‹ J.-B. CarrierChapitre 41 sur 207 · Eod., V · texte numérisé non relu

Eod., V

Le 15 brumaire, 5 novembre 1793, Carrier était de retour à Nantes. Conformément au décret qui les avait accrédités auprès de l'armée de l'Ouest, les quatre réprésentants avaient, on l'a vu, décidé, d'un commun accord, que Bourbotte et Turreau suivraient les colonnes de l'armée, que Francastel resterait à Angers pour l'entretien de la correspondance intermédiaire, et que Carrier se rendrait à Nantes pour y concerter, avec le général Haxo,la prise de Noirmoutier^

Sollicité de se rendre à Rennes à ce moment, il répondait le 15 brumaire, 5 novembre : « Je suis seul à Nantes; je ne puis me rendre à Rennes. J'arrive d'Angers-. »

Carrier, jusqu'alors, n'avait, ostensiblement du moins, guère agi sans le concours d'un ou de plusieurs de ses collègues. Les arrêtés et les ordres antérieurs au 15 brumaire (5 novembre), signés de lui, portent tous plusieurs signatures. Revenu seul d'Angers, à lui seul appartenait Texercice du despotisme que la Convention lui avait confié, et rien ne s'est fait à Nantes qu'il ne Tait voulu ou permis. La présence momentanée, dans cette ville, de quelques représentants n'entama en rien son autorité, parce que ces représentants ne tirent que la traverser à titre de voyageurs. Indifférents à des événements, dont ils n'avaient ni la conduite, ni la responsabilité, il ne paraît pas qu'aucun

1. Rapport de Carrier sur les différentes missions^ qui lui on été déléguées, p. 11.

2. Archives nationales. Cette déclaration qu' «il arrive d'Angers ^>, fixe, à mon avis, au 12 et non au 22 brumaire, la date de la lettre d'Angers, qui, selon M. Aulard, serait du 22 {Recueil des actes du Comité de Salut public, VIII, 371).

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d'eux, comme l'avciit t'ait Ruelle, ait essayé de ealuKu^ sa fureur homicide, el d'attirer sur lui, au moius dans les [)reniiers temps, le blâme du Comité de Salut public. Il est probable que Tuue et l'autre tentative auraient été inutiles.

Au début de son séjour à Nantes, où il ne connaissait personne, Carrier avait naturellement, et tout autre en eut fait autant, suivi les inspirations du Comité révolutionnaire institué avant son arrivée par Pbilippeaux. Chaux et Goullin, en qualité de simples membres de ce Comité, auraient été déjà très puissants, mais ils avaient de plus l'autorité que leur donnait leur influence à la Société populaire, où leurs volontés et môme leurs caprices étaient acceptés sans contrôle. Cette circonstance seule peut expliquer comment ils arrivèrent si vite à annihiler en fait les diverses administrations constituées, et à concentrer dans leurs mains la direction de tous les services publics. Ce qui leur plaisait dans l'exercice de la terreur, c'était surtout de pressurer et de faire trembler les nobles et les bourgeois de la ville dont ils avaient, en leur qualité de déclassés, essuyé les dédains. Mais quoi qu'ils aient fait pour flatter Carrier dans sa manie d'écraser le fédéralisme et le négociantisme, ils réussirent à gagner sa confiance, mais non son amitié. Leurs manières qui étaient restées, dit-on, empreintes d'une certaine élégance mondaine, ne lui agréaient pas, et ils avaient pour lui le tort grave d'avoir été les hommes de Philippeaux.

Ceux qu'il leur préféra, et dont il ne tarda pas à faire ses amis et ses compagnons, étaient d'abjects scélérats qu'il avait rencontrés dans les bas-fonds

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du sans-culottisme. Carrier n'était pas fait pour la situation à laquelle l'avait élevé le hasard d'un scrutin. Il avait de bas instincts, et la pire société, loin de lui répugner, faisait au contraire ses délices. Son homme de confiance était un ouvrier carrossier, nommé Lamberty, dont il avait fait un adjudant général; ses autres amis étaient Lavaux, aide de camp de ce même Lamberty ; O'Sullivan, officier sans troupes, qui déshonorera par ses vices et ses cruautés la famille respectable dont il était sorti. Robin, fils d'une sage-femme ; celui-là avait fait ses classes au collège de l'Oratoire et devait sans doute à son instruction d'avoir présidé, à l'âge de vingt ans, la Société populaire; n'oublions pas un certain Lalouet, affublé des prénoms Mucius Scevol, et un ancien procureur de Rennes nommé Prigent, sur lequel nous reviendrons plus tard.

