et la tante Garcia s'usaient les yeux à raccommoder ses chemises. En somme, on l'accueille parce qu'il plait, sans doute pour sa taille avantageuse et ses moustaches blondes, mais aussi et surtout pour

' Lettre de H— Viardot du S/2D novembre ISiB. ' Souvenirs de Berg, Message'' kislorique.

' Souvenirs de M" Jitova.

' Mémoires de M"« Panaiéva.

• Mémoires, 16 septembre lT6i.

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son esprit qu'elle comprend, dît-il, « bien mieux que je ne le comprends moi-même'». De son côté il a, pour celte intelligence de femme qui comprend si bien, une sorte de respect étonné, et pour le talent — il dit ie génie ^ — de la cantatrice, une admiration sans bornes. II aime aussi la femme, sans doute, et les mots passionnés ne manquent pas dans ses lettres, mais presque toujours en formule finale, ce qui diminue peut-être leur portée. Même en ce temps, il est pour elle, avant tout, l'admirateur et l'ami.

On a supposé que pour elle seule il partit de Russie en 1847. En tout cas, à peine à Berlin, il la quitta pour aller attendre à StettînBiélinski.etle conduire aux eaux de Salzbrûnn en Silésie. Là, pendant quelques semaines, ils discutèrent comme à Pétersbourg ; puis, un beau matin, Tourguénief disparut, oubliant ses malles. « Le diable seul sait où il est passé * », écrit Biélinski. A Pétersbourg, on affirme que les Viardot — car Pauline Garcia est maintenant M"" Viardot — l'ont chambré dans un château du pays basque, où, de sa fenêtre, il cause avec les loups'. En réalité, tantôt avec ses amis, tantdt seul, il est à Paris, ou à Bruxelles, ou à Toulon, ou quelque part dans l'intervalle, selon les déplacements de la diva, et aussi selon l'état de sa

' Uttre d'avril ISiS.

' Ces! aussi le mot de George Sand a Pauline Garcia-Viardot, ...le plus beau génie de femme de noire époque... a HUloire de ma vie, t. IV. p. 4SS.

* AaneDkof, Meitagèr tCBurope, 1881.

' Souvenirs de Berg.

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bourse, que les éditeurs sont seuls à remplir, et rarement de louis d'or.

Pour la France, qu'il voit pour la première fois, il n'éprouve aucun enthousiasme, a Elle n'est décidément pas belle », écrit-il, en arrivant à Lyon, en 1848 ^ II fait pourtant une exception pour le Bourbonnais, et il en fera bientôt une autre pour la Provence. Dans ime lettre de Toulon, il raconte sa première excursion en Méditerranée, sur un bateau de pécheur, et sous des ondées, suivies d'éclaircies, qui font passer la mer de l'encre de Chine au blanc laiteux, puis au gris noir rangé d'écume, puis au bleu, sombre ou clair, avec de petites paillettes d'or. La description est jolie, moins pourtant que ses tableaux de forêts.

En somme, Paris est la France pour lui, comme pour les autres Busses, mais il diffère d'eux par son dédain des plaisirs parisiens. En l'absence des Viardot, il passe presque tout son temps au travail, à apprendre l'espagnol d'abord : il l'a commencé pour les vieilles Gareia, et le continue pour Calderon. « Son théâtre est simple et sain : le graillon littéraire ne s'y , fait pas sentir,.. Je suis tout encalderonisé », écrit-il en décembre 1847. Puis il se meta nos classiques, àCopneille, à Saint-Simon, qu'il va lire à Versailles, à Pascal, dont les Provinciales le transportent : « Bon sens, éloquence, verve ironique, touty est! « En revenant à notre époque, il rencontre le Voyage autour de ma chambre et le maltraite. « Les admirateurs de

' Lettre inâdile.

