‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 7 sur 24 · LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

LA VIEILLESSE

La guerre franco-allemande. Les senUments de Tourguéiiîef. Pourquoi il s'établit & Paris.

Sa vie française. Sa popiilaritë parisienne, le cas qu'il en fait. Ses relations iittêraires, Flaubert. Les dîners chez Magny. Les Gon court et Daudet.

L'antre face de sa vie. Sa clientèle russe de Paris. Ses voyages à Spask. ses paysans, ses visiteurs. Vicissitudes de sa popularité.

La vie intime. Jours de rësignalion. de tristesse. L'idée de la mort. Apparition d'un nouveau mal. SoulTrances. travaux et paroles des derniers jours. La mort et tes obsËques.

Avant môme d'être installé dans sa villa, Tourçuénief avait pu prévoir qu'il n'y coulerait pas beaucoup de jours tranquilles ; depuis 1866, personne ne doutait que la guerre n'éclatât bientôt sur le Riiin. Toui^uéniefs'enpréoccupaitcomme tout le monde, et d'avance, il prenait parti. « Les Prussiens représenteront la civilisation, l'avenir, et les Français — les fils des Français de 1830 — la routine et le passé '. » Opinion qui n'était d'ailleurs que celle de son journal, le Siècle.

• A M-» Viardol. Moscou, 28 mars;9 novembre 1887.

Quand la crise arriva enfin, Tourguénief, persuadé que NapoIéonlII avait dressé un guet-apens à Bismarck, crut d'abord à la victoire des Français, à leur prochaine apparition dans Bade. «Tout le monde s'en va; moi, je reste. Que peuvent-ils me faire ■ ? » Évidemment il imt^nait, comme Edmond About, la vallée du Rhin mise à feu et à sac par « les zouaves à figure bestiale » *, et ces chasseurs d'Afrique « qui volent, violent, tuent les gens désarmés » '.

Les Français furent battus et Napoléon se fit prendre à Sedan. Toui^uénief en fut fort déconcerté. « Je ne dirai pas, écrivit-il pourtant, que je n'avais pas un peu prévu les événements. » D'ailleurs, ils ne l'émurent pas outre mesure; il plaisante, dans ses lettres, sur les illusions des Français, la chute de Metz, « notre glorieux Bazaine », et « l'incivilité des Allemands, qui ont osé couvrir de honte le peuple invincible' ». Dostoïevski croit que la défaite le régénérera ; Toui^uénief n'y compte pas. « Avec leur vanité, leur horreur de la vérité, je doute qu'ils se relèvent jamais'. »

Il n'est pourtant déjà plus du parti des Allemands ; à la lueur des flammes de Strasbourg, il s'est aperçu que ses « champions de la civilisation » sont des conquérants pires que d'autres. Après avoir applaudi, avec

• A son bère, 37 Juillet ]S7a.

' FantâmM.

' Voir plus hant, p. SO.

* Reoue russe, 1894. Lettres 6 Aonenkof, passim.

' Lettre de DoatoievskI, Anliquiti russe, 1885; de Tourgaè-

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le Siècle, à leurs précédentes annexions, il blâme celle de l'Alsace. « La race n'a rien à voir ici, les Alsaciens sont Français de cœur et. d'àme '. »

Il serait resté pourtant dans cette Allemagne conquérante, quitte à y limiter son horizon aux montagnes de Bade, si les Viardot avaient consenti à y rester aussi. Mais, la paix faite, ils s'installèrent à Paris. Toui^uénief vendit donc sa villa, et partit les rejoindre. « S'ils allaient en Australie, dil-il à un ami, je les y suivrais*. »

En octobre 1871, ils sont tous au n" 50 de la rue de Douai ; les Viardot, aux étages inférieurs ; Toui^uénief au troisième, qui est petit, et qu'il rapetisse encore en l'encombrant de tableaux, de divans, de draperies'. Ce ne sera là, d'ailleurs, que son appartement d'hiver ; dès 1872, ilachète, avec les Viardot, la Villa des Frênes, à Bougival. Puis la vie reprend comme jadis, à cela près que la Seine a remplacé sous ses yeux la Forêt- Noire, et qu'il sort de moins en moins. Plus il vieillit, plus il tient à la vie de famille, h sa régularité. « Je suis rentré dans mon ornière, écrit-il en 1875, après un voyage en Russie... la douceur des jours qui se ressemblent*! n Ornière pour ornière, la sienne avait ses charmes. « Dans cette famille, on ne voit pas en en moi l'écrivain, mais l'homme... J'y vis tranquille et

' A Annenkof, Sevrie russe.

' Souvenirs de Berg.

' Souvenirs de Duudut, de Maupassant. etc.

' l:.ettre à M"* Milioutina, Antiquilé russe, 188i.

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au chaud'. » Le malin, levé de bonne heure, il travaille; l'appès-midi, il va au Salon, à l'Hôte! des Ventes, où il achète des tableaux. « On m'y appelle le grand gogo russe ^. » Le soir, il conduit parfois n ces dames » au théâtre, voire aux Folies-Berbère; mais la plupart du temps, « après le dîner en famille, nous faisons cercle autour du feu ; je m'y assoupis jusqu'au moment où je suis réveillé par les sons d'une musique ravissante' ». Ravissante, c'est aussi l'avis de Flaubert, a Hier soir, M"» Viardot nous a chanté de VAlceste.., De pareilles émotions consolent de l'existence * ».

En consolent-elles aussi Tourçuénief? Non, répondent ses biographes russes. Il a beau protester de son contentement, de son admiration passionnée pour M'"' Viardot, de son affection quasi-patemelle pour ses enfants, on affirme, en Russie, que, s'il parle ainsi, c'est par peur de sa « gouvernante ». Mais qu'il gémisse, à la bonne heure ! il devient alors le vieux lion désespéré, bafoué par les animaux immondes. \ Que d'épithètes désobligeantes nous a values, et à lui I aussi, son séjour parmi nous !

Il ne semble pourtant pas que Paris l'ait jamais maltraité.Dès 1854, ses fîeciisd'MMcAassewr étaient tra- ■ duits, loués par nos journaux '. Les années suivantes, ;

■ Antiquité russe, 1883, t. XL.

' A Polonski, octobre 1873.