Ce Lalouet, que les documents du temps désignent souvent sous le nom de Laloi, était un Parisien de la section du Pont-Neuf. Agé de dixneuf ans, il avait réussi à se faire reconnaître la qualité de commissaire du Comité de Salut public, et se prétendait l'ami, voire même le neveu de Robespierre'. Au dire de Prud'homme, il aurait été simplement un voleur de profession qui s'était poussé dans la politique en prenant part aux massacres de septembre'-.

Son intimité avec Carrier est établie par divers

1. Notes d'audience du procès de Carrier par Villenave (Collection, G. Bord).

2. Histoire générale et impartiale des crimes de la Révolution, VI, 320.

témoignages. Un jonr qn'il avait été arrôlé dans lin manvais lieu, Carrier le lit relAclier. Ils dînaient eontinuelliMiient ensemble'. Carrier, lui-même, est convenu de rinlluence (jue le jeune homme exerça sur lui : (( Lalouet, dit-il, vint à Nantes; je ne prétends par l'inculper, mais il me dit qu'il avait une mission, et que, dans peu, le Gouvernement m'enverrait im commissaire. Il m'ajouta qu'il entrait dans le plan du Gouvernement d'alors de ne pas plus laisser subsister de prêtres que de brigands. A cette époque, je donnai l'ordre qu'on connaît à Lamberty^. » L ordre qiion connaît est celui en vertu duquel se firent toutes les noyades.

Je nomme seulement les principaux. Au-dessous d'eux s'agitait, assurée de l'impunité, une troupe de coupe-jarrets, de l'espèce de Fouquet et de Pinart, adonnés, comme leurs chefs de lile, à une débauche elFrénée, pillards et capables de toutes les cruautés.

Ainsi, deux groupes ditïerents, également animés des plus détestables instincts, se partagèrent à Nantes l'exercice de la toute-puissance de Carrier : celui de Lamberty et celui du Comité révolutionnaire. Bien que chacun craignît, jalousât et haït l'autre, cette fois, contrairement au sage dicton : « Tenez toujours divisés les méchants », la division ne profita pas aux bons, et Carrier s'en servit

1. Journal des Lois de Galetti. Numéro du 12 frimaire an III, p. 3. — Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, n° 97, p. 398; VI, 322; VII, 32. — Bûchez, Histoire parlementaire^ XXXIV, 167. — Les Nouvelles politiques^ audience du 16 frimaire an 111, p. 315. — La Terreur par les jeunes c/ens, par A. LaXiié (Revue de Bretagne et de Vendée, mai 1884).

2. Les Nouvelles politiques, numéro du 26 frimaire anIU, p. 343.

pour exciter, entre ces groupes rivaux, rémulation du mal et de l'arbitraire pratiqués de toutes les façons.

11 serait intéressant de fixer la part de responsabilité de Carrier et celle du Comité : « A chacun ses œuvres », comme dira plus tard la Société populaire, désireuse de se justifier, mais, dans cette mêlée de faits, les coupables ne sont pas toujours faciles à discerner. S'il m'arrive de prendre les uns pour les autres, l'injustice ne sera pas de conséquence, car si je mets, à tort, sur le compte du Comité un acte mauvais de Carrier, on peut être assuré que c'est l'occasion de le commettre qui seule aura manqué au Comité.

