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J.-B. Carrier

Aucune génération humaine n'a été agitée, remuée, broyée comme Ta été, en France, celle de 1789 par les événements de la Révolution. C'est par millions qu'il faudrait compter les individus dont les destinées ont dévié de leurs origines et se sont déroulées dans un sens contraire à toutes les prévisions. Jamais plus vaste carrière ne fut ouverte aux innombrables variétés de l'ambition. Parmi ceux dont le succès couronnait les efforts, il y en avait qui partaient de si bas que la tentation de se pousser venait aux plus indignes. La roue de la fortune éleva les uns, précipita les autres, et écrasa beaucoup de ceux qu'elle avait élevés. Nombre de pauvres s'enrichirent, et nombre de riches devinrent pauvres. Tels, qui méritaient de vivre pour le bien de leurs semblables, ont péri misérablement, tandis que des malfaiteurs avérés obtenaient la confiance du peuple. Des religieux qui, dans leur jeunesse, avaient aspiré h la paix

VI IMUODUCTION

du cloître, des prelres qui avaient enseigné la vérité aux fidèles de leurs paroisses, ont profané leur caractère par des violences et des scandales. Dans tous les rangs de la société, dans toutes les professions libérales et manuelles, Tarmée recruta des officiers, dont les plus habiles et les plus heureux devinrent des généraux illustres. Des nobles, qui avaient servi sous Tancien régime, ont dirigé maintes fois les armées républicaines contre les troupes royalistes commandées par des paysans. Parmi ceux que l'ambition ou la peur poussa au régicide, plusieurs avaient fait leurs preuves pour monter dans les carrosses du roi.

Dans le chaos de toutes ces convoitises, on distingue aussi des dévouements héroïques et des résignations sublimes. En aucun temps on ne sut aussi bien souffrir et mourir. Le stoïcisme venait en aide à ceux qui n'avaient pas la foi. Comme dans la Morale en action^ le crime fut quelquefois puni, mais le plus souvent il réussit. Quant à la vertu, ce n'est que dans l'autre monde qu'elle fit le bonheur de ceux qui la pratiquèrent. « Dieu, dit quelque part Montaigne, nous voulant apprendre que les bons ont autre chose à espérer, et les mauvais autre chose à craindre que les fortunes et infortunes

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de ce monde, il les manie el a|)|)lique selon sa dis[)OsiLion occulte^ »

On a guillotiné Louis XVI, qui était passionné pour le bien de son peuple. L'innocence de Louis XVII n'a pas trouvé grâce devant les bourreaux de son père. Les paysans de l'Ouest, qui s'étaient levés pour conserver leur religion et leurs prêtres, étaient laborieux et honnêtes; loin de les pénétrer, l'immoralité et l'impiété du siècle ne les avaient même pas effleurés; ni leurs goûts, ni le souci de leur intérêt temporel ne les portaient aux aventures; confiants dans leurcourage, ils n'avaient, en s'armant, obéi qu'à la voix de ce qu'ils croyaient le devoir ; les combats, les massacres, les supplices, ont dépeuplé leurs bourgs et leurs villages. Mystère de l'expiation qui veut que les victimes soient puies!

Combien, en revanche, de représentants en mission, et de ceux qui avaient fait couler le plus de larmes et de sang, ont vieilli dans les honneurs? Fouché, le mitrailleur de Lyon, qui plus tard montra presque du génie dans l'art de la trahison, a été longtemps l'un des ministres influents de Napoléon ; il a fait partie du Conseil de Louis XVIII, et ses descendants marchent de pair avec les plus grands seigneurs du royaume

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