' Dragomanof.tei/r«sâfler:en...(i^ppen:iice).SouvenirsdeBerg,

' Flaubert à George Sand, Correspondance, [V, 187.

*TraductionsdeCliarrière, puisdeDelaveau, ArUcled'H. Bigault dans le Journal des Débats du 17 juin 1854 ; de Mérimée, dans la Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1854.

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Hetzei ou Hachette publièrent ses grands romans, et l'un d'eux, Fumée, avec une préface de Mérimée. La Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats, lui demandaient ses nouvelles, à sa vive satisfaction '. Les autres journaux s'occupaient de lui, l'appelaient quelquefois « le célèbre Musset russe », ou « le géant des steppes finnoises »'; mais si l'expression était grotesque, l'intention, du moins, était aimable. Après son installation à Paris, sa haute taille, ses longs cheveux blancs, sa large barbe blanche y devinrent vite populaires. « Gela m'ennuie, disait-il ; je tourne au vieillard pittoresque'. » II intéressait les badauds par son extérieur et son origine ; les lettrés, par son œuvre, et aussi — faiblesse française — par sa science de notre langue. Tous les patriotes enfin — et qui ne l'était pas? — lui savaient gré d'être venu parmi nous, à ce moment. Nous aimions en lui, encore plus que l'écrivain illustre, l'ami des mauvais jours.

Comment ne pas croire à son amitié ? Il exprimait à Daudet, à About ses regrets de n'être pas mieux connu

■ d'un peuple qu'il aimait tant. En 4878, prié de présider une séance du Congrès littéraire international, il y parlait, « de la façon la plus aimable », de l'influence littéraire des Français sur les Russes. « Mais on sait,

~- ajoute le journal, que les Russes, quand ils ont de l'esprit, sont des charmeurs, et c'est pour eux qu'a été

' A Droujinitte, 1SS6 : s On me connaît ici i>, elc. * Antiquité russt, t. LVI, 188S, p, 1*7. — Figaro, seplembre = Figaro, article de Zola, 5 novembre 1893.

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inventé le mot enj^MiWûttde)-' ». Réserve modeste et \ surtout prudente, carTourguéniefa tressé aux Anglais, avec le même succès, la même guirlande'. En réalité, il ne se privait pas, « entre Russes », de dauber sur nous. A défaut du troisième Empire, il plaisantait sur <i l'ordre moral ». Nos écrivains l'amusaient toujours ; il contait volontiers commentVîctor Hugo attribuait Wallenstein àGcethe'. Il disait ne pas croire à nos sympathies pour les Russes ; r En Europe, tout le monde nous déteste* » ; ni à notre admiration pour lui : « Les Français ne perçoivent rien de ce qu'il y a d'original dans les autres peuples. Le génie de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie est pour eux lettre morte, ou à peu près ; quant au nôtre, n'en parlons pas 1... En dehors de leurs affaires, ils ne s'intéressent à rien, ne savent rien', n Il n'admettait même pas qu'il pût, à Paris, jouer le rôle d'un médiateur. « Me voyez-vous disant aux Français, comme un mendiant : « Il y a ceci de bon chez nous, puis cela. » Quand on lui parlait du succès de ses traductions françaises, il haussait les épaules.

■ Revue politique et littéraire, £2 juin 1S78.

' Bal s tOD, Souvenirs sur Tourguénier. traduits a Pêtersbourg, dans La critique iirangire et Tourguénitf, 18S4. Comparer, dans le Journal des Goncourl, le jugement porté par Tourguënief sur l'inDuence française en Russie, morte, dit-ii, depuis 1630, (III, 1" mars 1863),

' Antiquité rwise, iiS3. Messager historique, souvenirs de Gar-

' A l'olonslti, Bougival, octobre 1876.

• Souvenirs de Berg. Lettre à Poionski, décembre 1875. On retrouve eiaclcment les mêmes jugements dans la correspondance do Flaubert, et les mêmes anecdotes.

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prétendait que Hetzel l'avait édité par grâce '. « Qu'importent aux Français nos rêveries et nos héros détraqués!... Mes amoureux ne sontni ^ais ni voluptueux t.. . Le moindre roman d'Octave Feuillet leur donne plus de plaisir que tous les miens pris ensemble, » D'ailleurs, il ne s'en indignait pas, car d'autres, beaucoup plus grands que lui, disait-il, étaient encore moins compris. Un Français « très distingué » lui avait bien dit d'une des plus belles poésies de Pouchkine : « C'est plat, mon cher ! »

11 y a pourtant des jours où il déclare qu'on l'apprécie plus en France' qu'en Allemagne, et peut-être même qu'en Russie; où il oppose au dédain de ses compatriotes l'admiration de George Sand, de Taine, de Mérimée, de Guîzot ', la sympathie du grand public qui, après s'être épris des œuvres « quasi-russes b de M"" Henri Gréville et de M. de Corvin Nevski, saura comprendre, un jour, les œuvres vraiment russes. - « Quand nous aurons des chefs-d'œuvre, ils s'imposeront ' ». 11 se donne beaucoup de mal pour faire connaître l'œuvre de Tolstoï à ses amis français qui commencent tous par reculer devant le poids de Guerre et Paix, mais sans décourager Toui^uénief. a Je compte, à défaut d'une victoire éclatante, sur une conquête lente et durable', » C'est donc que les Français ne

' AnliquUé ruise. 1883.

* A Annenkof, ISSS, (Revue russe, 1894).

' M, 1" mare 1868.

* A Herzen, 4S décembre 1867. ÂTitiguiti russe, 1SS3. ' Antiquité rusae, 1883.

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sont pas aussi indécrottables qu'il l'avait dit précédemment '.