Ainsi, par exemple, je ne crois pas me tromper en disant que, des trois arrêtés qui portent la date du 15 brumaire (5 novembre) et qui figurent au registre du Comité à cette date, le premier fut certainement inspiré par Goullin. Il concernait les personnes qui pouvaient invoquer, pour s'expatrier, des raisons d'affaires assez graves pour obtenir une dérogation aux lois sur l'émigration. Ces départs, effectués par des gens riches, déplaisaient au Comité parce qu'ils mettaient hors de Tatteinte de ce Comité les habitants qu'il se proposait de pressurer en les menaçant d'arrestation, et les valeurs mobilières emportées par eux et dont le Comité enteadait faire profit. Il prit, en conséquence, une décision ainsi conçue : « Sur la quantité étonnante de passeports réclamés au Comité pour s'embarquer, soit pour les colonies françaises, la Nouvelle- Angleterre, ou pour d'autres ports libres de la Germanie, le Comité arrête que les représentants

du peuple {sic) seront invités à mettre embargo provisoire sur les navires prêts à partir, alin qu'il soit fait une visite exacte de tous les effets que recèlent les I)âtiinents^ »

î.es deux autres arrêtés, également transcrits sur le registre du (Comité, me semblent au contraire, provenir de Tinitiative de Carrier. L'un portait à trois livres, au lieu de trente-cinq sous, la paye des gardes-nationaux les jours de garde, — c'était un goût de Carrier d'ordonner des dépenses sans s'inquiéter des recettes; — l'autre ordonnait l'incarcération de tous les négociants et de tous les gens d'esprit désignés comme suspects par l'opinion. Carrier, sans s'en douter, ordonnait des mesures absurdes. Celle-ci l'était au premier chef, et, de plus, injurieuse pour ceux qu'on laissait en liberté.

Dans une monographie étendue, consacrée aux Ce?it trente-deux Nantais-, je crois avoir démontré que leur renvoi, devant le Tribunal révolutionnaire de Paris, fut l'œuvre du Comité, et que la participation de Carrier se borna à signer un ordre rédigé d'avance. On ne saurait donc lui reprocher la machination de la prétendue conspiration du 22 brumaire (12 novembre), imaginée pour servir de prétexte à la proscription de la plupart des citoyens marquants de la ville de Nantes.

Le soir du 26 brumaire (16 novembre), le représentant honora de sa présence la cérémonie de l'inauguration de l'église Sainte-Croix, comme lieu

1. Registre du Comité révolutionnaire de Nantes, f° 24 (arch. du gretïe).

2. Les Cent trente-deux Nantais, 117 p., gr. in-8". Angers, Germain et Grassin, 1894.

des séances de la société de Saint- Vincent, qui, à partir de ce moment, prit le nom de Vincent-la- Montagne. Le procès-verbal de cette cérémonie a été imprimé, et il est certainement Tun des témoignages les plus attristants de la dégradation à laquelle peut descendre la nature humaine affolée par la peur. C'est dans cette soirée que Minée, l'évêque constitutionnel, et quelques autres prêtres, non contents d'abjurer leur caractère sacré, déclarèrent que la profession qu'ils avaient faite du culte catholique n'avait été de leur part qu'une hypocrisie, et qu'ils avaient, depuis longtemps, proclamé, dans leur conscience, la souveraineté de la raison.

« Le représentant Carrier, lit-on dans ce procèsverbal, monte à la tribune^; il s'élève avec le sujet qu'il traite. 11 démontre que tous les maux qui infestent la race humaine sont sortis du trône et de l'autel. Son indignation ne peut se contenir; il devient furieux quand il rappelle à sa mémoire le massacre de la Saint-Barthélémy, ceux de Nîmes et ceux de la Vendée. Il croit entendre les mânes d'un million de victimes égorgées, provoquant la vengeance nationale contre les prêtres. L'assemblée partage ses sentiments par des cris d'indignation contre cette race justement abhorrée. Carrier reprend et fait un appel au peuple. Il interroge sa conscience sur les mystiques cérémonies des prêtres, sur leurs orgies scandaleuses, et jette quelques traits curieux sur les moyens infâmes qu'ils ont employés pour se soutenir, pour nous opprimer et

1. La tribune était la chaire même de l'église; le proeès-ver bal le dit quelques pages plus loin.

pour river nos cliaînos, de concert avec les rois, dont ils n'étaient que les valets méprisables. II ne voit, dans le fond et dans la forme des cérémonies des cultes, que des mômeries absurdes, faites pour achalander leurs boutiques, et faire valoir le métier. Cependant il distingue, dans le nombre d(îs prêtres, quelques philosophes, {|ui ne se sont associés aux prêtres que pour étudier à fond leurs crimes, et les révéler au peuple. Ceux-là, dit-il, ne sont plus prêtres, ils sont devenus citoyens; il fait l'éloge du brave Minée... Carrier est souvent interrompu par des applaudissements réitérés; il descend de la tribune et va se placer auprès du président (Orhont, ancien vicaire de Saint-Fiacre] sur son invitation, au son des cantiques patriotiques qui se fonX entendre de toutes parts. La musique ajoute à l'enthousiasme, et chacun manifeste son désir de voir exterminer le dernier des prêtres. »

