‹ J.-B. CarrierChapitre 150 sur 207 · p. in-S · texte numérisé non relu

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cette lecture, qui dura plus de deux heures^.

Le morceau , rédigé en vue de prévenir la Con vention en sa faveur, est, au point de vue du style, fort au-dessous du médiocre. La prétention à l'éloquence s'y manifeste par quelques passages d'une emphase ridicule, mais il nétait pas mal conçu au point de vue de la justification de Taccusé. « Il avait, disait-il, rendu à la République l'immense service d'empêcher la descente des Anglais à Granville ; il avait écrasé le fédéralisme en Bretagne, et il prétendait même avoir terminé la guerre de la Vendée. »

Tout cela n'était pas absolument vrai, mais il avait eu sa part de ces succès, puisque la grande armée vendéenne avait été, durant sa mission, détruite à Savenay. Il attribuait Tanimosité de l'opinion, contre lui, aux publications calomnieuses d'une presse soudoyée par les aristocrates et les royalistes. Cette presse, dont les excès menacent tous les membres de la Convention qui ont servi la Révolution, s'est emparée des dépositions faites au Tribunal révolutionnaire dans le procès du Comité révolutionnaire, et elle les a commentées et exagérées. Lui-même est demeuré étranger à la formation du Comité, intéressé aujourd'hui à rejeter sur sa personne la responsabilité de ses crimes. On parle de noyades, de fusillades en masse, mais où sont les preuves de ces actes? D'ailleurs est-ce que la Convention n'a pas manifesté, par maints décrets, son désir de voir

1. Journal de la Montagne, des 22 et 23 brumaire an III, n°' 29 et 30. — L'Orateur du peuple du. 33 brumaire, p. 229 et suiv,

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exterminer les brigands vendéens jusqu'au derniei? Avant sa mission, cela est certain, on ne faisait plus de prisonniers et on les fusillait àmesure qu'onles prenait. Le président du Tribunal révolutionnaire, Dobsent, né dans les Deux-Sèvres, est le complice des Vendéens, et il dirige les débats du procès du Comité de Nantes, comme s'il avait à cœur d'exercer des représailles contre le j)lus grand ennemi de la Vendée. Suivait un tableau très exagéré des cruautés commises par les V^endéens, par leurs femmes et par leurs enfants, qui justifiait les plus terribles rigueurs.

De tous ces arguments, un seul était vraiment sérieux et sans réplique possible, c'était celui de l'approbation que la Convention avait donnée dans le temps aux actes de Carrier; mais depuis que l'opinion se manifestait hautement contre les anciens terroristes, cet argument n'était pas pour séduire la majorité.

L'ajournement de la discussion et l'impression du discours ayant été proposés, l'Assemblée passa à Tordre du jour motivé sur l'existence de la loi qui statuait affirmativement sur ces deux points.

L'arrestation provisoire fut alors demandée par quelques membres. « Mon arrestation provisoire est superflue, répondit Carrier, les brigands n'ont jamais vu mes talons. »

On avait écouté quelques observations de Chastes sur le caractère des dénonciations qui pouvaient, selon lui, avoir été dictées par des contre-révolutionnaires, quand Romme vint à la tribune attaquer non seulement la loi en vertu de laquelle Carrier avait été poursuivi, mais aussi Tauthenti-

cité mémo des pièces dont lui Romme s'était servi pour édifier son rapport, prétendant n'avoir eu en main que des copies. S'il crut servir Carrier par cette intervention, il se trompa. Des démentis formels lui furent infligés par ses collègues de la Commission, et l'un d'eux s'écria : « Romme, tu te conduis lâchement. » Un grand tumulte s'éleva, et le président dut se couvrir.

Qvumd le calme fut revenu, Merlin de Douai exposa que la procédure avait été régulière et que, selon les lois de l'ordre judiciaire, quand un ofticier public était saisi de la dénonciation d'un crime, il n'y avait pas lieu de s'enquérir de la qualité des dénonciateurs. La Convention, définitivement prévenue contre Carrier, admit cette théorie qui, en matière de dénonciation de crimes politiques, était fort contestable.

L'attitude de l'Assemblée ne permettait guère à Carrier de se faire illusion sur les dispositions de ses collègues. Il essaya pourtant d'équivoquer sur l'ordre du jour prononcé à l'occasion de l'impression de son discours. 11 prétendit que cet ordre du jour avait statué négativement sur sa mise en arrestation, mais il n'insista pas en présence des protestations qui s'élevèrent de toutes parts. De luimême, il demanda que la Convention décrétât qu'il resterait prisonnier chez lui. Cette demande fut accueillie, et il fut décidé qu'il resterait chez lui, sous la garde de quatre gendarmes. Il était neuf heures du soir, et la séance avait été levée hâtivement sur le bruit qu'un attroupement considérable se formait aux alentours du Club des Jacobins.