Puis, il a beau « blaguer » Victor Hugo, il connaît nos écrivains et les apprécie maintenant plus que par le passé. Dans la vieille génération, il vénère toujours a Sainte George Sand^ » ; dans la nouvelle, il admire Zola « le premier prosaïste de France, malgré son ignorance prodigieuse et son dada de naturalisme » ', mais il admire encore plus Guy de Maupassant, dont La maison Teltier, quelques jours avant sa mort, lui fait oublier un instant ses souffrances. Dans la généra- tien intermédiaire, Flaubert est son homme ; dès i864, il appelle Madame Bovary notre seul bon roman ' ; et si, plus tard, il apprécie peu Salammbô, du moins traduit-il en russe — honneur qu'il n'a fait à aucune autre œuvre — Hérodiade et la Légende de Saint Julien l'Hospitalier. — -^

Cette sympathie, qui ne sépare pas l'homme de l'écrivain, déconcerte d'abord. Ils ne paraissent avoir les mêmes goûts, ni en littérature, ni ailleurs. Tourguénief trouve creuses des phrases de Chateaubriand qui ravissent Flaubert, et reste impassible devant des expressions de Mérimée, « il prit les armes » ou « elle

' Il est intéressant de eomparer les impressions de Tourguénlet S celies de Heine, (V. Legras, Henri Heine poêle). V. aussi sa lettre û Sallykof-Clilcliédrine, 14 février 1876 : n Je compte plus sur la France que sur la Russie. » De même, Souvenirs d'un tlavophile, Louis Léger, Paris, 1905, p. 134.

' Lettre È Suuvorine, 9. juin 1876.

' Antiquité russe. 1883.

• Lettre b Pitsch.

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londit en pleurs », qui révoltent son ami'. Puis, autant il est fin, délicat, presque efféminé, autant Flaubert est grossier, du moins en paroles. Les Concourt et Daudet se demandent, avec un étonnement un peu scandalisé, la cause de cette étrange intimité a entre la blanche hermine et le goret fangeux » *.

Nous avons dit que, de bonne heure, Tourguénief a admiré Flaubert. Celui-ci ignorait son' admirateur quand, à un dîner, en 1866, il fut placé à côté de lui, et tout de suite conquis. « Cet homme-là a une si belle puissance d'images, même dans la conversation, qu'il m'a montré George Sand, accoudée sur un balcon, dans le château de M"' Viardot, à Rosay.»' Quatre ans plus tard, il en sont à l'intimité. « A part vous et Tourguénief, écrit Flaubert à George Sand, je ne connais pas un mortel avec qui causer des choses qui me tiennent le plus à cœur. » ' Après 1870, Tourguénief est un fidèle des Dimanches de Flaubert. Guy de Maupassant nous l'y montre arrivé de bonne heure, enfoncé dans un fauteuil, parlant d'une voix douce, un peu faible, tandis que Flaubert l'écoute avec reiigion, fixe sur lui son large œil bleu aux paupières mouvantes, et lui répond enfin de sa voix sonore « qui sort comme un chant de clairon, sous sa moustache de vieux guerrier

' Figaro, 5 novembre 1893.

' Flaubert à George Sand, 1866, p. 21.

' Id., 2 juillet 1S70, 6 septembre 1S7I, el<

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gaulois* ». Quand ils sont seuls, ils parlent de leurs œuvres ; Flaubert consulte Tourguénief. « Je lui ai lu hier cent quinze pages de Saint Antoine : quel auditeur et quel critique!.,. 11 m'a donné deux ou trois conseils de détail exquis', » Quand Zola, Daudet, Concourt sont là, la conversation tombe sur les absents, les étrangers, et Tourguénief, oublieux de ses serments, se fait médiateur, traduit du Gœthe, du Swinburne, du Pouchkine avec une ampleur et une hardiesse, qui d'ailleurs lui font défaut quand, cédant aux instances de ses amis, il s'attaque à un fragment de ses propres œuvres '.

Quelquefois ilva voir Flaubert à Croisset, puis il l'accompagne à Nohant, mais jamais, en bon Busse, il n'est prêtàladatequ'ilachoisielui-mème. Par compensation, quand une fois on l'a mis en branle, il est un délicieux compagnon. « Le grand Moscove, écrit George Sand, ' est venu chez nous ! . . . Quel aimable et digne homme ! ; Et quel talent modeste! On l'adore ici et je donne 1 l'exemple. » Le retour, par contre, est mélancolique. « Heureusement, écrit Flaubert, ce bon Moscove avait une gourde pleine d'excellente eau-de-vie', »

En somme, que le Slave ait enguirlandé le Gaulois, . ce n'est pas étonnant ; mais comment le Gaulois a-t-il fixé le Slave fugace ? Plus clairvoyant que les Goncourt,

' Maupassant, préface à la Correspondance de Flaubert avec George Sand.

' Flaubert a George Sand, 1872.

' Figaro du 5 novembre 1893, article do Daudet. ' Lettre de 1873.

92 IVAN TOURGUËNIEP

"^Maupassant a bien démêlé « les sîmililudes de vie, de rêves, d'idéalisme exalté qui faisaient qu'en se revoyant

I ils éprouvaient une joie du cœur plus encore que de

, l'intelligence u. Nés, l'un en 1818, l'autre en 1821, ils étaient;d'une génération qui, pour se proclamer réaliste, n'en n'avait pas moins été façonnée par le romantisme. « Nous étions des romantiques rouges, a écrit Flaubert,

I et le peu que j'aide bon me vient delà» ', Tourguénief aurait signé cette phrase, sauEàcndiluer un peule rouge. Ils avaient, l'un avec des formes plus douces, l'autre à grand fracas de « Tonnerre de Dieu I n, le même culte de la poésie, la même horreur du Philistin, le même dégoût du mercantilisme des jeunes. Tous deux ils avaient vécu « au jour le jour, sans projets d'avenir, poursuivant un seul but, la littérature, pour aboutir

, enfin au désert, à la goutte, aux douleurs, à l'invincible mélancolie, au sentiment de l'inutilité universelle'». La communauté de destin et de sentiments les aurait rapprochés, même si Tourguénief n'avait pas été un charmeur, même si l'exubérance de Flaubert n'avait pas eu, pour sa mollesse, un singulier attrait.

On sait que Flaubert, en 1874, organisa ou réorganisa, à l'intention de Tourguénief, les fameux dîners littéraires du restaurant Magny. Le Journal des Goncourt nous renseigne minutieusement sur ces dîners, leurs conversations, et la place qu'y tenait Tourguénief. n Le doux géant, l'aimable barbare noue charme, dès le souper, par ce mélange de naïveté et de finesse, ' K., 1.1 mars, 3 octobre 1873.

' Flaubert è Geoi:ge Sand, mars 187*.