Le représentant, peu après, « demande à passer au scrutin épuratoire de la Société. On lui observe que les Jacobins de Paris sont membres nés des Sociétés populaires». Une discussion s'étant engagée relativement aux réfugiés. Carrier prétend que leur place n'est pas à Nantes qu'ils affament, mais dans rintérieur de la République, oi^i ils trouveront des ressources plus efficaces que dans une ville en état de siégea

Les violences de Carrier contre les prêtres étaient calculées. Il croyait utile de sonder et d'exciter à la fois l'opinion, en faisant entrevoir, comme une

1. Séance de la Société populaire de Vincent -la-MonI agne du 26 brumaire an H de la République, in-4° de 8 p. à Nantes de l'imprimerie constit. du O" P. F. Hérault (Collection Lemeignen).

mesure prochaine et d'intérêt général, la destruction de ceux qui étaient emprisonnés dans un bateau sur la Loire. Au moment où il parlait, ses ordres étaient donnés, et, dans la nuit même quatre-vingt-dix de ces malheureux étaient entassés dans une sapine, et cette sapine coulée dans la Loire.

L'événement accompli, il en informait aussitôt la Convention par une lettre dont lecture fut donnée à la séance du 8 frimaire : « Toutes les autorités constituées ont été ici régénérées ; une Société antipopulaire dissoute (le Club de la Halle), les conciliabules clandestins, appelés Chambres littéraires, dispersés. Les fédéralistes, les feuillants, les royalistes sont sous la main de la justice nationale, ainsi que les accapareurs. Des commissaires révolutionnaires exercent la vigilance la plus active et la justice la plus prompte contre tous les ennemis de la République. L'apostolat de la raison, éclairant, électrisant tous les esprits, les élève au niveau de la Révolution; préjugés, superstitions, fanatisme, tout se dissipe devant le flambeau de la philosophie. Minée, naguère évêque, aujourd'hui président du Département, a attaqué, dans un discours très éloquent, les erreurs et les crimes du sacerdoce, et a abjuré sa qualité de prêtre. Cinq curés ont suivi son exemple, et ont rendu le même hommage à la Raison. Un événement d\in genre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres; quatre-vingt-dix, de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires, étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très

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sure qiri/s- ont Ions prri dans la rivière K » Pour encourager Lamberty, Carrier lui avait fait présent de la galiole dans laqnelh^ les prêtres avaient étd emprisonnés sans le souci de savoir à ({ui ce navire apparlenait

De temps à autre il s'occupait de la guerre. Pour empêcher les rebelles de communiquer entre eux des deux côtés de la Loire, il lit couler tous les bateaux, et, pour les affamer, il ordonna de transporter à Nantes toutes les subsistances que Ton trouverait dans les pays insurgés. Le Comité de Salut public lui avait recommandé, dans le môme but, de brûler les fours et les moulins. Il répondit, le 29 brumaire (19 novembre), que c'était chose faite'-.

Comment Carrier aurait-il pu songer à apaiser la lutte par la clémence quand ce terrible Comiti' ne trouvait jamais qu'on fît assez pour détruire les brigands? Cinq de ses membres, — dont Carnot, qui prétendra plus tard, et que plusieurs de ses collègues diront, avoir été du parti de la douceur-^ — écrivaient à Prieur de la Marne, le 25 brumaire, (15 novembre) : « Nous nous plaignons de ce qu'on ne poursuive pas les rebelles avec assez d'activité... PochoUe, Letourneur, Lecarpentier et Garnier, ne montrent pas assez d'énergie; ils sont

1. Réimpression du Moniteur, XVIII, JJ41 ; Recueil des actes du Comité de Salut public, VIII, 50o. Cette lettre est inexactement datée au Moniteur du 17 brumaire ; elle doit être datée du 28 brumaire, lanoyade des prêtres ayant eu lieudans ianuitdu 26-27 brumaire (16-17 novembre 1793).

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