l'homme inquiet
argumens juridiques. Je faisais aussi moi-même des démarches pour les pauvres, et quelquefois j'effrayais par ma persévérance des plaideurs invétérés.
J'endurais chaque jour mille désagrémensjmais en passant mes journées dans la peine ^ je me consolais le soir en me disant : u Je suis à la lettre les instructions et les vœux de mon père , et mes peines procurent du soulagement à ceux qui souffrent plus que moi. » Au fond , j'étais heureux j quelques vrais amis , les sciences et les belles-lettres faisaient le charme de mon existence que des méchans tâcliaient d'empoisonner à force de calomnies.
» Les nuages se forment de vapeurs; la pluie se compose de gouttes d'eau ; les persécutions viennent de la calomnie et
l'homme inquiet. 2g de l'intrigue , et les me'chans propos réunis, condense's, forment comme un e'pais nuage au-dessus du monde moral, nuage d'où s'échappent des foudres iunestes à l'innocent. Je ne donnais point de dîners , pensant qu'il valait mieux employer mon superflu à nourrir les pauvres que de le jeter aux pourceaux d'Epicure ; je ne prétais point aux enfans prodigues donc, je méritais le
nom à''at^are. J'allais prier Dieu dans les églises, comme fait le peuple, au lieu d'aller, habillé en grande tenue , prier dans les chapelles domestiques de nos
grands seigneurs on me nommait
athée. Je ne déclamais point contre le gouvernement, mais je m'emportais contre l'esprit de népotisme et contre les abus du pouvoir , contre l'usage de cer-
3o l'homme inquiet,
tains magistrats qui regardent leurs places comme des fermes où ils ont hâte de s'enrichir. ... on m'appelait perturbateur , révolutionnaire. Je louais de tout mon cœur les grands qui étaient bons, les ibnclionnaires qui e'taient probes , et je les citais pour exemples , par opposition avec les hommes médians et avides....
on me nommait intrigant et cabaleur.
Souvent, ne pouvant modérer mon indignation, je découvrais la vérité en termes énergiques , dans des plaintes que j'écrivais pour autrui j mes expressions n'étaient que naïves.,., on m'appelait suppôt de chicane. De toutes ces qualités qu'on m'attribuait résulta encore la dénomination Cihonune inquiet. Par la vertu de ce mot , je fus envoyé en exil dans cette ville, où je vis sous la surveillance de la
l'homme inquiet. 3i
police. J'avoue que d'abord cette vie me fatigua ; mais le bon P. Eugène me fournit des consolations efficaces. « Que vous importe , me dit-il , de passer aux yeux des médians pour un brouillon ^ Vous avez travaillé bien plus pour votre salut q!ie pour l'estime des liommcs.
Rappelez- vous ce que dit Saint Luc:
3Iais vous aimez vos ennemis et leur faites du bien , et leur prêtez sans attendre rien d'eux; vous aurez une grande récompense et vous serez les enfans du Très-Haut ] car sa miséricorde s'étend même sur les ingrats et sur les méchans. JNe vous laissez point troubler par le malheur , et marchez toujours d'un pas ferme dans la route du bien , vous souvenant encore du verset de Sant Paul :
A la vérité, toute punition dans le
32 l'homme INCJUIET.
temps qu^elle arrive ne semble pas être une joie , mais un chagrin ; mais dans la suite , elle donne le fruit de la paix à ceux qui par elle se sont instruits. »
» A présent, je suis tranquille et heureux; car le bonheur de chacun est dans ison cœur , et sur la terre il n'est pas de lieu habité qui ne contienne quelques honnêtes gens. Je trouve des jouissances dans l'amitié de notre respectable ispravnik , du vénérable P. Eugène et du bon marchand votre hôte ; je passe mon temps en lectures et en promenades , et je fais autant de bien que me le permettent mes moyens. Ne prenez point mon récit pour de la vanité y non ! je n'ai point ce vice; je vous ai dit la vérité pour votre instruction et parce que vous m'en avez prié, m
FIN d'un scélérat. 33
En retournant à la ville d'où notre promenade nous avait e'carte's, nous passâmes devant la palissade qui entoure la prison ; Pierre Pe'troviteh nous proposa d y entrer et de jeter quelques semences de consalations dans la terre de douleurs , selon ses expressions. J'avais dans ma bourse quelques ducats , et je consentis avec joie à visiter la prison pour adoucir par des aumônes le sort des prisonniers. Le bâtiment de cette prison n'e'tait autre chose qu'une chaumière. Les malheureux entassés dans ce lieu y e'taient si fort à l'étroit qu'il ny avait pas eu moyen de les diviser selon le genre de leurs fautes , et de là , il arrivait qu'un jeune étourdi qui avait fui de la maison de son maitre se trouvait tout près d'nn voleur, d'un meurtrier , d'un