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la séduction de la race slave relevée, chez lui, par l'originalilé d'un esprit personnel, et par un savoir immense et cosmopolite'. » On avait, avec lui, la sensation qu'on dinait avec l'Europe : quand il écoutait, quel hommage ! parlait-il, que d'autorité, que de charme t Contrairement à nos règles qui veulent qu'on aille droit au but, Tour};;uénief ne paraissait pas savoir < où il allait. « Ses commencements étaient toujours embrumés... Ils donnaient l'impression que ce qu'il allait dire ne serait pas intéressant; puis, tout d'un coup, tout cela se dégageait, s'éclairait; c'était un charme ^ 1 »

Quant à la matière elle-même de ces conversations, elle variait peu. Au potage, c'était la nouveauté littéraire ou politique ; Tourguénief parlait du prix de la feuille d'impression au Messager d'Europe, et « les dents de Zola en prenaient feu »'; au rôti, arrivaient les souvenirs personnels ; au dessert, les femmes et l'amour. Les Concourt et Daudet avaient pour spécialité la blague, l'anecdote salée, souvent cynique ; Zola, toujours en mal de naturalisme, démontrait que l'amour est l'amplification poétique d'un besoin très ordinaire; Flaubert clamait que la femme est pour nous tous l'ogive de l'infini, citait ses souvenirs d'Orient, évoquait des négresses et des voluptés fantastiques. Tourguénief risquait parfois, lui aussi, l'anecdote scabreuse, mais en la subordonnant, soit à

' Journal des Goncourt, V, !i.

** Fiqaro, 5 Dovembre 1893, article de Zola.

' Tourguénief à Saltykof-Ghtchédrine, 12 novembre 1875. -

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S4 IVAN TOUBGOÉNIEF

quelque mise en Bcène pittoresque, soit à une histoire passionnée * ; il n'aimait pas la polissonnerie toute nue. « 11 nous écoute, écrivent les Goncourt, avec l'étonnement un peu médusé d'un barbare... » Maupaasant, à son tour, s'étonne de cet étonnement, montre Toupguénief « frappé par des faits qui auraient semblé , tout simples aux élèves des lycées de Paris^ ». Ce qui i l'étonné le plus, c'est le mépris des femmes qu'impliquent CCS « gauloiseries ». « C'est curieux ! laisse-til échapper, écoutant avec des yeux effarés et presque inquiets ; c'est curieux ! moi je n'aborde la femme qu'avec un sentiment de respect, d'émotion, de surprise de mon bonheur'. » Puis, contre Zola, il défend le « surnaturalisme de l'amour », parle d'une pesanteur au cœur qui n'a rien d'humain, et des yeux de la première femme aimée comme d'une chose tout à fait immatérielle. « L'amour, dit-il encore, est la source de toute inspiration. Pour moi, je n'en ai jamais eu d'autre... Ma vie est saturée de féminité... l'amour ■ seulproduituncertain épanouissement de l'âme!» Puis, comme la conversation ne plane jamais longtemps, il redescend à l'histoire de la mcunitre qui désirait tantdu savon parfumé, pour pouvoir se faire baiser les mains par son amant, comme les dames de Pétersbourg'.

Ici encore, les biographes russes de Tourguénief ont beau jeu pour nous accabler de leurmépris ; le contraste

' Journal des Goncourt, V, 31, S77, 31i, elc. ■ Id., VI, 10. Maupassant, préface citée.

' Id., V, 277.

de la corruption françaÎBe et de la candeur slave leur a fourni matière à d'éloquentes invectives. Pourtant il ne faut pas oublier que, selon La Rochefoucauld, a la simplicité affectée est une imposture délicate ». Les commensaux de Toui^uénief s'amusent de son effarement, et jouent à l'accroître; lui, pourtant, il fait le Scythe égaré parmi les Latins de la décadence... Qui sait si la mystification n'est pas réciproque î Ce n'est pas à dire, d'ailleurs, que les professions de foi de Tourguénief ne soient pas sincères. « Qu'y a-t-il de plus dégoûtant, écrivait-il dès 1847, qu'une brutalité qui n'est pas naïve'? » Flaubert et Zola, l'un romantique et l'autre homme à dadas, ne le dégoûtent pas ; mais, au fond du cœur, il juge les Concourt et Daudet comme une dévote les blasphémateurs de son Dieu.

Us s'en aperçurent après sa mort. En 1883, un correspondant à Paris du Nouveau Temps, Isaac Pawlowski, publia des appréciations de Tourguénief sur les Goncourt et Daudet. Il y malmenait l'œuvre des uns « d'une façon assez bête », à leur avis*, et le caractère de l'autre, a Daudet ! quel homme 1 C'est un faux bon enfant, un Méridional très rusé !,.. Ses amis m'en ont conté de belles sur son compte'. » Du même coup, comme il avait toujours entretenu avec ce faux bon enfant les relations les plus cordiales, Tourguénief se décernait à lui-mêmeun brevet de mauvaise

• Paris, 8 décembre 13*7.

■ Figaro, interview des Goncourt, 1893.

' Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief.

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9ft IVAN TOtRCnÉMIEF

foi, et l'on conçoit sans peine les protestations qui s'élevèrent de tout côté.

Le fait est que, si Tourguénief était enclin à l'épîgramme — « Ma langue est mon ennemie », pouvait-il dire avec le proverbe russe, — il était réservé dans ses appréciations, non sur tel ou tel travers, mais sur l'homme tout entier. « L'âme d'autrui, c'est la forêt profonde » disait-il volontiers. On le voit mal se départant de sa prudence pour déchirer un homme qu'il appelait son ami, et d'aiUeurs sans rien préciser, à la façon des diffamateurs professionnels. Certains ont accusé Pawlowski d'avoir voulu, en s'abritant derrière un mort, punir Daudet de son antisémitisme'. Sa défense n'a pas été concluante, et ne pouvait l'être.

II est certain, en tout cas, que Tourguénief n'aimait l'esprit ni de Daudet ni des Goncourt*. « C'est, disentils, qu'il ne comprenait pas notre ironie^... » Il la détestait, en effet; quand elle s'attaquait à l'amour, elle était pour lui la forme la plus choquante de cet esprit parisien qu'il n'avait jamais aimé. Sa querelle avec ses commensaux de chez Magny, c'est sa vieille querelle avec la sécheresse, le scepticisme vulgaire et bas qui rétrécissent l'horizon de beaucoup de Français.