Sterne me sont en horreur.,. Ils se mijotent, se pourléchent, tout en se donnant des airs de simplicité, de bonhomie. » Puis M™ Roland l'intéresse, mais moins que les contemporains, Michelet, George Sandsur-j tout. « Elle a le don de rendre les impressions les plus 1 subtiles et les plus fugitives, d'une manière claire, ■ ferme et compréhensible ; elle sait dessiner jusqu'aux ' parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal, mais vous me comprenez', n

Il va quelquefois aux Tuileries avec un livre, mais oublie souvent de l'y ouvrir : « J'y regarde jouer une ' foule d'enfants, tous charmants comme des amours, et si coquettement habillés... Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses mordillées par le premier froid de l'hiver, l'air placide et bon des bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, ces statues, ces eaux dormantes, la majestueuse couleur gris cendre desTuileries, tout cela me plait infiniment, me repose et me rafraîchit... j'y rêve à ce que j'ai fait, à ce que je vais faire*. » Et les résultats de ces rêveries, ce sont des comédies, le Parasite, le Vieux garçon; des nouvelles, le Journal d'un homme de trop. Trois rencontres; plusieurs des Récits d'un chasseur. « 11 ne s'est pas encore passé de semaine que je n'aie envoyé jin m/inuscrit à mes éditeurs... Je tourne àl'ours ; jetravaille avec une ardeur infatigable. »

' A M" Viardot, 17/5 janvier 1848.

■ !d., 14 décembre 1S47.

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11 annonce, du reste, qu'il va bientôt se secouer, courir Paris, c'est-à-dire d'abord les théâtres, au double titre de correspondant théâtral de M"° Viardot, qui est à Londres, |et d'auteur dramatique. Mais nos

' œuvres l'inspirent peu j elles sentent la convention, le métier, le g^aiWon littéraire « comme l'opéra dont Gluck disait qu'il puait la musique ». Il trouve aussi que nous comprenons mal les étrangers, même Verdi, qui, tout inférieur qu'il soit à Gluck, est encore trop haut pour nous. «En fait de musique, on n'aime ici que les chevaux et les mollets des danseuses. » Pourtant il

f applaudit ia Borne Blanche, a Quelle jolie musique, galante et chevaleresque ! C'est moins brillant, mais peut-être plus français encore qu'Auber, Boieldieu estpâlequelqûeCois, mais jamais vulgaire'. »

Quant aux monuments et aux rues, il les visite avec les compatriotes qui viennent lui demander de les piloter, avec l'ami pas fort en français auquel il apprend à répondre qu'il a cent vingt-sept ans ; avec Biéliiiski toujours plus malade, qui s'intéresse surtout à la place de la Concorde, parce qu'elle a été celle de la Révolution ; avec Herzen enfin que Nicolas 1" vient de laisser sortir de Russie, en iSH, sur la réflexion que l'Europe est calme et sans doute pour longtemps*. Là-dessus survint la Révolution de Février : beaucoup de Russes retournèrent en Russie, par peur de a sentir

' A M" Viardot, S décembre 1847.

* Souveniralittéraires. — HëmDiresdeM>*Ogare Antiquité ru»ie, 1889; de Uerzen,

la barricade » ; Tourguéniet, qui était à Bruxelles, ae hâta de revenir à Paris. II a conté les péripéties de son voyage, les trains arrêtés, la rencontre d'un personnage empanaché, qui était, assurait le chef de gare, un commissaire de la République ; puis, à Paris, les rues dépavées, la gaieté de la foule, les taches de sang dans les coins '.Il se logea rue de la Paix, près du boulevard, et là, de plus ou moins haut, selon l'état de sa bouree, il assista aux bagarres de mai, puis aux journées de juin, pendant lequelles il fut, assure-t-îl, arrêté par des gardes nationaux qui le soupçonnaient d'être a un agent des rois, venu pour fomenter nos troubles ». Nous pouvons, nous, le soupçonner de charger ses récits à nos dépens. En tout cas, la lutte finie, il jugea prudent de voyager un peu, et c'est alors qu'il partit pour Toulon.

C'a été sa faiblesse, en tout temps, de se croire en . péril pour ses opinions. Or, en ■1848, il était un démocrate à tous crins, bien que sans illusions. « Dans le' parti rouge, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, on est bavard, paresseux, et propre à rien. » Cela ne l'empêche pas d'admirer Robespierre, d'excuser un peu Marat, de flétrir prêlres, bourgeois et soldats. « Quelle ignoble institution que l'armée, écrit-il de Toulon, après une conversation avec un vieil officier de chasseurs d'Afrique -. ces gens-là, d'après la parole de leur

' Dans les deux nouvelles, L'homme aux lunettes fumées, et !Vm gens m'ont envoyé, il a utiliaÉ loua ses souvenirs de 1848. La premiÈre a Été traduite dans Œavrea dernières, (Uelzeli, sous ce titre. Monsieur François : la seconde, dans Reliques vitanles, aussi chez Hetzel.