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(( Il est impossible de peindre, rapporte F Orateur du Peuple, l'attitude de la faction (le parti jacobin) à l'égard de Carrier, a Voyez, criaient-ils, « il se met lui-même en prison. Kh bien! puisce qu'il le veut, décrétons-le d'arrestation. » Aussitôt la faction se lève avec tout le reste de l'Assemblée. Carrier a l'imprudence de demander à n'avoir pas de gendarmes. Nouvelle question : la Crête, radoucie à son égard, veut qu'il ne lui soit pas donné de gendarmes. Nouvelle agitation. La fureur, le désespoir de la faction sont au comble ; toutes ses ruses ont échoué ; les factieux se montrent mutuellement des poignards cachés dans leurs cannes. La terreur était leur dernière arme; ils font des signes aux tribunes; on crie à l'Assemblée qu'elle est composée de buveurs de sang. Jamais on ne vit pareille agitation ; on eût dit que la salle allait s'écrouler. Les factieux redemandent Lappel nominal; enfin la Convention décrète que Carrier sera gardé par quatre gendarmes. A l'instant où le décret se prononçait, on vient annoncer que les Jacobins sont attaqués de nouveau par le peuple... Carrier, pâle, abattu, tremblant, est reconduit chez lui par quatre grenadiers de la gendarmerie, au milieu des huées et des malédictions de la foule irritée ^.. »

La population parisienne n'avait pas seule travaillé au succès des honnêtes gens. Une lettre du D'' Laënnec à sa femme, lettre intime qui a tous les caractères de la sincérité, attribue la plus grande part de l'honneur de cette journée aucou-

1, Numéro du 23 brumaire, p. 238.

rage des patriotes nantais venus à Paris pour déposer dans le procès du Comité révolutionnaire. « La séance d'hier a duré dix heures. Nous nous sommes vigoureusement expédiés. Il y allait de notre vie, et nous le savions. Je te laisse à penser s'il nous était permis d'être tranquilles. Thomas^, surtout, s'est emparé de la grande tribune où la jacobinière entière semblait s'être assise pour faire la loi à la Convention Nationale et sauver Carrier. Là, avec six ou sept braves seulement, il a tellement intimidé cette horde de coquins qu'il a réellement fini par y faire la police. En proposant le sabre ou le bâton aux premiers coupe-jarrets qui ont voulu lui résister, il avait réussi à les épouvanter tous. Je crois en vérité que son audace a sauvé la Convention et la chose publique, parce que cette tribune était la plus nombreuse et la plus jacobinisée. Quant à moi, encore estropié des suites de ma chute, et ne pouvant m'exposer dans la foule, j'ai passé mon temps à fureter dans les nombreux groupes du jardin. Là, m'escrimant de la langue et du geste, avec le zèle d'un homme dont on jouait la tête dans la salle à pair et impair, j'ai contribué pour ma bonne part, à faire conduire au Comité de Sûreté générale une soixantaine de Jacobins qui n'ont pas couché dehors. L'intervention des Nantais ne s'est pas exercée seulement à la Convention. Ils ont été des premiers parmi ceux qui ont assailli les Jacobins dans

1. Thomas était un médecin de Nantes d'opinions républicaines très prononcées ; homme de courage et homme de bien, il avait à Nantes, en diverses circonstances, bravé les chefs de la Terreur à l'époque de leur toute-puissance.

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loiir ropaire, hàtoimé les hommes et fouette' les fouîmes sans qu'aucun de ces lâches coquins ait osé seulement faire quelque résistance à une |)oignée de braves gens venus ici fort à propos [)()ur l'edresser l'opinion publique, et relever le courage d'un peuple trop longtemps opprimé. Les Comités réunis ont fait fermer et sceller leur repaire, et la Convention a approuvé la conduite de ses (Comités par un décret solennel L »

« Dans la foule imposante qui de nouveau s'est portée hier soir aux Jacobins, disait l'A/ni des Lois, on ne voyait ni muscadins, ni habitués du cidevant Palais-Royal, mais de bons et braves sansculottes criant à tue-tête : «Vive la Convention! A bas les chouans et les brigands de la Vendée, Faut que ça finisse ; plus de Jacobins qui veulent s'assembler malgré le peuple ! A bas les continuateurs de Robespierre ! A bas les complices de Carrier- ! ».

Ni Guillaume Laënnec, ni les journaux réactionnaires, n'exagéraient dans leurs appréciations le mouvement de l'opinion coatre les terroristes. Le rapport de la police secrète s'exprimait ainsi au môme moment : « L'arrestation de Carrier a causé la plus vive sensation. Le public a suivi ce représentant aux cris : Vive la Convention! A bas les noyades et les fusillades!... Il suffit d'avoir Tair Jacobin pour être apostrophé, insulté et même battu. La majorité des citoyens applaudissent aux mesures de la Convention contre Carrier, et

1. Voir Réimpression du Moniteur^ séance du 22 briuiiaire an 111 (12 novembre 1794) et Mercure Français du 25 brumaire, p. 347.

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