' Incident Daudet-Tourgvénieff, iou juif Pawlowski exploitant un mort. P Weslermann.

* « Les Goncourt et Zola puent la littérature. Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'ils n'aient du talent. i> Lettre â Saltykof-Chtchédrine, novembre 1875. n Je ne partage pas la sévérité de Tourguénief a l'égard de Jack, etc., o Lettre de Plauberl S George Sand, 1876.

» Figaro. Interview de Daudet, 5 novembre 1893.

Mais il ne faudrait pas en conclure, comme certains de ses biographes, qu'il souffrît vraiment de vivre parmi ces Français.

Il le disait pourtant quelquefois. S'il laissait croire, chez Magny, qu'il ne regrettait du passé que « les heures savoureuses de là jeunesse », il confessait à ses visiteurs russes son regret de la Russie, son désir d'y retourner; il répétait le mot de Lej'nief, dans Roudine : « Malheur, deux fois malheur à qui croît pouvoir se passer de la patrie I » et il était sincère, au moins quand il pensait à sa carrière d'écrivain.

Nous l'avons déjà entendu, à Bade, se plaindre d'avoir « perdu le diapason du public russe ». Paris ne le lui avait pas fait retrouver; pour les critiques, qui ne voulaient même plus « lui cracher dessus », et pour la masse des lecteurs, il était passé, comme Pouchkine, dans la catégorie des peintres de ruisselets et de pieds de femme, incapables de comprendre leur époque'. Encore Pouchkine avait-il vécu dans son pays (faute d'avoir pu en sortir) : Tourguénief vivait à Paris. De quel droit prétendait-il peindre des modèles auxquels il tournait le dos ?

Docile à l'opinion générale, il s'estimait un homme fini, o Diderot a dit qu'avant sa mort l'homme suit plusieurs fois son propre convoi : j'assiste à mon enterrement littéraire'.» Il admit aussi, sur la foi des journaux, que la cause de sa fin prématurée, c'était l'expatriation,

' Souvenirs de Polonski.

' A son frère, 7 mars 1877. Antiquité nwse, 1885., .

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98 IVAN TOURGUÈNIBF

le manque de nourriture russe. « Je suis l'ours qui, en hiver, sesucc la patte. » Il se compare ailleurs au poisson gelé qui, au printemps, se décompose dans l'air étranger, à l'oiseau, qui a encore de la voix, mais plus rien à chanter. « Il faut que je rentre en Russie ; j'y rentrerai' ». Mais cela dit, il reste. Est-ce seulement par faiblesse de caractère ? 11 semhie bien qu'au fond du cœur il doute de la nécessité du départ. Qui sait ? c'est peut-être la voix qui lui manque. Puis il se rappelle que ses œuvres réputées les plus russes, les Récits d'un chasseur, par exemple, ont été pour bonne part écrites en France : Gogol a donc raison, on ne voit jamais si bien la patrie que du dehors*. Dans le doute, il laisse sa vie s'arranger d'elle-même. L'hiver, il jouit de l'Occident : l'été, il reprend contact avec la Russie, à Spask, à Pétersbourg, à Moscou. Et si ses observations sont maigres, il en fera d'autres dans la troisième capitale russe, à Paris.

Dans cette capitale de la Russie du dehors, comme dans les deux autres, il y a plusieurs mondes. Tourguénief recherche peu celui des généraux civile ou militaires ; il y a des relations pourtant, et même on l'y invite à dîner : il raconte à Zola, pour lui enseigner la modestie, qu'à l'ambassade on l'a placé quaranteseptième à table, car il n'est toujours qu'assesseur de collège, comme à sasortie de l'Université'. En revanche, il est l'incarnation de la patrie, à Paris, pour les

' E. Dupuy, Les grands écrivains rutses, p. 130 et sulvantea. ' Gogol, Confession d'an auteur^ ^ Joum<U des Goncourf, V, 175.

Russes qui ne fréquentent point rue de Grenelle. Proscrits imaginaires ou réels, ils affluent chez lui pour causer politique, littérature, et, souvent, demander une aide qui n'est jamais refusée. « En ce temps-là, chercher du travail, c'était aller chez Tourguénief. » 11 serait trop long d'énumérer, et ses sacrifices d'argent, et ses démarches, et les rebuffades qu'eiles lui valaient, et les sottises de ses protégés, de celui, par exemple, qui, recevant par erreur une lettre écrite pour Maxime Ducamp, s'imagine que c'est là un sobriquet injurieux qu'on lui donne '. Qui comptera les abus de confiance dont il fut la victime résignée ? Il affirme à ses amis qu'il se défend parfois, mais tous sont convaincus qu'il se vante'.

L'été venu, pour changer de Cour des Miracles, il s'en va à Spask. Il y retrouve, chaque fois, sa vieille maison un peu plus délabrée, si bien qu'il faut, en 1880, procéder à sa réfection générale. On nous ia dépeint, l'année d'après, vaste et confortable, avec treize chambres d'amis, des meubles antiques, l'énorme divan qu'on a baptisé le somnifère, la bibliothèque, garnie de quelques livres rares et de beaucoup de non-valeurs, la salle de billard, les portes vitrées, en face du jardin toujours plus touffu. Mais, même remise à neuf, elle est trop pleine de souvenirs pour que Tourguénief aime à y rester seul. Comme jadis, il y appelle les visiteurs, les uns oiseaux de passage, étudiants ouétudiantes en quête de conseils ;

' Souvenirs du colonel Lavrof.

' Annenkof. Meêêager d'Europe, I8S4. ,

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— les autres, vieux amis, Grigorovitch, Ralston, l'Anglais russophile ; le poète Polonski, avec sa femme et ses enfants, etc'.