Hi[ifli:iT. — Ivsiii Touiguénicf. i

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propre capitaine, tuent les gens désarmés, violent et pilient,' et cependant ce sont d'excellents soldats, qui aiment l'ordre. Que la foudre les écrase' ! » Quand il apprend la victoire de Paskiévitch sur Georgey, il est navré. « Pauvres Hongrois 1... Il n'y a qu'une patrie pour un homme de cœur, la démocratie : au diable la / nationalité ! »

Au diable aussi, sans doute, Hegel et le principe que tout est rationnel qui est réel ! Les opinions des Viardot ont singulièrement déteint sur le germanomane et le francophobe d'autrefois; mais, à vrai dire, son évolution avait commencé, à Pétersbourg même, dans ses conversations avec Biélinski qui attendait de la France révolutionnaire la rénovation du monde : 1848 n'a fait qu'en marquer l'achèvement.

DuséjourdeTourguénief àParis date un autre changement, peut-être plus important, dans son humeur ou dans sa santé. A Pétersbourg, on lui reprochait ses étourderies ; à Paris, elles deviennent des excentricités inquiétantes. M"' Ogareva nous l'y montre, perché sur l'appui d'une fenêtre, pâle, ébouriffé, chantant « kokoriko », se penchant sur la rue avec des regards de fou. Lui-même il a raconté, plus tard, qu'en ce temps il était souvent pris d'affreux accès de spleen ; qu'une fois, à Paris, pendant une crise, il s'était fait faire, avec un store arraché d'une fenêtre, un haut bonnet pointu ; qu'affublé de ce bonnet, il s'était mis dans un coin, le nez au mur, jusqu'à complet apaise-

• Toulon, 20 octobre 1848.

ment, et que, souvent, par là suite, il avait eu recours au même traitement'.

Folie ou mystification ? Une lettre de 1849 nous édifiera peut-être. Il est alors à Courtavenel, une maison de M"" Viardot, en Brie, et y passe le temps à travailler, àcauseravec les voisins, le jardinier, la cuisinière Véronique et les chiens du logis, Diane et Sultan. « J'ai beaucoup de temps ici, et j'en profile pour faire des choses parfaitement ineptes. De temps en temps, cela m'est nécessaire. Sans cette soupape de sûreté, je risquerais un jour de devenir très bête, pour de bon. »

C'est donc par hygiène intellectuelle qu'il cède à ces poussées d'extravagance, mais d'où lui viennentelles ? Neurasthénie, diront les médecins. Soit I Mais il faut noter que sa santé générale est excellente, qu'il ne se plaint jamais de fatigue, bien qu'en ce temps il écrive des comédies, des nouvelles, et la plupart des Bécita d'un chasseur; il ne souffre, d'autre part, ni d'amour contrarié, ni de déception littéraire, ni de nostalgie. EnJ'absence des Viardot, il est souvent seul, mais l'isolement lui pèse peu : il travaille et il aime la campagne, même celle de France; seulement, il n^ ,' l'aime plus tout à fait de la façon d'autrefois.

A Ville-d'Avray, en 1848, comme jadis à Spask ou ! dans la Forêt-Noire, il ne peut « voir sans émotion une ) branche couverte de feuilles se dessiner nettement sur le ciel bleu », mais jadis il jouissait de son émotion ' sans la discuter. « Sanine vivait comme une plante, et

' Souvenirs de Polonski.

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n'imaginait pas qu'on pût vivre autrement. » Maintenant il insiste, dans ses lettres, surle « contraste de ce bois frêle, mais vivant, avec l'immensité vide du ciel, ... Vamertume fraîche, la mélancolie sereine, qui se trouvent toujours au fond des impressions de la nature surl'homme «.Plusil va, moins cette mélancolie lui parait sereine, plus cette amertume rancit, plus il s'interroge sur « cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste » qu'est la vie. A la vérité, derrière elle, il soupçonne d'autres forces, plus secrètes, mais hostiles ou bienfaisantes, qui le sait ? Un soir, il entend deux soupirs mystérieux. « Si quelqu'un, à ce moment, m'avait posé la main sur l'épaule, je vous avoue que j'aurais poussé un cri d'aigle '. »

Terreurs mystiques, obsessions douloureuses, fantaisies incohérentes, nous trouvons en lui à peu près tous les traits d'un personnage qui justement en ce temps apparaît dans son œuvre. II se joue à lui-m6me des variations surHamlet.

' Courtavenel, iB juillet 184d, dix heures el demie du soir.

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