34 FIN d'un scélérat.
brigand souille de crimes, et qu'insensiblement il pouvait se familiariser avec l'idée du vol et du meurtre. 11 était non moins impossible de conserver la propreté dans un endroit où Ton pouvait à peine se retourner. Les soldats de garde étaient placés dans le veslibule, et les prisonniers, sur les deux côtés, dans des chambres où ils étaient serrés comme des harengs dans la caque. Jetais prêt à me trouver mal par l'effet de la mauvaise odeur de cet antre , et de l'impression que produisit sur moi la vue de toutes ces figures de bctes fauves. Je priai mes compagnons de m'emmener bien vite respirer l'air pur. Tout-à-coup nous entendîmes dans une petite chambre latérale des soupirs déchirans , des gémissemcns affreux. La curiosité nous y
FIN d'un scélérat. 3a
transporta , et un horrible spectacle s'offrit à nos regards. Dans un recoin obscur, sur la paille, était couché un homme demi-nu , sec comme un squelette , les pieds et les mains enchaînés. A peine le jour pénétra-t-il dans sa loue qu'il se souleva , s'assit et fixa sur nous un regard épouvantable, un vrai regard de basilic dont tous mes membres frémirent. La chevelure et la barbe noires de ce misérable étaient emmêlées , son visage était couvert d'une pâleur mortelle, Sfs yeux, teints de sang par suite de ses insomnies et de ses souffrances , brillaient comme deux charbons ardens.
A^j)rès un moment de silence , le malheureux se frappa de ses mains chargées de fer , d'abord au front puis au cœur , et dit à voix base : u du feu! du feu! » puis,
36 FIN d'un scélérat.
ayant ouvert une bouche sèche et brû-^ lante , il demanda de l'eau. Un sousofficier , qui nous suivait , lui donna une cruche de bois , et après l'avoir tenue un moment sur ses lèvres, il la rejeta en s'e'criant: « Otez, c'est du sang! » Comme il parlait ses cheveux se hérissèrent , son visage fut livre' à des mouvemens spasmodiques, ses yeux redevinrent fixes, sa barbe se couvrit d'écume j il grinça des dents, se souleva brusquement et cria: « Oui, c'est moi qui suis JNojofj prenez-moil » — «Nojof ! nous écriâmes nous en même temps Milovidine et moi. » C'était lui , l'un de mes assassins ; je n'avais pu d'abord le reconnaître en cet état où je le voyais j mais quand il eut prononcé son nom , je me rappelai aussitôt ses traits. Le misérable
FIN d'un scélérat. 3^
était retombé sur la paille et disait d'une voix effrayante : « Ne me brûlez pas , par grâce , ne me brûlez pas ; tuez moi d'un seul coup ! » J'étais glacé d'effroi , tout mon sang refluait au cœur j mais je persévérais à attendre queNojof revînt à lui, pensant que peut-être il me dirait le nom de la comtesse que j'avais eue pour ennemie. Le prisonnier était redevenu silencieux et avait fermé les yeux; Milovidine l'appela par son nom ; il ouvrit les yeux et sembla écouter. « Nojof , dit Milovidine ; Wyjighine te pardonne tout le mal que tu lui as fait. » JNojof se souleva de nouveau, s'assit sur la paille et regardant partout, il dit : « Et où est Wyjighine ? Il est mort dans les stépes. Je l'ai moi-même jeté dans un ravin.
La comtesse n'avait pas ordonné de le
3<S FIN d'un scélérat.
tuer.... » A CCS mots Nojoi" retomba à la renverse , ferma les yeux et respira comme s'il dormait profonde'ment. Je ne pus soutenir plus longtemps l'horreur de ce spectacle , et je sortis de la prison. — Vous connaissez donc ce malfaiteur ? dit Pierre Petrovitch. — Hélas, oui! re'pondis-je, demain je vous raconterai comment son nom et ses traits me sont connus j en ce moment je me sens tellement indisposé que je ne pourrais réunir deux idées de suite. — Pierre Petrovitch nous reconduisit jusques chez nous. Je passai le reste de la soirée dans ma chambre ; je ne fermai point l'œil de la nuit, tourmenté que j'étais de savoir de Nojof le secret de ma persécution. Le matin , il était à peine jour que j'envoyai à la prison savoir des nouvelles de la
FIN d'un scélérat. 3()
santé du malheureux. Il avait rendu Fàme dans d'effroyables convulsions une heure après notre sortie.
Pierre Pétrovitch à qui je racontai une partie de mes aventures , et qui connaissait de réputation Vorovatine, me conseilla d'aj,dr avec la plus grande cuconspection, en cherchant à découvrir ce mystère , afin de ne pas tomber dans les plus grands revers : « Vous ne gagnerez rien à entamer contre Vorovaline un procès criminel, parce que vous n'avez pas de témoins ; Vorovatine peut dire que les Kirghises vous ont enlevé de vive force. Et si dans cette affaire se trouve impliqué un membre quelconque d'une famille marquante, vous ctesperdu vous-même. Ce que vous avez de mieux a faire est de prendre avec adresse des
4c) FIN d'un scélérat.
informations sans que personne en ait le moindre soupçon , et si vous parvenez seulement à savoii' le nom de votre perse'cutrice , le secret se dévoilera de luimême. Vous avez vu par l'exemple de JXojof que la hardiesse du vice, l'endurcissement du crime , finissent sur le lit du mourant.
UN Pl\OPRlETA!RE,^etC.