Tous, ou presque tous, ils ont laissé des relations de leurs voyages à Spask ; la plus intéressante est celle de Polonski. Un matin de printemps, il reçoit l'invitation de Tourguénief. n Nous irons tous à Spask épicuriser et bedonner de compagnie... J'arriverai de Paris en mal, sans faute. » Polonski compte sur juin et n'est en avance que de peu. Quand on est enfin réuiiis, Touiguénief se donne beaucoup de mal pour installer ses hôtes; il plante lui-même des clous pour les chapeaux, insiste sur la nécessité de l'ordre, à l'occidentale ; apparemment, son slavîsrae s'est localisé dans l'oubli des dates. Ensuite on part explorer le jardin, puis le bois, à la recherche de fraises ou de champignons ; on revient de la récolte au milieu des rires et des cris des enfants, et Tourguénief s'exclame : « Nous sommes tous fous, ma parole t nous devenons fous ! » Puis c'est le dîner, la sieste sur le somnifère, la partie de billard, où il est battu, celle d'échecs où il prend sa revanche ; enfin, le soir, la longue causerie sur la terrasse, à côté de l'indispensable samovar.

Chez Magny, Toui^uénief évoquait ses souvenirs de Russie ; à Spask, il parle surtout de la France et des Français. 11 explique leur façon bizarre de comprendre la famille et l'amour, cite, en baissant la voix, des

' Souvenirs de Polonski. de Garcliiiie, Messager historique, novembre 1SS3. — Lettre â. Flaubert, de Spask, ISTS. — Hourier, Tourguénief-^ SpaÉskoié,j)assim, etc.

LA VIE lOi

facéties de Daudet, et ses auditeurs s'étonnent de la corruption française. Puîg il passe aux autres Occiden-^ taux, montre la difTérence des Allemands et des Français, la supériorité artistique de ceux-ci sur ceuxlà, l'âbime qui les sépare tous, et môme les Russes, des Anglais, dont le goût le rend perplexe : pourquoi Thackeray pouffe-t-il de rire à la simple audition de vers de Pouchkine quil ne comprend pas ? Une autre fois, en remuant la poussière de sa bibliothèque, Tourgué nie f trouve un Jean-Baptiste Rousseau, en lit des strophes, puis des scènes de Corneille et de Molière, parle du français classique et de l'autre, a Comment traduiriez-vous II il rit jaune et fiiadouX'?» Quand, après tous ces écarts, il revient aux écrivains russes, c'est pour mettre au pinacle Pouchkine, Gogol, Lermontof. It hésite pour Tolstoï, dont il aime les descriptions, mais non la psychologie subtile et sèche. En somme, sa conversation est un cours de littérature européenne, mais coupé sans cesse d'anecdotes, de souvenirs, de digressions politiques, d'exclamations inquiètes, à propos du choléra qu'on signale à quelque trois cents verstes, et fmalement, pour les enfants, de contes qui charment aussi leurs grands auditeurs, et même, une fois, Tolstoï, venu passer deux jours à Spask *.

Celte vie de paisible épicurisme a pourtant ses travaux et ses soucis. Levé chaque jour le premier, Tourguénief, après une promenade jusqu'à l'élang, s'enferme dans son cabinet, où il écrit, en 1881, le Ckani

' GarchîQB, paitim.

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102 IVAN TODRGDEMEF

de l'amow triomphal. Quant aux soucis de Spask, nous les connaissons déjà ; l'intendant est un fripon et les paysans ne valent guère mieux ; ils viennent de boire trois hectares de bois que Tourguéoief leur avait donnés pour réparer leurs masures. D'autre part, l'hôpitalj l'hospice, l'école, fondations de Tourguénief, ne marchent pas à souhait. Plus grave encore ! Malgré toutes les précautions prises contre les cabarets, il vient de s'en ouvrir un, pour les gens de Spask, à deux pas du village, sur une terre du prince Menchikof. Il faut que Tourguénief se hâte de taire élever, sur son propre terrain, en face du cabaret, une chapelle en mémoire du Tsar libérateur. Conformément à la loi, l'empoisonneur devra déguerpir.

Cela ne fait pas que l'ivrognerie soit supprimée, et Tourguénief ne le sait que trop. Chaque année, quand il veut donner une fête à ses paysans, il lui faut faire acheter à la ville — en même temps que des rubans, du fil, des aiguilles pour les femmes, et des abécédaires, des images, des sucreries pour les enfants — des seaux d"eau-de-vie pour les hommes. Au jour fixé, généralement à sept heures du soir, le « Tout-Spask » envahît le jardin : moujiks hirsutes, paysannes dans tous leurs atours, en rouge, avec des galons d'or, et d'ailleurs presque toutes laides. Devant la terrasse oià les maîtres sont assis, elles chantent des chœurs, monotones et pourtant impressionnants ; puis se trémoussent en cadence : quant aux hommes, ils s'occupent surtout de la vodka ; en bons chefs de famille, ils laisseront la part des femmes et des enfants. De bonne heure,

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il faut distribuer ies cadeaux qui sont enlevés avidement, même les abécédaires. « Vous voulez donc apprendre à lire ? demanda M°" Polonskaia aux fillettes. — Nous ? pas du tout ! Dieu nous en garde ! » Vers les onze heures, les invités regagnent le village, d'un pas peu sûr, en se plaignant que l'eau-de-vie ait été faible. Cependant, sur la terrasse, Tourguénief et ses amis essayent de déterminer les progrès de la Russie depuis l'abolition du servage.

Cette soirée est généralement la préface du départ. En septembre, les jours diminuent, le temps se gâte ; Tourç*uénief songe à la rue de Douai et commence à ne plus priser : « les dames de là-bas ne me le permettent pas. )) Tandis que les petits Polonski se préparent à la rentrée des classes, les quémandeurs, les écloppés de tout genre affluent, chaque jour plus nombreux. Il est rare enfin que Tourçuénief termine sa saison de Spask sans une crise de goutte ; il compte alors ses années, calcule que ce voyage sera sans doute le dernier, dit adieu à ses souvenirs, rumine ses chagrins, fait son examen de conscience,.. Un jour, Polonski le trouve désespéré : h Dis-moi mon nom en six lettres. - . C'est trouss (poltron). » Et cette injure qu'il s'adresse à lui-même fait penser au bonnet de fou avec lequel, en 1848, il s'exhibait aux gens de son hôtel.

Ses séjours en Russie finissaient parfois moins mélancoliquement Il arriva en effet que, sur le tard, la patrie se réconcilia avec lui. En 18?9, quand il se rendit à Moscou pour l'inauguration de la statue de Pouchkine — un amnistié, lui aussi, — il fut accueilli.

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104 IVAN TOURCUÉNIEF

à sa grande surprise, par des ovations comme on n'en avait jamais fait à personne. Ces ovations continuèrent, dans les soirées où ii parut pour lire des fragments des Récits d'un chasseur, dans les banquets que lui offrirent les gens de lettres, même dans les rues. Quelques jours plus lard, elles recommencèrent à Pétersbourg. Des délégations des hautes écoles lui apportèrent le tribut de l'admiration de cette jeunesse, avec laquelle il se croyait irrémédiablement brouillé. Il en fut à peu près de même en 1881, dans son dernier voyage à Pétersbourg. Confus, charmé, ii remerciait, la larme à l'œil, portait des toasts à la jeunesse, à l'avenir, promettait de se fixer bientôt en Russie, pour travailler, lui aussi, à l'arrivée d'une nouvelle ère.

Il va de soi que cette réconcihation avec les a enfants » mécontenta certains des « pères ». La Gazelle de Moscou l'appela « vieille coquette », lui reprocha de déshonorer ses cheveux blancs par ses visites à de « petits jeunes gens », le signala à l'attention de la police, parce qu'il avait fait paraître, dans le Temps, les Mémoires, d'ailleurs anodins, d'un exilé politique *. Il était à peine remis de cette alerte qu'il fut sifflé, à la fois par les pères et par les enfants, pour avoir, après la mort de Flaubert, cherché en Russie des souscriptions au monument qu'on voulait lui élever à Rouen. Cet acte si simple fnt pris pour une insulte à la patrie ; les lettres d'injures affluèrent rue de Douai ; de « vieille coquette », Tourguéniet passa

' £n ceUule, 1679.

LA yiE 105

« femme publique ». Cette fois, dédaignant les journaux, il ne répondit qu'à une dame d'Odessa qui l'avait sommé, par lettre recommandée, d'expliquer sa platitude envers les Français ; pourquoi s'occuper du monument d'un Flaubert, quand Gojçol attend le sien, et que, d'ailleurs, le peuple a faim ? Tourguénief allégua que Flaubert étant peu populaire en France, aucun Français ne lui: dirait merci, à lui, Tourguénief ; que les gens qui disent : « Nos pauvres d'abord », sont ceux qui ne donnent rien à personne. Quant aux motifs de son séjour en France, que la dame exigeait aussi, il les passa sous silence. Il lui aurait été trop facile de dire que là, au moins, on ne le poursuivait pas d'insultes extravagantes ; il valait mieux « rougir pour sa patrie, et se taire ' ».

11 affirmait volontiers que les incidents de ce genre ne le troublaient plus ; que la vieillesse avait émoussé sa sensibilité ; qu'il était calme, et môme content. « J'ai eu tous les plaisirs que j'ai pu désirer... J'ai travaillé, j'ai eu des succès, j'ai aimé, j'ai été aimé... 11 est mauvais de mourir avant le terme, mais pour moi, il est temps '. » En fait, il n'était pas le sage dont «rien ne trouble la fin ; c'est le soir d'un beau jour». Son état d'esprit le plus fréquent, dans ces dernières années, c'est celui que révèle un fragment de lettre ;

« Je suis de nouveau devant une table, et dans mon

' Pawlowski, Uvrt cité, p. 179.

106 IVAN TOURGDÉNIEF

« âme il fait plus sombre que dans une nuit sombre. (( Comme un instant passe la journée, vide, sans but, « sans couleur. Le temps de jeter un coup d'œil, et •< voilà qu'il faut regagner son lit. Plus de droit à la « vie, plus de désir de vivre.,. Rien à faire, rien à « attendre, rien à souhaiter... Tu parles de rayons de « gloire et de sons enchanteurs... O mon ami, nous « sommes les éclats d'un vase depuis longtemps « brisée a

Les réflexions qu'il faisait alors étaient sans doute les mêmes que celles de son ami Flaubert qui, en 1 874, dans une lettre à George Sand, se dépeignait au coin de son feu, toussant et crachant : o Jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus meurtri... J'ai été lâche dans ma jeunesse, j'ai eu peur de la vie ». Cette peur de la vie, c'est sans doute elle que Tourguénief se reprochait quand, devant Polonski, il se qualifiait de poltron.

Quant à l'autre peur, celle de la mort, il ne l'éprouve pas précisément ; il est résigné à l'inévitable, mais son image ne le quitte jamais. Un soir, chez Magny, Théophile Gautier, affaissé sur un divan, déclare qu'il a le sentiment d'être déjà mort. « Moi, dit Tourguénief, c'est autre chose... Vous savez, quelquefois, il y a dans un appartement une imperceptible odeur de musc qu'on ne peut chasser... Eh bien, il y a autour de moi comme une odeur de mort, de dissolution. » Etil ajoute, . après un silence : « L'explication de cela, je crois la

■ A l'olonski. 7 mai 1877.

trouver dans un fait, dans mon impuissance maintenant absolue d'aimer '. » La mort est maintenant, plus que l'amour, le sujet des fins de dîner. Parfois, Tourguénief fait le brave, affirme que « le brouillard slave» lui cache le fantôme toujours présent' ; mais plus il va, plus ce brouillard s'éclaircit ; après la mort de Flaubert, il s'évanouit tout à fait. « Le dîner com- « mence gaiement, mais voilà que Tourguénief parle « d'une constriction du cœur, survenue de nuit, cons- « Irictîon mêlée à une grande tache brune sur le mur, <( en face de son lit, et qui, dans un cauchemar ofi il « se trouvait moitié éveillé, moitié dormant, était la « mort. » C'est d'un cauchemar de ce genre qu'il a tiré la vieille qui suit le voyageur, le pousse, tantôt de droite, tantôt de gauche, vers une fosse béante, et Itnalement, quand il refuse de marcher, la fait avancer jusqu'à lui '.

Ce récit est d'une année ofi Tourguénief ne souffrait encore que de la goutte, une vieille compagne qui lui était matière à d'humoristiques observations. « 11 me semble que, dans mon orteil, habite quelqu'un occupé à me détacher l'ongle avec un couteau rond et émoussé'. » Cet hôte importun lui permettait pourtant de travailler, d'écrire Vieux portraits. Désespéré, Clara Militch, etc. ; encore en 1881 il projetait un grand roman. «Il sera plaisant de voir si le vieil arbre peut

' Journal des Goncourl, V, Î5.

' Id., I[, 186.

' Poèmes en prote, la Vieille. — Journal de> Goncourl, VI, 102.

' Id., V, Î32.

108 IVAN TOKHGDÉNIEF

encore porter de verts rameaux '. » Mais, à cette date, il souffrait, depuis deux ans, d'un mal nouveau. Dès 1879, à Moscou, il se faisait frictionner avec des brosses métalliques pour dissiper, expliquait-il à Annenkof, une accumulation de matières fâcheuses qu'il avait sous l'omoplate. En 1880, à Pétersbourg, de violentes douleurs dans le dos le tinrent au lit à peu près constamment. En 1882, elles devinrent assez fortes pour l'obliger à ajourner, puis à abandonner le voyage à Spask pour lequel il avait déjà pris,date avec les Polonski. Les médecins appellent son mal angine goutteuse de poitrine. « C'est le mot que nous employons, dit Charcot à Daudet, quand nous ne savons plus quoi dire. » Cette soi-disant angine est probablement un cancer de la moelle épinière, qui désormais ne lui laissera plus de répit. «Mes nuits sont mauvaises, écritil àM"" Polonskaia, en dépit des cataplasmes, duchloral, du chloroforme, et même de la morphine. Les douleurs sont particulièrement fortes entre trois heures et sept heures du matin : avant midi, je peux me tenir debout et marcher avec un appareil qui me maintient la clavicule gauche. Après dîner, l'omoplate droite me fait de plus en plus mal jusqu'à dix heures du soir. De dix heures à minuit, un petit repos'. »

Il souffre patiemment, s'efforce, suivant le précepte de Schopenhauer, d'analyser ses douleurs pour les rendre plus supportables et même de trouver le mol pittoresque et juste pour les dépeindre à ses amis. On

' A Polonski.

* De Bougival, 29 juin ISSi.

lui a enlevé un kysle dans le ventre. « Pendant l'opération, je pensais à nos dîners, dit-il à Daudet; et je cherchais les mots avec lesquels je pourrais vous donner l'impression juste de l'acier entamant ma chair, ainsi qu'un couteau qui couperait une banane. » ' 11 reçoit fréquemment des visiteurs, Français ou Russes, donne de bons conseils, et souvent des secours. Il travaille, met au point ses dernières œuvres, Klara Militch, Toc toc toc, dicte Le Feu en mer, écrit à ses amis, et trouve parfois la force de plaisanter : « Tu me dis, répond-il à Polonski, de me débarrasser de mes douleurs par un eiîort de volonté. Je le ferai, quand tu auras réussi à faire envoler, par un effort de volonté, une mouche installée sur ton nez. »

Alafln de l'automne, les Viardot retournent à Paris; Tourguénief reste seul à Bougival, et cette solitude de quelques semaines est un des griefs de la Russie contre ses amis français. Ce qui est certain, c'est qu'il proteste avec vivacité quand on lui insinue qu'il serait mieux en Russie. Qu'importe, d'ailleurs, dans l'état où il estt « Je vis encore, écrit-il en octobre, si c'est vivre que de ne pouvoir ni se remuer ni se tenir debout. ... G'estcomme cela que vivent les huîtres! Et il me reste encore des distractions qu'elles n'ont pas. » ' Le travail créateur ne s'arrête pas en lui ; un de ses visiteurs, auquel i! a raconté les rêves de ses nuits douloureuses, assure qu'ils auraient pu devenir de nouveaux Poèmes en prose. EL puis il lui reste la faculté

' Journal d«s Goncourt. VI, 256.

* Première collection des lettres, à Polonski.

ilO IVAN TOUBGUÉNIEF

de sortir des soucis personnels ; c'est de son lit de mort qu'il écrit à Tolstoï pour l'adjurer de ne pas trahir la Russie en renonçant aux lettres, qu'il adresse à des compatriotes ces paroles qui résument safoiet sa vie ;

I« Vivez et aimez les autres comme je les ai toujours aimés, w

Ce sont là ses dernières paroles qui comptent; peu importent celles de son délire. Au dîner Magny, Daudet, déjà occupé de son article nécrologique, raconte que Tourguénief est devenu fou. 11 a confié à Charcot qu'il « est poursuivi par des soldats assyriens, et même il a voulu lui jeter un fragment des murailles de Ninive ' ». Il souffrit cruellement, voulut se jeter ou se faire jeter par la fenêtre, essaya de se pendre avec un cordon de sonnette, implora deMaupassant un revolver, et, dans son irritation d'être surveillé sans cesse, faillit tuer M°" Viardot en lui lançant un encrier à la tête. Le 3 septembre 1883, il mourut. « il avaitperdu sa con- « naissance depuisdeuxjours,écrîvitM°"Viardolàram « des jours de Bade, Pitsch. Une souffrait plus, sa vie « s'éteignait lentement, et, après deux convulsions, il « rendit le dernier soupir. Nous étions tous à côté de « lui... Il redevint aussi beau qu'ill'avait été jadis. Le « premier jour après la mort, il avait encore, entre les « sourcils, une ride profonde formée sous l'influence « des convulsions : le second jour, son expression « habituelle de bonté reparut sur son visage. On se « serait attendu à le voir sourire. »

' Journal des Goncourl, VI, 261.

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Troisjoursplustard.soncorps fut reconduit à la gare de l'Est parla plupart des Russes de la colonie parisienne, et quelques Français, parmi lesquels About et Renan qui lui dirent, au nom de la France et de ses écrivains, un dernier adieu. A Pétersbourg, quatre jours plus tard, se réalisa sa prédiction à Polonski. « Attends un peu que nous mourions, tu verras comme on nous traitera ! u Ses obsèques furent un triomphe tel qu'on n'en avait pas vu depuis les jours lointains de celles de Pouchkine. Deux cent quatre-vingt-cinq députations, une foule énorme l'accompagnèrent jusqu'au cimetière où il repose, loin des pays russes ou étranger^ qu'il avait aimés, mais tout près de Biélinski '.

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